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HISTOIRE DU CHAMPAGNE : XIXe siècle : Maisons de Champagne

partir du XIXe siècle les structures du monde moderne se mettent progressivement en place. Il en est ainsi pour le vin mousseux de Champagne dont c'est l'âge de l'accomplissement et qui sera désormais désigné dans cet ouvrage comme le champagne, le vin effervescent de la province allant définitivement supplanter son vin tranquille. Plusieurs facteurs concourent à sa prospérité. Malgré les orages d'une époque fertile en guerres, révolutions, changements de régime, en France et à l'étranger, le monde civilisé devient prospère. En Europe, la monnaie est sûre; la valeur du franc-or, institué en 1803, reste stable jusqu'en 1914. Les impôts rentrent sans peine, sans accabler revenus, héritages et entreprises. Des négociants intelligents et actifs mettent à profit ces circonstances pour développer dans des proportions considérables la production et le commerce du champagne.

LES MAISONS DE CHAMPAGNE DU XVIIIe SIÈCLE

   Les maisons de commerce du XVIIIe siècle sont toujours actives et ont en général renforcé leur position. Deux d'entre elles, notamment, atteignent rapidement la célébrité mondiale, Moët et Clicquot.

   Jean-Rémy Moët avait pris en 1792 la succession de son père Nicolas-Claude. Il traverse sans encombre la tourmente révolutionnaire et accroît largement sous l'Empire et la Restauration l'importance de son négoce. Les régimes politiques se succèdent mais son crédit reste intact. Devenu maire d'Epernay en 1801, il a la charge de recevoir les hôtes de marque. Désirant les héberger chez lui, il fait construire à cette intention en face de sa maison, sur les plans d'Isabey, le célèbre miniaturiste, deux bâtiments jumeaux surplombant un jardin à la française et une orangerie. L'Impératrice Joséphine les inaugure le 16 octobre 1804. Venant de vaincre les Russes à Eylau et Friedland, Napoléon lui-même, qui honore Jean-Rémy Moët de son amitié, y vient le 26 juillet 1807, accompagné de Murat ; il visite les caves de la maison, devenue cette même année Moët et Cie.

   Napoléon s'arrête encore à Épernay à deux ou trois reprises, au cours de ses trajets entre Paris et les champs de bataille européens. Et le 17 mars 1814, alors qu'il regagne la capitale avant sa première abdication, il y repasse pour la dernière fois et remet à Jean-Rémy Moët sa propre Légion d'honneur, pour récompenser, lui dit-il, « vos loyaux services comme administrateur, et surtout le développement admirable que vous avez su donner, en France comme à l'étranger, au commerce de nos vins » (215).

   Pendant les belles années des campagnes impériales, c'est à Épernay un incessant passage de rois, princes, maréchaux, commissaires, officiers de tous grades, qui viennent s'initier chez Jean-Rémy aux joies du vin de la province. Il reçoit ainsi Joseph et Jérôme Bonaparte, respectivement rois dle Naples et de Westphalie, les rois de Bavière et de Saxe. Le 24 juin 1811, le roi de Westphalie lui passe commande de 6 000 bouteilles, lui confiant qu'il en aurait pris davantage s'il ne craignait que les Russes ne viennent les boire, révélant ainsi à son hôte que la guerre de Russie venait d'être décidée par Napoléon (215).

   Lors de la première occupation, le 12 février 1814, Jean-Rémy Moët reçoit les Alliés en tant que maire, et sa noble conduite lui vaut la protection des princes alliés, et, plus tard, la royale commande de Louis XVIII. En 1815, s'il cesse d'être maire d'Épernay, il s'accommode cependant assez bien de l'occupation alliée et du retour de la monarchie. En 1825, il reçoit Charles X qui le replace à la tête de la municipalité de sa ville. En 1832, il accueille Louis-Philippe et lui fait visiter ses caves. Sa production annuelle s'élève déjà à 600 000 bouteilles (88). Le 31 décembre 1832, il se retire à l'âge de 74 ans. Il mourra en 1841 dans son château de Romont, proche du village de Mailly, au pied des pentes nord de la Montagne de Reims. Le souvenir de cet homme exceptionnel restera très vif. Dans le Vigneron champenois de septembre 1873, Jean-Louis Plonquet écrira : C'est à Jean-Rémy Moët que nous devons ce prodigieux commerce qui s'étend jusqu'aux extrémités du  monde et qui fait éclater partout le nom de la France dans les joyeuses et pacifiques détonations du champagne. En 1833, la maison devient la propriété de deux beaux-frères associés, Victor Moët et Pierre-Gabriel Chandon de Briailles, respectivement fils et gendre de Jean-Rémy. La raison sociale est désormais Moët & Chandon, inaugurant ainsi une marque qui deviendra bien avant la fin du siècle familière dans tout endroit du monde civilisé (651).

   En 1854, dans le vaudeville de Labiche Les Marquises de la fourchette, le garçon de restaurant appelle : «Sommelier !... deux moët frappés pour le 4... Il va très bien le moët ! la consommation marche.» Et comme dit un groom, caricaturé par E. de Beaumont dans le Charivari du 22 juillet 1853 : « Le moët, c'est chouette »

   Le livre de comptes du XIXe siècle, véritable armorial, porte les plus grands noms de France et d'Europe, à commencer par Napoléon et la famille impériale, la reine Victoria, Léopold Ier, et pas moins de 126 ducs, marquis, comtes, vicomtes et lords ! À l'orée du XXe siècle, la firme s'est constituée un vignoble de 360 hectares, le plus important de Champagne. Elle emploie 1 600 personnes en permanence et expédie annuellement de deux millions et demi à trois millions de bouteilles de champagne. Ses réserves en caves atteignent treize millions de bouteilles.

   À Reims, François Clicquot meurt prématurément en 1805. À l'étonnement de tous, sa jeune veuve, avec pour associés M. Bohne, voyageur de la maison, et M. Fourneaux, œnologue, prend la direction de l'affaire sous la raison sociale Vve Clicquot-Ponsardin, Fourneaux et Cie, puis, à partir de 1810, Vve Clicquot-Ponsardin. Dans cette époque troublée, alors que la «femme d'affaires» est encore inconnue, cette jeune veuve d'une trentaine d'années dirige personnellement sa maison avec une grande autorité et parvient à lui donner rapidement un développement considérable, aidée à partir de 1825 environ par un homme remarquable, Edouard Werlé2, devenu son associé à partir de 1831. Elle envoie ses voyageurs dans toute l'Europe et elle n'hésite pas à forcer le Blocus continental de Napoléon pour faire pénétrer ses vins en Russie3, où ils deviennent si prisés que Prosper Mérimée écrit le 26 juillet 1853 : Mme Clicquot abreuve la Russie; on appelle son vin «klikofs koé» et on n'en boit pas d'autre (411). Son champagne est connu aussi universellement que le Moët & Chandon.

   En pays anglo-saxons on l'appelle the Widow, en pays de langue espagnole la Viuda. Et lorsqu'en France on le commande, il suit de demander sans autre précision : la veuve. En 1861, dans la comédie de Labiche La Poudre aux yeux, au maître d'hôtel qui lui demande : «Quelle marque préférez-vous pour le champagne ?» Frédéric répond : «La veuve Clicquot. C'est le meilleur.» De ce succès vient sans aucun doute le surcroît de prestige qu'ajoute aux yeux de certains le mot Veuve sur une étiquette de champagne.

   Sous le second Empire, Mme Clicquot est reine de Reims, ainsi que l'affirme Prosper Mérimée dans la lettre précitée. Mais elle se retire au château de Boursault, sorte de petit Chambord qu'elle a fait construire sur les pentes qui dominent la rive gauche de la Marne, en aval d'Épernay. Elle y vit en grand apparat, donnant crédit à la légende de la Veuve Clicquot, formidable mais aimable grande dame, la reine sans couronne du champagne (225). Elle s'y éteint en 1866, à l'âge de 89 ans. Dans l'Illustration du 11 août 1866, Jules Claretie commente ainsi la nouvelle : La chronique a dit déjà quelle était la bonté, et mieux que cela la grandeur d'âme de cette bourgeoise devenue puissance de par la qualité de ses vins.

   Mme Clicquot n'avait eu qu'une fille, mariée au comte de Chevigné, auteur des Contes rémois et plus intéressé par la poésie que par les affaires. La direction de la maison Veuve Clicquot-Ponsardin échoit à Edouard Werlé, puis au comte Alfred Werlé, son fils, et en 1907, au gendre de ce dernier, le comte Bertrand de Mun, assisté du prince Jean de Caraman Chimay. Le château de Boursault devient la propriété d'une autre grande dame, Anne de Mortemart, duchesse d'Uzès, petite-fille du comte de Chevigné. Elle est pleine de révérence pour son arrière-grand-mère qu'elle avait connue dans son enfance et qui, a-t-elle écrit, avait porté à un si haut point la perfection du vin de Champagne (630). Célèbre par sa passion de la chasse à courre, elle est morte sur ses quatre-vingt-six ans, chevauchant en forêt de Rambouillet derrière sa meute, sur la voie du cerf (71).

   Ruinart est toujours sur la brèche. Au nombre des clients de Claude Ruinart figurent Bonaparte, Talleyrand, le roi de Prusse, la cour de Danemark, la cour de Bavière, le duc de Bedford, etc. C'est Irénée Ruinart, petit-fils du fondateur, maire de Reims, qui a dans l'exercice de ses fonctions municipales la charge de recevoir en 1811 l'Impératrice Marie-Louise, puis en 1814 Napoléon, qui passe la nuit dans son château du Grand Sillery. Le 28 mai 1825, c'est encore lui qui présente les clefs de la ville à Charles X qui vient de se faire sacrer roi de France et qui lui confère le titre de vicomte, les Ruinart ayant été anoblis et faits seigneurs de Brimont par Louis XVlll le 20 octobre 1817. Après Irénée Ruinart de Brimont, la maison reste dans les mains de ses descendants, toujours sous la raison sociale Ruinart Père et Fils, qui remonte à 1764.

   Jacquesson, devenu entre-temps Jacquesson et Cie, est une maison importante qui fait beaucoup parler d'elle. On verra plus loin qu'en 1850 le prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, fait distribuer du champagne à l'occasion des revues militaires ; le champagne Jacquesson est choisi pour la circonstance et le Charivari publie le 26 septembre 1850 un article de Taxile Delord sous le titre L'Empire-Jacquesson. Trois jours plus tard paraît dans le même journal un article humoristique du rédacteur en chef, Louis Huart, à la gloire de M. Jacquesson. Même si tout cela a une forte teinte politique et boulevardière, il est de fait que la maison Jacquesson et Cie, alors à Châlons, a su s'imposer sur le marché française4.

   Chanoine et Fourneaux gardent leur raison sociale5 mais certaines des autres maisons du XVIIIe siècle changent de propriétaire, ou tout au moins de nom. C'est ainsi que Vander-Veken, Dubois et Fils et Delamotte deviennent respectivement Abelé6, Louis Roederer et Lanson Père et Fils.

   Au début du XIXe siècle, Nicolas Schreider reprend à Reims la maison Dubois et Fils. En 1827, il fait appel à son neveu Louis Roederer. À la mort de Nicolas Schreider, en 1833, la maison prend comme raison sociale Louis Roederer. Y sont associés, à partir de 1845, Eugène Roederer, frère de Louis, et Hugues Krafft, entré dans la maison comme voyageur dès 1833. Louis Roederer augmente considérablement l'activité de la maison, et s'oriente particulièrement vers le marché russe. Malgré la concurrence des marques déjà en place il y réussit pleinement. En 1876, la maison créera pour le tsar Alexandre II, à la demande de son pourvoyeur en vins, une bouteille particulière, non teintée, associée à une cuvée spéciale appelée Cristal. À la mort de Louis Roederer, en 1870, lui succède son fils Louis, assisté de son oncle Eugène, de Hugues Krafft, et de son beau-frère Jacques Olry. Le jeune Louis Roederer meurt prématurément en 1880, laissant la propriété de ses établissements et de la marque à sa soeur, Mme Jacques Olry, dont les deux fils, Louis et Léon, ajoutent Roederer à leur nom.

   Comme on le sait, la maison Delamotte avait été fondée à Reims en 1760. En 1833, à la mort du chevalier Nicolas-Louis Delamotte, fils du fondateur François, Jean-Baptiste Lanson, associé de Nicolas-Louis depuis 1828, préside avec sa veuve aux destinées de la maison qui était devenue entre-temps Louis Delamotte Père et Fils. En 1837, deux des fils de Jean-Baptiste Lanson, Victor-Marie et Henri, entrent dans l'affaire qui devient Lanson Père et Fils et s'ouvre ensuite à leur frère Ferdinand. Tous trois se partagent la maison de commerce lorsque leur père prend sa retraite vers 1843. À la fin du XIXe siècle Henri-Marie, fils de Victor-Marie, donne à la marque son plein essor, exerçant ses efforts sur le marché français puis diversifiant rapidement son commerce, notamment au Royaume-Uni, en Belgique et aux Pays-Bas. Au siècle suivant, la maison Lanson Père et Fils donnera au champagne une de ses figures légendaires, Victor Lanson, fils d'Henri-Marie, qui gardera jusqu'à 86 ans une verdeur remarquable, après avoir bu dit-on, plus de 30 000 bouteilles de champagne au cours de sa longue vie.

   Il reste à parler de la maison Heidsieck, qui subit au XIXe siècle des transformations importantes. Florens-Louis Heidsieck meurt en 1828 et la maison qu'il a fondée à Reims en 1785 est dissoute en 1834. Dans les vingt années qui suivent, trois firmes rémoises distinctes se créent autour du nom de Heidsieck, chacune se rattachant à Florens-Louis par neveu interposé. Elles sont connues aujourd'hui comme Piper-Heidsieck, Heidsieck et Cie Monopole et Charles Heidsieck, les trois maisons n'ayant plus d'intérêts communs.

   En 1834, Christian Heidsieck, neveu de Florens-Louis, dont il était l'associé, conserve la marque Heidsieck. Il prend trois assistants, dont Henri-Guillaume Piper, petit-neveu de Florens-Louis et Jacques-Charles Kunkelmann. À sa mort, en 1837, sa veuve continue pendant quelque temps à diriger la maison sous la raison sociale Veuve Heidsieck, puis elle se remarie avec Henri-Guillaume Piper et la firme devient H. Piper et Cie, tout en continuant à vendre son champagne sous le nom de Heidsieck, puis de Piper-Heidsieck. Henri-Guillaume Piper développe son affaire et s'attaque avec succès au marché américain. À sa mort, en 1870, Jacques-Charles Kunkelmann, qu'il avait pris comme associé en 1851, acquiert le contrôle de la firme et en change la dénomination en Kunkelmann et Cie. Il s'adjoint Paul Delius puis, en 1877 son propre fils Ferdinand-Théodore. Jacques-Charles Kunkelmann meurt en 1881. Paul Delius se retire en 1892 et Ferdinand-Théodore Kunkelmann poursuit l'exploitation de sa maison sous la même raison sociale, qui plus tard, sous le double patronage de Florens-Louis Heidsieck et Henri-Guillaume Piper, deviendra à nouveau Piper-Heidsieck.

   Un autre neveu de Florens-Louis, Henri-Louis Walbaum, fonde avec son cousin et beau-frère Pierre Auguste Heidsieck, en 1834, la maison Walbaum, Heidsieck et Cie , qui, après plusieurs changements de raison sociale, deviendra en 1923 Heidsieck et Cie Monopole.

   En 1851 enfin, Charles-Camille Heidsieck fonde la maison Charles Heidsieck. Il est le fils de Charles-Henri Heidsieck, qui était lui-même, comme son frère Christian, neveu et associé de Florens-Louis. Il fait preuve d'un dynamisme exceptionnel et sa marque devient vite familière aux amateurs de champagne, en particulier aux Etats-Unis qu'il prospecte personnellement. À Charles-Camille Heidsieck succèdent son fils Charles-Eugène, en 1871, puis ses petits-fils, arrière-petits-fils et arrière-arrière-petits-fils.

LES NOUVELLES MAISONS DE CHAMPAGNE

   Parmi les maisons qui apparaissent au XIXe siècle, quelques-unes atteignent avant la fin du siècle une grande notoriété, à la fois par l'importance de leurs expéditions et par la qualité de leur champagne.

   C'est le cas de P.A. Mumm Giesler et Cie fondée en 1827 à Reims par deux Allemands, Pierre-Arnaud Mumm, important exportateur de vins du Rhin et de Moselle, et Friedrich Giesler. Dès 1831, ils comptent comme clients en Angleterre les Rothschild, en Scandinavie le prince royal de Suède et de Norvège. En 1837, Friedrich Giesler quitte la maison pour aller créer à Avize, l'année suivante, sa propre entreprise avec le concours de deux compatriotes. En 1838, Georges-Hermann Mumm, le petit-fils de Pierre-Arnaud Mumm, entre dans la maison rémoise, qui devient en 1853 G.H. Humm et Cie, et se développe très rapidement, avec des ventes annuelles atteignant déjà 2 600 000 bouteilles en 1900. La famille Mumm ne prendra pas la nationalité française, si bien qu'en 1914 la firme sera mise sous séquestre, jusqu'à la vente par adjudication de ses biens et marques par le Tribunal civil de Reims, en 1920, à une société anonyme française, la Société Vinicole de Champagne.

   La maison Pommery et Greno donne l'exemple d'une réussite analogue, due encore une fois à l'action intelligente et énergique d'une femme, Mme veuve Pommery, née Louise Mélin. En 1836, MM. Wibert et Greno avaient fondé sous leurs noms une petite Maison de champagne. M. Wibert disparu, M. Greno s'associe en 1856 à Alexandre Pommery, jeune lainier rémois, qui meurt subitement deux ans plus tard. Mme Pommery, à l'âge de 39 ans, prend la direction de la maison, se faisant assister par Henry Vasnier, qui était le collaborateur de son mari, et adopte la raison sociale Pommery et Greno. En 1860, M. Greno se retire et Pommery et Greno devient Veuve Pommery, puis en 1885 Pommery, Fils et Cie, lorsque Mme Pommery prend comme associés son fils Louis, sa fille la comtesse Guy de Polignac et Henry Vasnier, puis à nouveau, et définitivement cette fois, Pommery et Greno.

   Mme Pommery, qui aurait dirigé aussi bien un ministère que sa maison de commerce (61), donne un élan considérable à sa maison dont les expéditions annuelles, en 1870, s'acheminent vers le million de bouteilles. Il lui faut s'agrandir et elle s'établit alors au sommet de la colline Saint-Nicaise. Elle y fait construire des bâtiments imposants dans un style composite inspiré de châteaux britanniques et de collèges oxfordiens, allant du gothique tardif au XVIIIe de Robert Adam, et percer des caves desservies par un escalier monumental de 116 marches. Vignes et parcs ombragés couvrent le reste des parties hautes de la butte où sera construite en 1907 une prestigieuse résidence, le château des Crayères. Mme Pommery s'éteint en 1890, dans sa 71e année. Ses associés disparaîtront dans les premières années du XXesiècle et à partir de 1907 ce sera le marquis Melchior de Polignac, son petit-fils qui présidera aux destinées de la maison.

   En 1836, est créée à Cramant une Maison de champagne, entreprise modeste à laquelle le fondateur Philippe Bourlon donne son nom. Y entre bientôt un certain Eugène , qui épouse sa fille, et crée en 1858 une Union de propriétaires, groupement de plusieurs petit marques dont celle de son beau-père et la sienne propre, il s'installe à Épernay avec siège social à Paris. Eugène développe rapidement la marque Mercier, au point qu'en trente ans elle devient l'une des plus connues, en France tout au moins. D'après Pierre Andrieu, ce grand homme d'affaires ne dormait que trois heures par nuit «Je dors si vite! » disait-il (8). Il voit grand et a le génie de la publicité. Il fait creuser des caves d'une longueur de 18 kilomètres, étonnamment vastes pour l'époque, dans lesquelles défile lors de l'inauguration un cortège de calèches attelées de chevaux blancs, et c'est par 100 000 bougies qu'elles seront éclairées lorsque Sadi Carnot, président de la République française, les visitera dans le même équipage le 19 septembre 1891. En 1858 alors que dans les banquets du second Empire on prend l'habitude de servir le champagne en carafes, comme les autres grands vins, il crée la Réserve de l'Empereur Blanche cuvée réservée à Napoléon III et à sa cour et dont la bouteille, en cristal non teinté, est en forme de carafe avec un bouchon figurant une grappe de raisin7.

   Il fait construire pour l'Exposition universelle de 1889 le plus grand foudre du monde, qui en sera une des attractions majeures8. D'une contenance de 200 000 bouteilles, il est décoré par le sculpteur champenois Navlet. Il faut trois semaines pour acheminer par la route d'Épernay à Paris, ce géant «hors gabarit» à un degré absolument inusité à l'époque.

Navlet, artiste sculpteur orna les caves Pommery de fresques taillées dans la craie

   Le transport même est en soi une admirable réussite publicitaire. Placé sur d'énormes roues, le foudre est traîné par un attelage de 24 boeufs blancs, renforcé dans les côtes par 18 chevaux. Quelques maisons qui gênaient le passage sont achetées par Eugène démolies; les barrières de l'octroi de Paris sont enlevées pour la circonstance. La chance veut qu'un essieu se brise rue Lafayette exposant de longues heures la marque aux yeux des badauds parisiens et de la presse dûment alertée, et à l'arrivée le foudre fabriqué en chêne de Hongrie, démolit le restaurant... hongrois l'exposition !

Eugène récidivera à l'Exposition universelle de 1900 en faisant construire un grandiose Palais et en installant sur le Champ-de-Mars un ballon captif avec une nacelle transformée en bar de dégustation.

   Là interviendra encore la chance du publicitaire. Un violent coup de vent rompra un jour le câble ; neuf passagers improvisés et le serveur atterriront seize heures plus tard, heureusement sans dommage, dans une forêt du Tyrol. La douane autrichienne infligera à Eugène une amende de 20 couronnes pour introduction frauduleuse et sans déclaration de six bouteilles de champagne.

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