XIXe siècle : Les Grandes Marques

En voici deux exemples, extraits de la brochure du syndicat, Le Vin de Champagne : Le 12 septembre 1844, le tribunal correctionnel de Tours prononce une condamnation pour avoir apposé sur des bouchons fermant des bouteilles de vin mousseux, fabriqué en Touraine, les noms de Verzy et d'Ay et pour avoir vendu du vin de Vouvray pour du vin de Champagne. Les coupables sont condamnés en appel pour avoir trompé leurs acheteurs sur la nature des vins qu'ils leur vendaient. Le 19 juillet 1887, alors que le tribunal de commerce de Saumur avait jugé que le mot champagne devait être considéré comme tombé dans le domaine public, la cour d'appel d'Angers reconnaît au contraire que ce mot est indicatif à la fois du lieu de production et de fabrication de certains vins connus sous cette qualification et non d'autres et que, dès lors, la désignation champagne n'a pu tomber dans le domaine public.

Mais faute de dispositions légales, et malgré une ténacité louable, les négociants champenois ne peuvent obtenir que des résultats limités dans la défense en France de l'appellation Champagne, tout au moins jusque dans les années 1890, les différents arrêts des tribunaux constituant alors une jurisprudence dissuasive.

À l'étranger, il y a très peu de possibilités d'action jusqu'au 14 avril 1891, date à laquelle est signé l'Arrangement de Madrid, faisant suite à la Convention d'union de Paris du 20 mars 1883, et ayant pour objet la répression des indications de provenance fausses ou fallacieuses sur les produits.

Encore les résultats obtenus sont-ils très fragmentaires puisque huit pays seulement signent ces accords. Les principaux pays producteurs de mousseux n'y ont pas participé, qu'il s'agisse de l'Allemagne, de l'Australie, de l'Autriche-Hongrie, des Etats-Unis ou de la Russie. Mais c'est un pas important dans la voie du respect des appellations, dont les effets se feront plus largement sentir au XXe siècle. C'est, en outre, la marque de l'engagement aux côtés de l'industrie du champagne des instances gouvernementales françaises, qui se poursuivra par la suite comme le montre dès 1904 une pressante intervention du ministère du Commerce et du Quai d'Orsay pour que soit retirée la curieuse dénomination Grand vin de Champagne Henri-Roederer - Reims - Odessa, apposée sur les étiquettes de la Société vinicole de la Russie méridionale Henri Roederer installée à Odessa depuis 1896.

LES EXPÉDITIONS-LES EXPORTATIONS

Quoi qu'il en soit, le champagne réussit brillamment au XIXe siècle, comme on peut s'en convaincre par le succès que l'on sait et par les chiffres de son commerce qui témoignent de son expansion irrésistible. Les expéditions annuelles, on l'a vu, se chiffraient à environ 300 000 bouteilles au lendemain de la Révolution. En 1899, elles s'élèvent à 28 millions et demi, soit près de 100 fois plus qu'au début du siècle ! À la chute de l'Empire, elles sont déjà de l'ordre de 2 millions de bouteilles, et en 1830 de 3 millions, soit 15% d'augmentation en un quart de siècle. En 1844, elles atteignent 6 millions, la croissance ayant été de 20% en 15 ans. La répartition entre les trois arrondissements vinicoles est alors la suivante : Reims 50%; Châlons-sur-Marne 27%; Épernay 23%.

À partir de 1844 les chiffres des expéditions sont donnés chaque année, d'avril à mars, par la Chambre de commerce de Reims qui les établit d'après les renseignements que lui fournit le Service des contributions indirectes de la Marne. Toutefois, ces chiffres englobent les vins mousseux autres que le champagne mais qui sont officiellement produits dans le département avec des vins de l'extérieur. Etant donné qu'en 1910, lorsqu'ils seront décomptés à part, ils représenteront 24% du total, on peut admettre que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les chiffres des expéditions de champagne sont approximativement les trois quarts de ceux de la Chambre de commerce, indiqués ci-après sous la forme d'un tableau faisant ressortir de 1844 à 1899 les variations quinquennales, et indiquant en outre les variations annuelles lors des crises dont il a été parlé précédemment.

Le tableau ci-dessous fait apparaître en premier lieu une forte disproportion entre le marché français et l'exportation. Cette dernière est trois fois plus importante en 1900, mais la différence avait été encore plus élevée, et de beaucoup, dans les années précédentes.

Années Tous vins mousseux produits dans la Marne

Variations quinquennales
(en bouteilles)
Variations
Annuelles
(en bouteilles)
du total des
expéditions
en période
de crise
Expéditions
en France
Exportations Total
des
expéditions
1844-1845 2 255 438 4 380 214 6 635 652  
1849-1850 1 705 735 5 001 044 6 706 779  
1854-1855 2 552 743 6 795 773 9 348 516  
1859-1860 3 039 621 8 265 395 11 305 016  
1864-1865 2 801 626 9 101 441 11 903 067  
1869-1870 3 628 461 13 858 839 17 487 300 70-71 =   9 M 2
71-72 = 20 M 4
72-73 = 22 M 3
73-74 = 18 M 8
1874-1875 3 517 182 15 318 345 18 835 527  
1879-1880 2 266 561 16 524 593 19 191 134  
1884-1885 2 822 601 18 189 256 21 011 857 85-86 = 17 M 4
86-87 = 19 M   
87-88 = 20 M 3
88-89 = 22 M 5
1889-1890 1 176 189 19 148 382 20 324 571  
1894-1895 4 908 281 16 129 374 21 037 655 90-91 = 25 M 7
91-92 = 24 M 4
92-93 = 21 M   
93-94 = 22 M   
1899-1900 6 680 923 21 773 513 28 454 436  

 

On s'en plaint en France, comme en témoigne la chanson Le Champagne, d'Abel Sallé :

Doux Ay, vin cher à nos pères, / Parmi nous tu n'es plus goûté ;
Ce n'est qu'au-delà des frontières / Qu'on rend justice à ta bonté !

On le déplore d'autant plus que c'est le meilleur champagne qui est exporté. Fiévet dit que les maisons qui tiennent spécialement à fournir de bons vins à l'étranger font des achats dans les premiers crus (214), si bien que le Vigneron champenois peut écrire le 28 décembre 1882 que le vin de choix est aujourd'hui chez nous une rareté royale, comme la perle noire ou le merle blanc; l'étranger le paye et l'emporte; le Français bien placé n'est pas sûr d'en boire une bouteille par an. Fiévet va jusqu'à prétendre que pour pouvoir disposer en France de très bon champagne, les gourmets nationaux adressent leurs demandes à l'étranger, qui, ayant lui-même payé fort cher, a soin de revendre plus cher encore et Delvau écrit qu'à la Maison-Dorée, les frères Verdier ont la spécialité du champagne Clicquot, difficile à trouver ailleurs, monopolisé qu'il est par l'Angleterre (155).

Le tableau des expéditions montre, en second lieu, que c'est au milieu du XIXe siècle que commence l'irrésistible ascension du champagne, dont les ventes, depuis 1850, ont presque doublé en 10 ans, triplé en 25 ans et quadruplé en 50 ans. Et c'est bien en effet dans les années 1850 et 1860 que se font sentir les effets des progrès techniques dont François est le précurseur, effets cumulés dans la décennie suivante avec ceux de la prospérité du second Empire. On constate aussi que les expéditions en France, après avoir lentement progressé entre 1850 et 1870, retombent ensuite en dessous des chiffres de 1845. Puis brusquement, entre 1890 et 1895, elles progressent de 450%, alors que dans le même temps les exportations diminuent de 16%.

Ces chiffres, encore une fois, comprennent champagne et mousseux de la Marne. Mais, de toute façon, il apparaît que la conquête du marché français par le champagne commence sérieusement à la fin du XIXe siècle. Cela est certainement dû, outre les raisons déjà citées, aux efforts des producteurs qui, à la faveur de la prospérité retrouvée, prennent conscience des avantages d'un débouché se trouvant à leur porte et qui, il faut bien le dire, permet d'écouler facilement les vins de deuxième choix. On est, en effet, plus attentif à la qualité à l'étranger qu'en France, où le consommateur de champagne, quelques amateurs exceptés, cherche moins à satisfaire son goût que sa soif de plaisir et sa vanité. On peut penser aussi que l'accroissement des ventes en France est lié, pour une part imprécise mais non négligeable, à la multiplication des manifestations officielles terminées par le toast au champagne, de plus en plus largement évoquées dans la presse nationale et régionale. Pendant longtemps, la consommation du champagne s'est faite dans des milieux restreints, comme la cour du Régent ou la bohème de Murger, ou relativement fermés, comme l'aristocratie, la haute bourgeoisie et le demi-monde; à partir des années 1850, sans encore se démocratiser, elle se généralise.

Les exportations se caractérisent au XIXe siècle par une évolution statistique inverse de celle du marché français. Elles augmentent aussi rapidement que régulièrement, et surtout depuis 1845, avec cependant un tassement entre 1885 et 1895, correspondant à l'accroissement brutal et considérable des ventes du commerce intérieur. La prodigieuse expansion du champagne à l'étranger est due très certainement à l'image qu'il donne de la gaîté et de la légèreté française, à une époque et, dans un nombre accru de pays, où la richesse se développe rapidement et donne un plus large accès à ce que le comte russe Paul Vasili appelle le viatique français (635).

Elle est aussi le résultat, comme on l'a vu, des efforts considérables que font les grandes maisons de champagne pour se placer sur les marchés qui les intéressent et sur lesquels certaines d'entre elles concentrent leur activité.

Selon Bertall, si elles se partagent pour ainsi dire les faveurs des cinq parties du monde, elles sont ainsi spécialisées en 1882 : Clicquot, Russie et Allemagne; Louis Roederer, Autriche, Espagne, Suisse, Italie; Pommery, Angleterre, Suède, Danemark ; Mumm, (48). On pourrait ajouter d'autres maisons à cette liste, en particulier pour les Etats-Unis; si Vizetelly confirme que Mumm y tient dès 1870 le quart du marché (651), on y trouve aussi en bonne place Piper-Heidsieck, Charles Heidsieck, et également Louis Roederer, Ruinart et Pommery. Sur le marché britannique, on ne peut pas ignorer Perrier-Jouët qui, d'après The Wine and Spirit Trade Review du 13 décembre 1935, lui est indissolublement lié depuis les années 1830 et sur le marché scandinave Louis Roederer, ainsi que Gustave Gibert, favori du roi de Suède et Norvège (651). Des maisons ne sont pas incluses dans ces zones d'influence car elles sont plus éclectiques dans leurs exportations, tel Moët qui, en raison de la variété de ses produits, va partout (48), ou Giesler et Cie dont la réputation est universelle (651). C'est aussi le cas de Lanson, de Deutz et Geldermann, et de quelques autres. Des petites maisons, enfin, expédient du champagne à l'étranger, mais il y est vendu sous le nom d'un importateur.

Les exportations de champagne s'étendent progressivement au monde entier. Au Pérou, en janvier 1825, après la victoire d'Ayacucho qui consacre l'indépendance sud-américaine, Bolivar écrit au général Sucre : Je vous envoie vingt caisses de champagne rosé afin que vous le buviez en mon nom (253). Mais quelques pays constituent des marchés privilégiés. En ce qui concerne leur classement d'après leurs importations annuelles, on trouve dans l'ordre, en 1832, selon Cyrus Redding (527), l'Allemagne, l'Angleterre (avec l'Inde), les Etats-Unis et la Russie avec respectivement 479 000, 467 000, 400 000 et 280 000 bouteilles, le Danemark et la Suède avec à eux deux 30 000 bouteilles. En 1880, l'Angleterre est passée en tête, avec 4 millions de bouteilles, suivie par les Etats-Unis avec près de 2 millions, l'Allemagne ayant rétrogradé du fait des mauvaises relations franco-allemandes.

À la fin du XIXe siècle, voici quel est le classement des principaux marchés, d'après le Vigneron champenois du 18 octobre 1899, en bouteilles exportées en 1898 :

1.   Angleterre   10 699 300
2.   Belgique        2 778 700
3.   Allemagne      1 859 200
4.   Etats-Unis et Canada  1 419 400
5.   Russie    498 500
6.   Hollande   468 000
7.   Suède      259 200
8.   Danemark     188 700
9.   Autriche-Hongrie 153 300
10.   Suisse     141 400
11.   Italie     129 700
12.   Australie     125 600
13.   Norvège    108 200
14.   Argentine     100 300
15.   Indes Anglaises     100 000

 

Ces chiffres englobent le champagne et les vins mousseux de la Marne mais ces derniers étaient peu exportés. Il faut noter qu'à l'époque les Etats-Unis tiennent normalement la 3e place; l'année précédente, les exportations s'y étaient élevées à 2 733 000 bouteilles. Les chiffres exceptionnellement bas de 1898 sont la conséquence de la guerre hispano-américaine.

Le commerce du champagne tire bénéfice des guerres du Consulat et de l'Empire pour ses ventes à destination de l'Allemagne, qui est au premier rang de ces pays du Nord vers lesquels, selon Pierre Failly, dès 1804 les expéditions se montent à plus d'un million de bouteilles (A26), évaluation qui semble toutefois exagérée car à la chute de l'Empire le total des expéditions ne devait pas excéder 2 millions de bouteilles. En tout état de cause, on peut être assuré de la solidité à l'époque de la position du champagne outre-Rhin. La guerre de 1870 vient malheureusement tout remettre en question, inaugurant une ère de difficultés relationnelles et commerciales qui freineront durant près d'une centaine d'années les exportations vers l'Allemagne. Elles garderont néanmoins toujours un niveau appréciable, sauf pendant les hostilités, et cela malgré la concurrence de plus en plus forte du sekt, le vin mousseux germanique.

On sait l'intérêt que les négociants portent à la Russie dans la première moitié du XIXe siècle. Avant même que les guerres de l'Empire aient cessé, Mme Clicquot prépare en secret l'envoi à Saint-Pétersbourg d'une cargaison de champagne qui doit être embarquée sur un petit voilier de 75 tonneaux. La paix avec la Prusse et la Russie à peine signée, M. Bohne, après une traversée longue et agitée, débarque à Königsberg, d'où les premières bouteilles sont acheminées sur leur destination finale. Elles rencontrent un tel succès qu'après avoir tout vendu il écrit à Mme Clicquot : Je tiens déjà en portefeuille un nouvel assaut sur vos caves (653). Le marché russe est ouvert. La réclame se fait spontanément, sinon gratuitement, lors de l'occupation alliée de 1815, si bien que Victor Fiévet peut écrire : D'innombrables commandes arrivèrent du Nord et firent pleuvoir les millions dans nos heureuses contrées (216). Il se crée ainsi un fort courant de ventes, activement entretenu par les négociants dans la société slave pour laquelle le champagne symbolise cette France du XIXe e siècle qui exerce sur elle une véritable fascination. Le commerce champenois trouve, cependant, ses limites en Russie par le fait que seule l'étroite frange des classes supérieures de cet immense pays a les moyens pécuniaires de l'alimenter régulièrement; si on observe dans le courant du siècle un début de démocratisation du champagne, comme on l'a indiqué précédem ment sur le témoignage de Tchekhov et de Dostoïevski, il reste très limité. D'autre part, le champagne est de plus en plus concurrencé par les vins mousseux de Crimée et du Don.

Le marché américain est plus récent, mais il progresse plus rapidement car le champagne, symbole de la réussite, est apprécié dans un continent où l'on fait volontiers étalage de ses succès et de sa fortune. Charles C. Heidsieck écrit qu'il n'y a pas de pays où l'on puisse faire aussi facilement fortune à condition d'y envoyer un article qui plaise et se vende bien (290). Le banquier J. Pierpont Morgan l'a si bien compris qu'il projette d'acheter en totalité... la Champagne viticole! Mais elle n'est pas à vendre et il doit y renoncer; ce sera le seul échec de sa carrière financière. La progression des ventes aux Etats-Unis est malheureusement irrégulière, et même sérieusement freinée, en raison d'une conjoncture souvent défavorable. La crise de 1857, la guerre de Sécession et la guerre hispano-américaine sont autant d'obstacles, sans oublier les sociétés de tempérance, comme l'American Society for the Promotion of Temperance empêchant l'usage du champagne pour le baptême des navires et le faisant notamment remplacer par... une bouteille d'eau pour le lancement en 1853 de The Great Republic !


Affiche de l'atelier Iribe pour le baptême
du Paquebot Transatlantique "Normandie"

De nouveaux marchés se créent, souvent pleins de promesses, comme la Hollande, qui est en 1899 presque au niveau de la Russie, et surtout la Belgique qui, à la même époque, devient le second marché du champagne, et même le premier pays pour la quantité consommée par habitant, avant la France et la Grande-Bretagne.

Ce dernier pays reste cependant, comme il l'a toujours été, l'interlocuteur privilégié du champagne, et cela quel que soit l'état de ses relations avec la France, qu'il s'agisse de la guerre, lorsque M. Bohne traite les Anglais de harpies maritimes (653), ou de l'Entente cordiale établie par le roi Louis-Philippe et la reine Victoria. Le Britannique est en effet un client fidèle, mais c'est surtout le meilleur connaisseur du champagne, plus averti souvent que le Français qui s'en amuse plus qu'il ne s'en régale, et fourni et conseillé par des dynasties de remarquables vine merchants. Comme l'écrit Vizetelly, les tous premiers vins des meilleurs producteurs de champagne, aux plus hauts prix naturellement, sont invariablement réservés pour le marché anglais (651).

Pourtant, le commerce avec l'Angleterre n'est pas toujours facile au début du XIXe siècle ! En 1800 et 1802, des décisions de George III autorisent, il est vrai, les vins français en bouteilles à entrer enfin dans son pays sans l'octroi d'une licence d'importation. Mais les guerres avec la France et le Blocus continental annulent les effets heureux que l'on pouvait attendre de ces mesures. Même la paix revenue, le marché du champagne reste morose. Si Londres est devenu la plaque tournante des échanges européens, l'Angleterre met longtemps à se relever économiquement de cette funeste période, qui a sérieusement ébranlé les fortunes des classes possédantes. Le commerce du champagne, estime André Simon, n'a pas tiré un profit immédiat de la fin des hostilités et il reste presque stationnaire pendant les dix années qui suivent (588).

Les prix sont très élevés, en raison des droits d'importation prohibitifs auxquels sont soumis les vins français et qui sont de 13 s. 8 d. par gallon, alors qu'en 1794 ils se montaient à 4 s. 6 d. (588). George IV les abaisse de moitié en 1825 et le marché du champagne s'en trouve bien, sans que ce soit encore l'envolée définitive, malgré le prestige dont il jouit à Londres et dans les stations balnéaires britanniques. Le champagne a d'ailleurs à se défendre en Angleterre contre les vins mousseux allemands de qualité, qui figurent sur la carte des bons restaurants à ses côtés, mais à des prix inférieurs. Comme en France, il a à soutenir la concurrence d'autres boissons, dont le punch, même s'il est parfois utilisé d'une façon barbare dans la confection de ce breuvage très populaire. Il est aussi menacé par les imitations domestiques qui se parent du nom de champagne et dont on a déjà vu les préparations à base de groseilles à maquereaux ou de rhubarbe. David Booth, tout en en donnant la recette, déplore que ces vins de fruits figurent sous le nom de champagne sur les factures des fabricants de vin britanniques (63). Ces abus ont au moins le mérite de faciliter l'établissement des grandes marques en Grande-Bretagne, le consommateur averti donnant sa préférence à une étiquette de confiance plutôt qu'à celle pouvant couvrir un ersatz, ou même un champagne d'origine de qualité inconnue vendu sous le nom de l'importateur, comme la coutume s'en répand au XIXe siècle outre-Manche.

De 1860 à 1862, survient enfin un changement capital dans la politique économique de la Grande-Bretagne en matière vinicole, qui est à l'origine de la conquête définitive par le champagne du marché britannique. On le doit à Gladstone qui, répondant aux vues libre-échangistes de Napoléon III, par une série de décisions abaisse les droits perçus sur les vins français au tiers de ceux de 1825 et favorise la distribution du vin dans le commerce de détail britannique. Or, il se trouve que ces heureux événements interviennent dans une conjoncture favorable qui en décuple les effets. Tandis que les prix du champagne à la production deviennent raisonnables par suite des progrès techniques, en Grande-Bretagne, et surtout à Londres, la richesse se développe rapidement et beaucoup en font volontiers étalage. Le champagne devient ainsi le vin obligatoire des dîners à la mode. Le succès du dry donne au marché un surcroît d'activité. Il est encore augmenté par celui du millésimé qui, depuis le vintage boom consécutif à la sortie du 1874, fait de tous les amateurs des dégustateurs.

On sait le goût des connaisseurs pour les champagnes anciens. Afin d'accélérer le vieillissement, certains marchands londoniens entreposent leurs achats dans des caves creusées dans les falaises de Douvres. D'autres se font acheminer par la Suède les vins qu'ils commandent à Reims ou à Épernay ou même par les Indes! et c'est alors ce que l'on appelle à l'époque le champagne back from India, retour des Indes. Néanmoins, la plupart des champagnes d'âge vendus en Grande-Bretagne sont des millésimés, conservés quatre ou cinq ans dans les caves champenoises et ensuite autant ou davantage chez les marchands britanniques. Leur prix est devenu plus élevé après une dizaine d'années et ils acquièrent une valeur d'investissement qui les fait passer régulièrement dans les ventes aux enchères londoniennes. D'après les tableaux dressés par André Simon pour History of the champagne trade in England, ils y figurent normalement à partir de douze ans d'âge; leurs prix augmentent jusqu'à quinze ou seize ans et déclinent ensuite.

Avec les Naughty Nineties, les vilaines années quatre-vingt-dix des puritains, le marché britannique du champagne atteint son apogée. De moins de 500 000 bouteilles annuelles en 1830, il est passé à près de 11 millions, ce qui fait de la Grande-Bretagne, à la fin du XIXe siècle, non seulement, et de très loin, le premier importateur, mais encore un pays où on consomme deux fois plus de champagne qu'en France.