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HISTOIRE DU CHAMPAGNE : XIXe siècle : Succès et consommation
u XIXe siècle, négociants, vignerons, hommes de science ont tracé la voie de la prospérité du champagne en en faisant un vin de qualité, disponible à un prix de plus en plus raisonnable en tout point du globe. Le champ de sa clientèle s'élargit, la bourgeoisie y rejoignant définitivement l'aristocratie, tandis que la jeunesse dorée et les milieux artistiques et littéraires, comme c'était déjà le cas au XVIIIe siècle, en forment la fraction la plus enthousiaste. Certes, des amateurs apprécient le champagne pour ses qualités intrinsèques, en particulier les gastronomes, et Dieu sait si la race en est prospère à l'époque, mais aux yeux du plus grand nombre, en France comme dans certains pays étrangers, il a un caractère d'obligation sociale; il faut en faire usage si on veut être reconnu comme appartenant à un certain monde. Ce que l'on appellerait aujourd'hui un phénomène de société en favorise considérablement l'expansion. Son succès est attesté par l'accueil qui lui est fait, dont on trouvera ci-après de nombreux témoignages, mais aussi par la progression de sa production qui tient du prodige, tant par sa rapidité que par son importance.

LE CONSULAT ET LE PREMIER EMPIRE

   Les débuts du XIXe siècle sont pourtant difficiles pour le champagne. Les guerres désorganisent les marchés en cours de création, les charges de l'administration napoléonienne sont lourdes. L'empereur lui-même n'est pas un amateur de champagne, auquel il préfère le chambertin et les vins de Bordeaux. Cela ne l'empêche pas de l'apprécier dans les mets cuisinés à son intention. Carême révèle à ce sujet, dans une Notice historique et culinaire sur la manière dont vivait Napoléon à Sainte-Hélène, que parmi les mets que l'empereur aimait par goût se trouvaient des fricassées de poulet, quelquefois au vin de Champagne (qui était très cher dans l'île, vingt-quatre francs la bouteille) (82). À vrai dire, même lorsqu'il est dans toute sa gloire impériale, en dehors des repas de cérémonie, Napoléon ne passe guère plus d'une demi-heure à table, parfois un quart d'heure seulement, et il boit peu.

   Ce n'est pas le cas des soldats du Directoire, du Consulat et de l'Empire. Ils chantent pendant la campagne d'Egypte (120) :

L'eau du Nil n'est pas du champagne !
Pourquoi vouloir faire campagne
Dans un pays sans cabarets ?

   Le général Junot, gouverneur de Paris, puis duc d'Abrantès et gouverneur général du Portugal, se signale par son amour du champagne. Son épouse, la tumultueuse femme de lettres, rapporte à ce sujet le dialogue que voici, dans lequel l'interlocuteur du général est Regnault de Saint Jean-d'Angély, procureur général près la haute cour impériale et dont Napoléon fait grand cas. Junot s'adresse à Regnault: "À ta santé, avec ton vin de Champagne; il est bon au reste, où le prends-tu ? -Chez Ruinart. - C'est bien çà, et moi aussi. - Ah! tu le trouves bon! dit Regnault en se radoucissant : donne-m'en un verre. - À condition, dit Junot, que tu diras : Vive l'empereur ! - Quelle condition! s'écria Regnault, oui, sans doute; et levant son verre, il cria de sa voix de tempête : À la santé de l'empereur!». La duchesse d'Abrantès ajoute, à propos de Regnault : Il but encore trois ou quatre verres de vin de Champagne, mangea du pâté de foie gras, et bientôt il fut tout à fait en gaîté, mais sans être gris ni même attaqué (1). Junot, pour sa part, était un franc buveur. Il avait été colonel-général des hussards, ces cavaliers légers, saccageant les coeurs et les verres, gais, charmants, heureux de vivre et prêts à mourir (398). Pour le plus célèbre d'entre eux, le général Lasalle, officier superbe, homme excellent, brillant d'esprit et de vaillance, plein de talents (610), toute occasion était bonne pour boire du champagne, avec ses officiers et avec ses maîtresses.

   On a vu qu'à la fin du XVIIIe siècle, malgré une régression certaine, le champagne était toujours apprécié de nombreux amateurs, même pendant la Révolution. À ces fidèles se joignent, dès le Directoire, ceux qui savent tirer profit des temps troublés et qu'enrichissent les guerres. Le luxe des parvenus s'étale sans retenue. Dîners, soupers, bals se multiplient, ainsi que les salons, tel celui de Mme Tallien, qui devient le haut lieu de la galanterie de l'époque. En réaction contre les terreurs de la Révolution, on retrouve la facilité de mœurs de la Régence. La duchesse d'Abrantès l'explique ainsi : Longtemps comprimés, longtemps retenus par une main de fer qui nous empêchait même de crier, nous sortîmes de cette captivité avec une soif de distractions et de plaisirs qui devint même une sorte de délire par la manière dont les plus raisonnables s'y livrèrent (1). Il est aisé de comprendre que dans toutes ces folies le champagne tient largement sa place. Mais il devient aussi le vin des gourmets, car sous le Directoire, dans la rue, la presse, les clubs, les salles de jeu, court une rumeur gourmande (19), qui s'amplifie sous l'Empire. En outre, si le dîner est l'action la plus importante de chaque jour, celle dont on s'acquitte avec le plus de plaisir, d'empressement et d'appétit (270), le déjeuner est devenu un repas important.

   Le champagne accompagne donc tout naturellement déjeuners et dîners, quelquefois de bout en bout, plus généralement dans leur dernière partie seulement. Il est considéré comme un vin d'entremets, l'entremets étant à l'époque le plat qui prend place entre le rôti et le dessert. Mais servi avec lui, il peut aussi être bu jusqu'à la fin du repas. Un ouvrage de 1805 préconise ainsi le vin de Champagne au dessert, en précisant bien qu'il s'agit de champagne mousseux (43).

   Les gastronomes sont pour la plupart des laudateurs convaincus du champagne. Le procès-verbal des Dîners des Gourmands, en date du 20 septembre 1806, fait état de deux bouteilles de vin blanc mousseux d'Aï 1802, qui à la dégustation méritaient la mention la plus honorable sur les registres gourmands, et l'insertion la plus profonde dans les estomacs connaisseurs (314).

   Les dames, comme c'était le cas au XVIIIesiècle, comme ce l'est encore de nos jours, sont particulièrement sensibles aux agréments du champagne. Elles aiment à le déboucher, ou tout au moins à en remplir les flûtes. Grimod de la Reynière, fidèle observateur, écrit qu'ordinairement ce vin est servi, à défaut de l'Amphitryon, par une Dame, qui se fait un plaisir de le faire mousser en le versant de très haut (271). C'est probablement à elles que l'on doit la vogue du champagne aux dîners champêtres, au cours desquels il donne de l'esprit aux plus timides et de l'amour aux plus indifférents (245).

   Sous l'Empire, tout comme du temps de Louis XV, les poètes, et particulièrement les chansonniers, participent largement à la gloire du champagne.

   Desaugiers et Béranger le mettent à l'honneur dans leurs chansons. Le premier est l'auteur du célèbre Panpan bachique. Il écrit aussi dans Ronde de table (157) :

   Champagne, ton nom flatteur / À bien plus d'attraits, je pense, / Sur la carte du traiteur / Que sur la carte de France.

   Quant à Béranger, le champagne éclaire une demi-douzaine de ses chansons, dont Voyage au pays de Cocagne (42) où il loue l'effet bénéfique qu'il a sur lui :

   Ivre de champagne / je bjjs la campagne / Et vois de Cocagne / Le pays charmant.

   Apprécié en France, le champagne l'est aussi à l'étranger. Ennemis de la veille ou du lendemain en font venir des quantités impressionnantes, malgré les difficultés d'acheminement. Le 6 germinal an XII, Pierre Failly écrit ce qui suit : Il se fait en ce moment des expéditions immenses de vin mousseux pour l'Allemagne, la Suède, le Danemark, la Russie et tous les pays du.Nord (À 26). Vers l'Angleterre, malgré les obstacles dus à la guerre, les envois, comme on le verra dans la dernière partie de ce chapitre, continuent en contrebande. Si les quantités acheminées sont plus faibles que celles qui l'auraient été dans une situation de paix, elles sont suffisantes pour entretenir outre-Manche le goût du champagne. C'est encore Pierre Failly qui en témoigne, en écrivant le 19 brumaire an X que les Anglais sont les meilleurs gourmets de l'Europe, comme le prouve le choix des types et qualités du champagne qu'ils lui commandent (À 26). En ce qui concerne l'Allemagne, Gœthe, son grand homme de lettres, est amateur de champagne, qui abonde dans son Wilhelm Meister paru au XVIIIe siècle. Dans son premier Faust, publié en 1808, il fait dire à Brender, un des joyeux buveurs de l'Auerbachs Keller de Leipzig : Je désirerais du vin de Champagne, et qu'il fût bien mousseux.

   La Russie prenant part aux troisième et quatrième coalitions contre la France, les importations de champagne y sont pratiquement nulles de 1805 à 1807. Mais elles reprennent après les traités de Tilsit, si bien qu'en 1810 M. Bohne écrit à Mme Clicquot : Je suis instruit que l'Impératrice est enceinte. Quelle bénédiction pour nous si c'était d'un Prince qu'elle pût heureusement accoucher ! Des flots de vin de Champagne seraient bus dans cet immense pays. Ne parlez pas de cela chez nous, tous nos concurrents voudraient se jeter sur le Nord (653). En 1812 cependant, le tzar Alexandre 1er prend la tête de la sixième coalition. La funeste campagne de Russie va sonner le glas de l'Empire, non sans que le champagne y joue un rôle épisodique.

   Voici ce que raconte la comtesse Potocka, témoin des faits, à propos de la remise au prince Poniatowski des aigles des soldats polonais de Napoléon, regagnant Varsovie en décembre 1812, au cours de la terrible retraite : Les soldats n'avaient pas perdu de vue ces insignes un seul instant; au moment où d'autres ne songeaient qu'à sauver leur vie, ils avaient eux, songé à l'honneur du régiment. Ces gens n'avaient pas un vêtement chaud, pas de chaussures ! Nous leur versâmes du vin de Champagne; ils portèrent avec enthousiasme la santé de leur chef, seuls ils semblaient surpris qu'on les fêtat de la sorte; ils pensaient n'avoir fait que leur devoir (499).

   Et voici que la guerre vient frapper directement la Champagne, où Napoléon écrit avec des noms champenois les dernières pages de son prodigieux poème, Arcis-sur-Aube, Châlons, Reims, Champaubert, Sézanne, Vertus, Méry, La Fère, Montmirail. Autant de combats, autant de triomphes (302), mais victoires d'un jour, sans effet décisif sur l'avance irrésistible des coalisés. Cela se passe en février et mars 1814. Dans ses Cahiers le capitaine Coignet écrit : Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis. Le même jour, Napoléon vient en personne à Reims, d'où il chasse les Alliés; il est pendant trois jours l'hôte de Jean-Baptiste Ponsardin, frère de Mme Clicquot. Il passe ensuite à Épernay le 17 mars, et s'arrête, comme on l'a vu, chez Jean-Rémy Moët; il est alors en route pour Paris, où il abdiquera le 6 avril. Pendant cette campagne de France, Reims et Épernay ont été prises et reprises. Reims a été relativement épargnée par les occupants russes grâce à la mansuétude du prince Wolkonski. Mais Épernay est saccagée par les Prussiens le 7 février, perdue par eux, puis réoccupée le 12, reperdue, puis reprise le 17 mars, le jour même du passage de Napoléon, par les Russes qui la mettent au pillage pendant deux jours. Elle ne doit qu'à la souple fermeté de son maire, Jean-Rémy Moët, de ne pas avoir été entièrement détruite.

Dès la première occupation d'Épernay, les Prussiens volent, violent et, comme les cosaques à Reims, vident les celliers et font des ponctions dans les caves qui n'ont pu être murées à temps. Avec une prescience qui fait honneur à leur jugement commercial, les grands négociants ne s'en alarment pas outre mesure, estimant que beaucoup de ces étrangers font ainsi connaissance avec un produit dont ils seront plus tard les acheteurs. Mme Clicquot s'exclame : « Qu'on les laisse donc boire ! Ils boivent ? Ils paieront» (653), et le journaliste Lallemand, dans l'Illustration du 23 août 1862 prête des paroles analogues à Jean-Rémy Moët: «Je souris à la spoliation dont je suis l'objet, et je me fais de tous ceux qui boivent mon vin autant de commis voyageurs qui, en rentrant dans leurs patries lointaines, feront l'article pour ma maison». Lallemand ajoute : Les officiers alliés vidèrent à M. Moët plusieurs centaines de mille de bouteilles : mais M. Moët eut une clientèle européenne sans mettre un seul voyageur de commerce sur les grandes routes.


Cosaque en 1814

Général Blücher
Après la désastreuse campagne de Russie, Prussiens, Cosaques et autres coalisés envahissent en 1814 Champagne et Brie avec 300.000 hommes auxquels Napoléon fait face avec 65.000 de ses fidèles soldats. Il éliminera le général prussien Blücher.

   Le Congrès de Vienne, qui se déroule de novembre 1814 à juin 1815, fait également beaucoup pour la publicité du champagne. Cent quarante-trois négociateurs et les importantes délégations qui les accompagnent, représentant l'élite européenne, boivent du champagne aux festivités qui sont multiples car, comme le dit le prince de Ligne, le congrès ne marche pas, il danse.

   Il faut lire à ce sujet les souvenirs du comte de Lagarde-Chambonas. Il écrit qu'il alla s'asseoir au milieu d'une vingtaine de convives pour aller achever ensemble cette joyeuse soirée... dans l'effervescence de la gaieté du vin de Champagne, et il ajoute qu'il soupa en compagnie des deux princes de Bavière, aux tables voisines de celles du comte Potocki et du prince Esterhazy, et qu'ensemble on se porta des santés, on fit assaut de bons mots : l'esprit pétillait comme le vin de Champagne (331). Ainsi, Russes, Français, Polonais, Anglais, Suisses, Rhénans, Autrichiens, Bavarois, Hollandais, Suédois, Piémontais, Siciliens, Danois, Saxons, Norvégiens, etc., aux intérêts souvent divergents, en butte aux difficultés des tractations politiques dont dépend l'avenir des nations européennes, s'accordent sur un point : le champagne.

   Talleyrand tient table ouverte et fastueuse. S'il est vrai qu'il était moins buveur que joueur, il était suffisamment gourmet pour apprécier les vins, et, si on en croit Victor Fiévet, il aurait qualifié le champagne de vin civilisateur, un jour que M. Moët dînait à Paris à son hôtel (215). C'est un beau compliment, venant de la bouche du prince de Bénévent, dont le cynisme souvent révoltant ne pouvait faire oublier la maîtrise du diplomate et qui excellait dans l'emploi des relations sociales.

   En 1815, dans la période des Cent jours qui sépare le retour de Napoléon de son abdication définitive, les combats n'intéressent pas directement la Champagne. Elle va cependant subir une seconde occupation alliée, limitée, mais accompagnée de passages de troupes, et les caves sont pillées comme en 1814. Un témoin ayant assisté au départ de Châlons de l'armée bavaroise se portant en juillet 1815 sur Montmirail écrit qu'ensuite les Châlonnais allèrent visiter ses bivouacs, et on put voir que les soldats avaient trouvé le chemin des caves de M. Jacquesson, la plaine était jonchée de bouteilles de champagne qu'ils n'avaient pas su déboucher et dont ils avaient cassé le col (565).

   Les plaintes sont générales, mais on déplore moins les exactions d'occupants, qui se veulent accommodants, que la disparition du champagne. D'où le couplet ci-après d'une Chanson champenoise (409) :

Buveurs de la Moscovie
Quand partirez-vous enfin !
Avez-vous encore envie
D'avaler tout notre vin ?

C'est, je crois, l'unique affaire
Qui vous retient parmi nous;
Mais, soit dit sans vous déplaire,
Nous le boirons bien sans vous.

   Avant de quitter la France, le tzar veut frapper les esprits par une grandiose manifestation de prestige, et cela en accord avec Louis XVIII, qui a repris le 8 juillet 1815 le trône sur lequel il s'était assis le 3 mai 1814 pour la première Restauration, et qu'il avait quitté précipitamment le 19 mars 1815. Le but recherché est d'en imposer aux Alliés, qui veulent démembrer la France, ce qu'Alexandre Ier désapprouve. Il invite donc les souverains coalisés à une grand revue, démonstration militaire et pacifique, destinée à donner un avertissement à l'Europe et flatter l'amour-propre des armées russes en campagne.

   La parade est prévue à la limite de la Champagne viticole et de la Champagne pouilleuse, dans la plaine crayeuse qui s'étend sous le Mont Aimé, sur lequel se tiendront les personnalités. Les effectifs se monteront à 200 000 hommes, auxquels s'ajouteront les invités et le personnel de servitude. C'est dire l'immensité de la tâche des organisateurs, chargés de pourvoir à la subsistance de cette multitude rassemblée à Vertus et dans les localités avoisinantes. On saigne la région à blanc, jusqu'à Épernay, Châlons, et même Reims. Les réquisitions sont écrasantes; elles portent sur les biens, mais aussi sur les hommes, dont 300 sont chargés de niveler la plate-forme de la butte témoin et d'y établir une balustrade. Cinquante généraux et leur suite logent à Avize. Le tzar, le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, le prince royal de Bavière, le duc de Wellington sont à Vertus, ainsi qu'une foule considérable venue de Paris, parmi laquelle on compte beaucoup d'Anglais. La table d'Alexandre Ier, ouverte du 8 au 12 septembre, comporte jusqu'à 300 couverts, servis à la russe; elle est confiée à l'illustre Carême, cuisinier en chef de la maison du tzar, qui doit surmonter des difficultés sans nombre pour qu'elle soit digne de sa réputation. Le pays par lui-même n'a aucune ressource, écrit-il dans Le Maître d'hôtel français, les provisions que nous en tirâmes n'ont pas suffi, aussi fûmes-nous obligés de tirer tout notre matériel de la capitale. Le champagne est fourni par la maison Moët, à raison de 1900 bouteilles à 3 francs et 300 bouteilles de qualité supérieure à 4 francs (409).

   La cérémonie a lieu le 10 septembre 1815. Elle débute à l'aube par diverses évolutions des troupes massées dans la plaine. Puis les souverains et les officiers généraux et supérieurs descendent à cheval du Mont Aimé pour en passer la revue. Le spectacle est impressionnant; l'histoire a rarement connu une telle concentration de troupes présentée à une assistance d'une qualité si éminente, dans un site aussi approprié. La manifestation a eu à l'époque un grand retentissement. Elle a encore alourdi les charges des Champenois, si éprouvés, mais en revanche elle a sans aucun doute contribué à accroître en France et en Europe l'audience du champagne qui, sous la Restauration, va prendre une ampleur considérable.

LA RESTAURATION ET LA MONARCHIE DE JUILLET

   En novembre 1818, les troupes alliées d'occupation libèrent le territoire français95. À la mort de Louis XVIII, en 1824, Charles X monte sur le trône de France d'où il sera chassé en 1830 par les Trois Glorieuses, les journées révolutionnaires de juillet, au profit de Louis-Philippe Ier.

   V'vre l'Aï ! vive la liberté !, ont écrit Lurine et Bouvier, avec l'explication suivante de ce qui se serait passé aux Tuileries : Un courageux ouvrier, un héros des trois jours, monta sans hésiter sur le siège fleurdelisé de Charles X, et se mit à trôner en ingurgitant du vin de Champagne. Ce fut là le triomphe définitif de la démocratie; ce fut là l'avènement populaire du vin de Champagne (374). L'anecdote est séduisante. Hélas ! on ne la trouve dans aucune des relations historiques de la Révolution de juillet. Peut-être doit-on donner davantage crédit à Eugène Briffault qui écrit ce qui suit dans Les Français peints par eux-mêmes : En juillet 1830, un viveur fit frapper une bouteille de vin de Champagne à la porte d'un marchand de vins, devant le Louvre, sous le feu des soldats suisses; il la but avec quelques combattants et il se rua à l'attaque.

   Le calme est revenu en Champagne et le gendre de Mme Clicquot peut écrire, dans son conte Les cinq layettes (108) :

L'heureux pays que celui de Champagne !
Des vins exquis parfument la montagne,
Le peuple est bon, les maris point jaloux,
Et le beau sexe a le cœur aussi doux
Que les moutons qui peuplent la campagne.

   La France se remet au travail et le champagne, malgré les difficultés auxquelles se heurte son commerce, reprend sa progression, momentanément interrompue par les soubresauts de l'agonie de l'Empire. Les gourmets qui, eux, ne l'avaient jamais abandonné, lui font fête, à commencer par le plus illustre d'entre eux, Brillat-Savarin, qui écrit dans une fresque historique : Paladins invincibles jamais hélas ! jamais une captive aux yeux noirs ne vous présenta le champagne mousseux. Tous en étiez réduits à la cervoise ou au surêne herbé. Que je vous plains (70) !

   Les dîners et soupers gourmands se multiplient, en général entre hommes. Le champagne y est de rigueur. Il s'élève en gerbes jusqu'au plafond, et c'est avec les idées riantes qu'il inspire que chacun regagnera sa demeure (517). Ces repas se tiennent dans ces restaurants qui font la gloire de Paris et dans leurs homologues de province. La chère y est raffinée et l'usage se généralise de faire figurer au menu des mets cuisinés au champagne, à commencer par les potages, tortue à la parisienne ou de poisson de Seine à la française, dans la confection desquels entre une demi-bouteille de bon vin de Champagne (82). Ces établissements accueillent aussi mondains et demi-mondaines pour ces agapes où on fait sauter jeune fille et champagne (591) et qui peuvent se dérouler dans les cabinets particuliers 96 qui deviennent à la mode et où le roi des vins est chez lui. Pour ces parties fines, gardez-vous, dit Raisson en 1829 dans son Code gourmand, à moins d'une demande expresse, de mettre sur la table un autre vin que le champagne ! C'est celui des dames et surtout des amans. Il donne plus d'élan à la gaîté, plus de vivacité à l'esprit; il excite même la tendresse».97

   Le cabinet particulier abrite parfois la lorette98, accompagnée de son Arthur, que Gavarni a dessiné dans sa série Masques et visages, et qui est l'être fortuné, dans tous les sens du mot. Alhoy écrit qu'après le souper il débouche sept bouteilles de champagne pour exécuter ce qu'il nomme la valse d'amour et il raconte l'histoire d'un Arthur de 24 ans qui baptise force lorettes à grands flots de champagne et qui calcule qu'en six mois cinq mille bouteilles de champagne dont il a fait son onde lustrale lui ont coûté 25 000 francs (2). La lorette est si friande de champagne que les rues de Bréda, Neuve-Saint-Georges et Notre-Dame-de-Lorette, consomment du matin jusqu'au soir, et du soir jusqu'au matin, des quantités démesurées de vin d'Aï. Dans cet amoureux quartier qui gazouille, qui ingurgite et qui roucoule, l'amour n'a plus de flèches ni de carquois : il porte un verre, voilà tout (2) !

   Les actrices des théâtres parisiens raffolent du vin de Champagne, pourvu que le vin de Champagne ne leur coûte rien... en argent, bien entendu ! Les rats de l'Opéra, surtout, se plaisent à passer des nuits entières au fond d'une bouteille champenoise : on les appelle les rats de cave (374) ! Cet engouement pour le champagne s'étend aux jeunes poètes et artistes impécunieux de la bohème romantique. Bien qu'il s'agisse pour eux d'une boisson d'un luxe peu abordable, ils en boivent avec leurs compagnes, au restaurant si c'est un jour faste, mais le plus souvent dans leur mansarde. Dans Mademoiselle Mimi Pinson, Alfred de Musset écrit : Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de Champagne qui devait composer le dessert.

   C'est un phénomène intéressant car il démontre que dans ce cas le champagne est apprécié pour lui-même, pour le plaisir qu'il donne à cette société juvénile qui ne se soucie pas de paraître. On le constate aussi dans les Scènes de la vie de bohème, de Murger. Lorsque Musette décide de faire une fin en épousant un maître de poste, elle lui dit : Mon cher monsieur, avant de vous donner définitivement ma main, je veux boire mon dernier verre de champagne. Murger répare ainsi le crime de lèse-majesté dont il s'est rendu coupable envers le champagne en le qualifiant de coco épileptique, d'après ce que rapporte Thimothée Trimm dans la Physiologie du vin de Champagne 99.

   Les dessinateurs de l'époque, Gavarni, Daumier, Edouard de Beaumont et tant d'autres, ne peuvent évoquer la vie de plaisir parisienne, les bals, les parties de campagne, sans parsemer leurs oeuvres de flûtes et de bouteilles de champagne. Dans Le Diable à Paris, Gavarni représente deux débardeurs 100 et une flûte de champagne, sous le titre : Après le débardeur, la fin du monde ! Et lorsque le champagne ne figure pas sur l'image, on le trouve dans la légende, comme celle que l'on peut lire sous un dessin d'Edouard de Beaumont, représentant un adolescent endormi sur une banquette de la salle de bal : V'là un gueux de petit pékin qui se divertit au bal comme un grain de plomb dans du champagne !

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