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HISTOIRE DU CHAMPAGNE : XIXe siècle : Maisons de Champagne
    Dans le courant du XIXe siècle sont créées d'autres maisons de champagne dont la production reste longtemps limitée mais qui se font apprécier des amateurs par l'excellence de leurs vins et estimer de leurs pairs, ce qui leur vaudra au XXe siècle de faire partie du Syndicat de grandes marques de champagne*. C'est le cas en 1811 de Perrier Jouët à Épernay, en 1818 de Billecart-Salmon à Mareuil-sur-Ay, en 1825 de Joseph Perrier9 à Châlons-sur-Marne, en 1825 également de Jean-Louis Prieur à Vertus, en 1829 de Renaudin-Bollinger11 à Ay, en 1834 de De Montebello à Mareuil-sur-Ay, en 1838 de Deutz et Geldermann à Ay, en 1843 de Krug et Cie à Reims, en 1849 de Pol Roger 12 à Épernay, en 1853 de Massé 13 à Reims, en 1860 de De Ayala14 à Ay. La notoriété de ces maisons s'établit rapidement. À chacune d'entre elles peut s'appliquer l'éloge adressé à M. Pol Roger lors de sa mort par le Vigneron champenois du 27 décembre 1899 : Il a fallu un travail persévérant pour faire apprécier en vingt-cinq ans une bonne marque nouvelle au milieu de celles existant déjà depuis près d'un siècle.

   Il serait injuste de ne pas citer quelques autres maisons qui se font tout de suite remarquer soit par leur qualité, soit par l'importance de leurs expéditions, et dont plusieurs répondent aujourd'hui à ces deux caractéristiques.

C'est le cas notamment des maisons suivantes :

À Avenay : Léon Sacotte15.

À Avize : Auger-Eysert et Hatton; De Cazanove; Desbordes et Fils; Dinet-Peuvrel et Fils; Giesler et Cie ie; Koch Fils; Albert Le Brun; Lecureux et Cie; Vix-Bara.

À Ay : Besserat; Edouard Brun; Duminy et Cie; Gustave Couvreur; ]ules Camuset; Ivernel; Pfungst Frères; Philipponnat 16 ; Tirant de Flavigny.

À Châlons-sur-Marne : Aubertin; Benjamin Perrier; Chanoine-Ecoutin; Collin; Dagonel et Fils; Fréminel-Debar; Fréminet et Fils; J. Georg et Cie; Itam; Jacquart Frères; De Launay; Vallée; Vitry-Jonas.

À Dizy : Testulat-Brouleau.

À Épernay : Albert Chausson ; Alfred Gratien ; De Castellane 17 ; J.B. Chamonard; Deverney-Ravinet; Gauthier; Louis Boizel ; G.H. Martel; Michel Prévy et Fils; De Rochegré; Trouillard; Wachter et Cie.

À Ludes : Canard-Duchêne.

À Mareuil-sur-Ay : Alisse Moignon Fils et Cie; Bouché Fils et Cie; Bruch-Foucher et Cie; Miller-Caqué et Fils; De Venoge 18.

À Pierry : Gé-Dufaut et Cie; Louis Krémer; A. Lejeune et Cie.

À Reims : F. Bernard et Cie; VveBinet et Fils et Cie; Boll et Cie; Delaunay et Cie; Delbeck et Cie; Doyen; Duchâtel-Ohaus; Ernest Irroy; Eugène Cliquot; Charles Farre; Fisse-Thirion et Cie; George Goulet et Cie; Gondelle et Cie; Gustave Gibert; VveHenriot; Henry Goulet; L. Jaunay et Cie; Ch. Loche; Jules Mumm et Cie; Minet Jeune; A. Morizet; Périnet et Fils; Rivari; Roussillon et Cie; De Saint Marceaux et Cie; Sutaine; De Tassigny et Cie; Théophile Roederer et Cie.

À Rilly-la-Montagne : Roper Frères et Cie.

À Tours-sur-Marne : Chauvet; VveLaurent-Perrier.

À Vertus : Duval-Leroy.

   On note que trois de ces maisons, Vve Binet et Fils et Cie, Vve Henriot et VveLaurent-Perrier sont dirigées à un moment de leur histoire par une femme, qui suit ainsi l'exemple donné par Mme Clicquot.

   II doit y avoir en outre à la fin du XIXe siècle plus de deux cents autres maisons si on en croit Victor Fiévet qui écrit en 1868, dans son Histoire de la ville d'Épernay, qu'il y a près de trois cents maisons faisant le commerce, des vins de Champagne. Le nombre des négociants a donc augmenté considérablement. Les dix maisons du XVIIIesiècle sont déjà une centaine en 1821, dont 50 maisons connues pour faire le commerce des vins fins en bouteilles, auxquelles s'ajoutent un grand nombre de maisons de 2e et 3e classes (307). Beaucoup s'établissent à partir de 1840, à la faveur des progrès techniques qui permettent de diminuer les pertes dues à la casse. En 1846, Armand Maizière donne le nombre total de 120 maisons (379). D'autres négociants débutent lorsque les circonstances les y incitent, comme en 1893, où il y eut tellement de vin que de nouvelles maisons se créèrent cette année-là (589). En sens contraire, cependant, les crises entraînent des fermetures et des reprises.

   Parmi les maisons de taille modeste, beaucoup sont peu connues. Certaines font rarement mousser et, en 1821 déjà, on en signale un grand nombre qui bornent leurs spéculations à en placer les produits pour suppléer aux besoins des autres maisons de commerce (307). Henry Vizetelly, dans Facts about champagne, donne l'exemple d'une maison qui pendant longtemps a vendu ses vins principalement à d'autres négociants, sur les marchés de Reims ou d'Épernay, où ses cuvées avaient une excellente réputation. Les autres maisons de cette catégorie se limitent en général au marché français, s'adressant à une clientèle moins fortunée que celle des grandes marques, désireuse de goûter aux joies du champagne mais à moindre prix. Beaucoup sont de très petite taille. C'est ainsi qu'en 1861, on compte au Mesnil-sur-Oger cinq maisons employant ensemble vingts ouvriers, et entre les trois localités de Cramant, Monthelon et Moussy cinq maisons employant seulement, à elles cinq, huit ouvriers (553). Néanmoins, pour la plupart d'entre elles, ces maisons prospèrent grâce au succès sans cesse croissant du champagne.

   Un regroupement géographique se poursuit tout au long du XIXesiècle. Amorcée dès avant la Révolution, la concentration du négoce s'accentue en faveur de Reims et d'Épernay mais aux dépens de Châlons et des bourgades du vignoble, Ay et sa région restant cependant privilégiées, ainsi que la côte d'Avize. En 1821, la répartition des principales maisons de champagne est la suivante (307) : Reims 25, Épernay 10, Pierry-Avize 5, Ay-Mareuil 4, Cramant-Oger-le Mesnil 4, Châlons 2. À Épernay, les maisons de champagne les plus importantes se groupent de part et d'autre de la route de Châlons, la future avenue de Champagne 19. À Reims, elles occupent principalement la butte Saint-Nicaise, au sud-est, et son pourtour, mais elles s'installent aussi dans d'autres quartiers de la ville, en particulier dans celui englobant aujourd'hui le boulevard Lundy, la rue Coquebert, la rue du Champ-de-Mars et la rue de la Justice.

PARTICULARITÉS ET ACTIVITÉS DU NÉGOCE CHAMPENOIS

   On n'a pas été sans remarquer le très grand nombre de négociants portant des noms étrangers, principalement aux consonances germaniques. Les nouveaux venus sont attirés par la prospérité économique et le rayonnement culturel de la France. De même que pour le Bordelais les affinités historiques et maritimes avec l'Angleterre incitent les Britanniques à venir y travailler dans le commerce des vins, de même en Champagne le bon voisinage avec les pays d'Outre-Rhin, dans une paix cordiale jusqu'aux années 1840, pousse des Allemands, Rhénans pour la plupart, à venir s'y installer dans la première moitié du XIXe siècle. Ils y sont très bien accueillis et la guerre de 1870 les trouvera presque tous naturalisés français. Certains d'entre eux se fixent délibérément pour but la création d'une Maison de champagne. C'est le cas de Charles Koch, d'Heidelberg, qui s'établit à Avize en 1820 et adopte la raison sociale Koch Fils20, ou encore, on l'a vu, des fondateurs de la maison P.A. Mumm, Giesler et Cie, Friedrich Giesler et Pierre-Arnaud Mumm, ce dernier de Rudesheim, sur le Rhin, où sa famille possède vignes et caves.

   Une autre catégorie, plus nombreuse, est constituée par les jeunes Allemands qui viennent travailler dans les maisons de champagne et en deviennent propriétaires, exclusifs ou partiels, souvent par association ou mariage, comme on l'a vu pour Edouard Werlé, partenaire et successeur de Mme Clicquot. À ces Allemands dynamiques on doit le succès des trois maisons Heidsieck, grâce aux neveux de Florens-Louis, les Heidsieck, Walbaum et Piper, et à J.C. Kunkelmann, et celui de Louis Roederer, grâce à N.H. Schreider, à son neveu L. Roederer et à H. Kraft. On leur doit encore la fortune de Bollinger, dont le fondateur, l'amiral comte de Villermont, donne sa fille en mariage au Wurtembourgeois Jacques Bollinger qui devient son associé avec un sieur Renaudin, celle de Krug, créée par Joseph Krug, venu de Mayence pour travailler en Champagne à la maison Jacquesson, celle de Deutz et Geldermann, établie à Ay par William Deutz et Pierre Geldermann, originaires d'Aix-la-Chapelle, après qu'ils eurent passé quelques années chez Bollinger.

   Peut-être trouverait-on aussi des origines allemandes aux maisons Braeunlich, successeur de Camuset, Bruck-Foucher et Cie, Goerg, Pfungst Frères, Roper Frères et Wachter et Cie. Au XXe siècle, la maison Taittinger, qui succédera à Fourneaux, aura elle aussi un nom aux consonances germaniques, mais qui est en fait celui d'une famille d'origine lorraine, établie en Champagne par émigration après la guerre de 1870. Il y a aussi dans les maisons de champagne des Allemands qui y font carrière comme salariés. On rencontre ainsi chez Mme Clicquot des voyageurs, MM. Bohne, Boldmann et Hartmann, et du personnel de direction des caves, MM. de Müller et Kessler, ce dernier devant fonder en 1822 sa propre maison.

   Aux Allemands qui se sont fait un nom dans le champagne se joignent quelques étrangers d'autres nationalités. Dès le XVIIIe e siècle, on trouve avec Vander-Veken, devenu le champagne Abelé, une maison dont le fondateur est d'origine liégeoise. En 1834, Jean-Baptiste Auguste Lecureux, luxembourgeois, crée la maison Lecureux et Cie à Avize. Le Suisse Henri-Marc de Venoge, né à Morges, vient faire commerce de vins de Champagne et fonde en 1837 à Mareuil-sur-Ay la maison De Venoge, aujourd'hui à Épernay. Edmond de Ayala, fils d'un diplomate colombien en poste à Paris, installe à Ay vers 1860 la maison De Ayala, après avoir épousé Mlle d'Albrecht, nièce du vicomte de Mareuil, propriétaire du château d'Ay. Des Britanniques, MM. Barnett, sont propriétaires à Reims de la Maison de champagne Périnet et Fils. Au XXe siècle encore, plusieurs Hollandais auront des postes de responsabilité dans les maisons de champagne; la maison Boizel sera même dirigée par une Hollandaise, Erika Hoëtte, veuve de René Boizel.

   Tous ces négociants étrangers ont représenté pour leur profession un apport considérable. Comme l'écrit l'historien belge Léo Moulin, ils ont contribué à répandre le goût du champagne plus vite et plus loin (435) . Ils se sont intégrés très rapidement dans la collectivité champenoise, mariant même leurs filles à l'aristocratie de leur pays d'adoption, d'où il résulte qu'aujourd'hui leurs descendants, sous des noms qui font partie du patrimoine français, se trouvent à la tête de plusieurs des grandes marques de champagne.

   Nombre d'entre les étrangers que l'on trouve dans le négoce champenois au XIXe siècle ont un sens élevé des responsabilités, qui motive leur engagement dans des organismes professionnels, tels la Chambre de commerce de Reims, ou encore le Syndicat du Commerce des Vins de Champagne (qui deviendra Syndicat de Grandes Marques, puis, en 1994, Union des Maisons de Champagne) (dont il sera parlé plus loin) dont le premier président est Florens Walbaum, à qui succède Paul Krug, et dont le tiers des membres est en 1895 d'origine étrangère. On en rencontre dans les conseils municipaux et dans le conseil général de la Marne comme Joseph Bollinger, maire d'Ay, Louis Roederer conseiller municipal de Reims et conseiller général Edouard Werlé, maire de Reims, conseiller général, et également député au corps législatif et président de la Chambre de commerce de Reims. En cela, ils rejoignent les préoccupations de leurs collègues d'origine champenoise, qui tiennent à honneur de participer à la vie politique de leur province, suivant ainsi l'exemple de Jean-Rémy Moët et d'Irénée Ruinart qui, comme on l'a vu, sont sous l'Empire respectivement maires d'Épernay et de Reims.

   Avec la vogue croissante du champagne, les chiffre d'affaires progressent d'une manière fabuleuse au XIXe siècle. Les négociants agrandissent et modernisent leurs établissements. Ils se font construire de magnifiques résidences, comme on l'a déjà constaté pour Jean-Rémy Moët et Mmes Clicquot et Pommery, mais des fonds extrêmement importants sont aussi consacrés à la bienfaisance.

   On est confondu par la somme des libéralités dont ils font bénéficier la ville d'Épernay21, qu'il s'agisse de crèches, dispensaires, maisons de retraite, orphelinats, écoles; c'est à la famille Auban-Moët que l'on doit l'hôpital de la ville et à la famille Chandon l'église St Pierre-St Paul22. Quant à Eugène Mercier, il fonde à Reims un asile de sourds-muets. Les négociants rémois ne sont pas en reste. Louis Roederer fait construire un hôpital. Mme Clicquot dote un asile de vieillards avec les fonds que lui rapporte un procès gagné à Londres contre des contrefacteurs. Mme Pommery se consacre à l'aide aux enfants malheureux.
 

   Le personnel des maisons de champagne n'est pas oublié. Vizetelly nous apprend qu'en 1880 chez Moët & Chandon, selon un comportement social très en avance pour l'époque, il bénéficie de pensions de retraite, du demi-salaire pour maladie, du salaire complet pour les arrêts de travail dus à un accident professionnel, des soins et médicaments gratuits à l'infirmerie de l'établissement, qui dispose de son propre médecin. On partage entre les ouvriers le produit de la vente des bouteilles cassées et on organise annuellement à leur intention banquet et bal (651). Raphaël Bonnedame, dans sa Note sur la maison Moët & Chandon, ajoute que des visites médicales gratuites ont lieu à domicile, que les ouvriers bénéficient également de gratifications, de prêts d'honneur, d'indemnités de loyer, d'assurances sur la vie, de secours aux veuves et orphelins et de distributions d'articles d'habillement et d'alimentation. Mme Clicquot fonde une maison de retraite pour les travailleurs de sa maison. Melchior de Polignac, en 1911, créera pour le personnel de la maison Pommery un parc de loisirs et de sports, démarche alors tout à fait nouvelle. Dès l'année suivante, il le mettra à la disposition du public qui, aujourd'hui encore, en apprécie les frondaisons et installations sportives.

   À leur échelle, les maisons moins importantes suivent ces exemples et la prospérité du négoce a ainsi des effets heureux sur l'ensemble de la Champagne viticole.

   Il est intéressant de constater que la société du champagne devient tout au long du XIXesiècle de plus en plus aristocratique. D'origine bourgeoise, ses membres, lorsqu'ils ne sont pas anoblis, comme Jean-Rémy Moët ou Irénée Ruinart de Brimont, font volontiers entrer dans leur famille des représentants de la noblesse, et cela d'autant plus aisément que leurs filles sont de fort beaux partis. Aussi ne s'étonne-t-on pas de lire sous la plume de Nestor Roqueplan, dans ses Nouvelles à la main du 20 août 1841, que le chevaleresque vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, devenu duc de Doudeauville, veuf et sexagénaire, va épouser une jeune personne dont la famille s'est enrichie dans le commerce des vins de Champagne, nouvelle d'ailleurs démentie dans le numéro suivant.

   Le blason attire le blason et des aristocrates, habitant la Champagne ou venant s'y installer, fondent leur maison de commerce. Si certains d'entre eux, comme l'amiral de Villermont pour Bollinger, répugnent à voir leur nom sur une étiquette, il n'en est pas toujours ainsi et les Cazanove, Castellane, Saint-Marceaux n'ont pas le même scrupule. Ainsi Jean-Alexandre de Saint-Marceaux est rémois; il épouse en 1841 la fille de Jean-Claude Morizet, négociant, et il reprend ensuite la maison de son beau-père en apposant sur les étiquettes son nom et ses armes.

   Un de ces négociants, le duc de Montebello, mérite une mention particulière car son destin est national. Napoléon-Auguste Lannes de Montebello est le fils aîné du maréchal Lannes, qui s'illustra dans les campagnes napoléoniennes et trouva une mort glorieuse à la bataille d'Essling. Il s'installe en 1805 au château de Mareuil-sur-Ay23 et s'associe avec deux de ses frères, le marquis Alfred, qui sera député du Gers, et le général comte Gustave, pour fonder en 1834 la maison De Montebello. Or, il se trouve que le duc de Montebello devient en 1847 ministre de la Marine. S'il affiche son nom sur ses étiquettes, il est en retour affiché dans la presse républicaine, trop heureuse de pouvoir le brocarder à propos de sa qualité de négociant en champagne. On lit dans le Charivari du 15 juin 1847 : M. Lannes, maréchal d'Aï en bouteilles, se fait apprenti marin. De champagne à mousse, la transition est toute naturelle. En 1850, il n'est plus ministre, mais il est nommé membre d'une commission d'étude du suffrage universel. Il est à nouveau pris à parti par le Charivari, du 30 avril, qui publie une excellente caricature de Daumier, avec pour légende : A voir cet air mélancolique et lugubre, qui se douterait jamais que c'est un marchand de vin de Champagne.

   À l'intérieur du négoce du champagne, il existe des rivalités, comme dans toute profession. On note une sorte de jalousie réciproque entre les négociants de Reims, d'une part, et ceux d'Épernay, d'autre part, qui ne disparaîtra qu'assez avant dans le XXe siècle, encore que la pseudo-barrière de la Montagne de Reims n'empêche pas les mariages, comme celui de la sœur du duc de Montebello avec le comte Alfred Werlé.

   La concurrence est permanente mais elle prend parfois des formes déloyales. Des maisons créées de fraîche date choisissent un nom aussi voisin que possible de celui d'une grande marque afin de profiter d'une quasi-homonymie. Voici un exemple entre plusieurs.

En 1861, on fait venir de Strasbourg un nommé Théophile Roederer, homme de paille qui sert de prête-nom à la création à Reims d'une Maison de champagne. Celle-ci, sous la raison sociale, T. Roederer et Co., cherche à bénéficier du renom de la maison Louis Roederer dont elle adopte le graphisme des étiquettes et des vignettes, allant même jusqu'à s'attribuer sa Carte blanche et prendre une cire de couleur identique pour l'habillage des bouteilles, ce qui lui vaut d'être citée en 1883 dans Les Archives de la gastronomie du baron de Foelckersahmb-Kroppen, comme une maison aussi universelle que solidement établie. Les tribunaux s'en mêlent mais il faudra attendre 1904 pour que la famille Olry-Roederer prenne le contrôle de la maison Théophile Roederer, les deux affaires restant cependant distinctes.
 

 

   Des champagnes se font une aimable petite guerre musicale. Ainsi une célèbre chanson de langue anglaise, Champagne Charlie, dont l'histoire sera contée au dernier chapitre de cet ouvrage, est revendiquée successivement, avec des paroles appropriées à leur marque, par Moët & Chandon et Vve Clicquot, tandis que Charles Heidsieck profite largement de la ressemblance des prénoms.

   Un conflit plus sérieux éclate en 1849 entre Jacquesson et Moët & Chandon. Alors qu'à l'époque la bouteille de champagne de bonne marque, cuvée normale, se vend ordinairement 3 francs 50, Jacquesson, suivi par quelques négociants, décide de la vendre 2 francs 2524. Moët & Chandon fait publier dans la plupart des grands journaux un avertissement ainsi rédigé : Les prétendus vins de Champagne à 2 francs ne serviront qu'à faire mieux ressortir la qualité des vins vrais des bonnes maisons, comme celle entre autres de MM. Moët & Chandon. Jacquesson riposte le 12 janvier 1850 dans une demi-page du Charivari. Il y reprend toute l'affaire, affirme acheter et vendre plus de trois fois autant de vrais vins de Champagne que Moët & Chandon, et explique l'écart entre les prix de vente par les bénéfices exagérés de Moët & Chandon et de ses agents. Arguant d'une différence d'origine des vins, Moët & Chandon réplique dans le même journal, dont les rédacteurs, dans cette dispute, trouvent matière à chroniques savoureuses. Mais la suspicion ainsi manifestée de part et d'autre à l'égard des vins ou de la bonne foi du concurrent aura été sans aucun doute préjudiciable à toute la profession.

   On note enfin un individualisme affirmé chez beaucoup de négociants. Ne dit-on pas que l'on peut faire construire une chapelle à chacun mais jamais une cathédrale en commun ?

   La solidarité prévaut cependant en 1882 lorsque, le 4 novembre, est créé à Reims le Syndicat du commerce de vins de Champagne, qui a une existence officielle à parti du 11 avril 1884, au lendemain de la promulgation de la loi sur les syndicats. Selon ses statuts, il a pour but de protéger, tant en France qu'à l'étranger, le commerce des vins mousseux de Champagne, de défendre les intérêts généraux de ce commerce en France dans l'examen des questions d'octroi, de régie, de tarifs, de transports, de propriété industrielle, c'est-à-dire de marques, noms de commerce, lieux d'origine, etc., à l'étranger dans l'examen des questions... de tarifs internationaux, de douane, de propriété industrielle, de contrefaçons tant de marques que de produits, et de toutes autres fraudes. La compétence du syndicat s'étend à tout le département de la Marne, mais la solidarité a joué incomplètement car 54 maisons de champagne seulement en font partie, les plus importantes il est vrai. Elles ne seront plus qu'une quarantaine à la fin du siècle.

   Pour promouvoir leur marque, les négociants paient volontiers de leur personne. Ainsi Charles-Camille Heidsieck, en voyage aux Etats-Unis en 1860, fait venir de France son meilleur fusil de chasse pour impressionner les Américains et faire parler de lui, et donc, indirectement, de sa maison. Il y réussit, comme on peut s'en rendre compte à la lecture d'un entrefilet du Harper's Weekly du 28 janvier 1860 et surtout d'un article du Frank Leslie's Illustrated Newspaper, de la même date, dont le prétexte est la chasse, mais qui est un très complet reportage sur le champagne Charles Heidsieck, avec dessins représentant le travail du vin. En réalité, les tournées de prospection que font à l'étranger les négociants sont rarement des parties de plaisir, mais bien plutôt des voyages difficiles et fatigants, parfois des aventures épiques. C'est pour eux une tâche essentielle, car c'est à l'époque le seul moyen de faire connaître leur produit, de bien le placer face à la concurrence, et en même temps d'étudier les possibilités et les particularités des divers marchés. C'est ainsi que Pierre Failly, courtier en vins châlonnais et petit producteur de champagne, écrit le 27 brumaire An X : En Allemagne, on s'attache au grand mousseux et on fait moins attention à la qualité, en Angleterre, on recherche particulièrement la qualité. Chacun a son goût et il est essentiel de connaître celui de la personne à qui on veut rendre (À 26). Cette tactique, commune à d'autres secteurs commerciaux, est une nécessité pour le champagne du XIXe siècle, nouveauté pour beaucoup et reflet d'une société française que les étrangers sont d'autant plus enclins à adopter qu'ils en rencontrent chez eux les représentants. C'est en outre pendant longtemps et dans la plupart des pays le meilleur moyen de prendre des commandes car il existe encore très peu d'agents à demeure.

   L'habitude de voyager pour le champagne remonte au Consulat, lorsque les négociants ou leurs représentants suivaient les troupes françaises dans leurs campagnes européennes et que les voyageurs en vins de Champagne mettaient un point d'honneur à conduire leur marchandise là où se fêtaient les victoires, une fois la tuerie terminée (81) . D'une manière générale, les prospections sont assez aisées en Grande-Bretagne et en Allemagne : les distances sont courtes, les cultures sont voisines de celle de la France et les langues sont traditionnellement connues dans la société du négoce champenois. Mais en Russie, et même aux Etats-Unis malgré les facilités linguistiques, ce sont parfois de véritables expéditions. Les moindres désagréments qui attendent les voyageurs sont les voitures embourbées dans des routes affreuses, les voleurs de grand chemin, un froid insupportable, à l'étape les punaises et les rats, sur mer les naufrages. En période de guerre, les voyages deviennent des aventures dangereuses et les résultats commerciaux que l'on peut en attendre sont très aléatoires.

   Les négociants sont invinciblement attirés par la Russie. François Clicquot en a ouvert le chemin, bien d'autres l'imitent, pour autant qu'ils en aient les moyens. La tradition veut qu'en 1811, Charles-Henri Heidsieck, âgé seulement de 21 ans, ait ainsi quitté Reims avec son domestique, à cheval, leurs bagages sur un cheval de bât, et parcouru 6 000 kilomètres, arrivant à Moscou dans un climat de guerre quelques mois avant Napoléon, poussant même jusqu'à Nijni-Novgorod. René Gandilhon a établi qu'entre 1819 et 1857, on trouve en Russie Memmie Jacquesson et ses envoyés, François Goetz d'une des maisons Perrier de Châlons, Antoine de Müller, Joseph Bollinger, Louis Chanoine, Ferdinand Lanson. En 1860 encore, Edgar Ruinart de Brimont effectue en diligence et en traîneau un long voyage en Russie, et à la fin du siècle, mais d'une manière plus confortable, André Lallier, dont l'épouse est la petite-fille de William Deutz, va y chasser chaque année avec ses agents d'Allemagne et de Grande-Bretagne, tout en développant les ventes de Deutz et Geldermann.

   Les négociants sont également très tentés par les possibilités qu'offre pour leurs affaires le Nouveau-Monde. Edmond Ruinart de Brimont, le père d'Edgar, s'embarque en 1831 pour l'Amérique sur un trois-mâts chargé d'immigrants et subit trente-huit jours de mer dans les conditions les plus inconfortables, au milieu des tempêtes et des icebergs. Charles Perrier fait en 1839 un long séjour aux Etats-Unis et au Canada pour le compte de Perrier-Jouët. Jacques-Charles Kunkelmann en fait autant pour sa maison. Comme on vient de le voir, Charles-Camille Heidsieck prospecte les Etats-Unis. Il y effectue quatre voyages, en 1852, à l'âge de 30 ans, puis en 1857, en 1859-1860, et en 1861. Ses lettres, conservées par sa famille, montrent bien l'alternance de succès et de revers qui est le propre des voyages commerciaux de l'époque. Il séjourne à New York, d'où il écrit : Je suis en ce moment le personnage important de New York, mes pas et mes démarches sont suivis par les journalistes. Cela est à la fois inouï et ennuyeux, mais plus il se fera du bruit autour de moi, plus l'utilité en sera de pouvoir populariser le vin que je représente et lui faire prendre un heureux développement de la faveur de la clientèle. En 1860, il s'attaque au Sud avec un tel succès qu'à Mobile, écrit-il en mai de la même année, ils ont abrégé le nom du vin qui y est assez populaire pour que dans les lieux de consommation on demande seulement une bouteille de Charles. En 1861, la guerre de Sécession ayant éclaté, il est fait prisonnier par les Nordistes et reste 110 jours dans les cachots de Fort Jackson puis de Fort Pickens, situés sur des îlots, le premier au milieu du Mississippi, le second dans la Baie de Pensacola. Il rentre en France en 1863, sa santé ébranlée et sa fortune compromise.

   Ainsi, comme l'écrit André Simon, en un temps où la publicité n'existait pas, alors que les moyens de transport étaient coûteux et hasardeux, les négociants parvinrent à créer envers et malgré tout une demande pour le champagne (589) .

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