A quelque distance de Bulu-wayo, capitale des Matabélés, dans le veldt où le manteau vert des hautes herbes s’étendait jusque par-delà l’horizon lointain, une troupe de guerriers noirs se tenait en embuscade.
Leurs corps couchés faisaient comme des trous noirs sur le tapis d’émeraude étincelant au soleil. C’étaient des hommes d’élite. Ils étaient là sous les ordres directs de leur roi redouté, Lobengula, qui lui-même avait voulu diriger l’expédition.
Lobengula, fils du puissant Mosilikatsé, avait vaincu tous les chefs de sa race, et les Zoulous même étaient devenus ses tributaires. Il vivait en assez bonne intelligence avec les Boers.
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Maintenant, il venait d’apprendre que les Anglais voulaient traverser son royaume, pour en étudier les richesses et peut-être pour s’y établir. Car c’était au temps où la Chartered venait d’être fondée par Cecil Rhodes, qui, quoi qu’on ait dit de son intrépidité, n'osa point, dès le début, se rendre à la conférence que lui proposait le roi des
Matabélés.
Le Roi Lobengula dresse une embuscade
contre un convoi d’expédition anglais.
Aussi Lobengula avait-il dit :
«Ces Anglais sont des serpents ! Je leur écraserai la tête ! »
Des projets de lutte, des désirs de vengeance s’agitaient confusément dans son cerveau. Il épiait les profondeurs du veldt, car ses espions lui avaient annoncé l’arrivée d’une caravane anglaise. Elle apparut. En tête venaient des cavaliers qui sondaient l’horizon. Aussitôt, Lobengula ordonna à ses guerriers de se séparer un peu et de se blottir absolument sous les herbes épaisses.
Derrière les cavaliers anglais, des bœufs traînaient un lourd chariot, chargé de toiles pour établir des tentes, de pioches, d’autres instruments de toute sorte et aussi de provisions diverses.
Un nouveau groupe de soldats de la Chartered fermait le cortège, qui, du reste, tout entier, ne s’avançait qu’avec une circonspection voisine de la pusillanimité. Enfin la caravane passa au pied d’un tertre gazonné sur lequel était Lobengula, l’œil ardent, et serrant son arc dans sa main impatiente.
Tout à coup, il se dressa sur ses genoux et poussa un cri terrible. Il dépocha contre un des cavaliers de tête une flèche qui l’atteignit au cou. Celui-ci chancela et tomba de son cheval. Les Matabélés, plus nombreux que les pionniers de la Chartered, s’étaient tous levés et se développèrent en un instant sur une longue ligne dont les extrémités se rapprochèrent, enserrant la caravane dans une sorte d’étau redoutable et compact.
Le combat fut de courte durée ; la caravane fut écrasée sans merci. Seul, le conducteur des bœufs était parvenu à fuir, mais Lobengula lui-même s’élança à sa poursuite et le fit prisonnier.
«Etranger, lui dit-il, fils de serpent, tu es venu pour marcher sur notre tête. Eh bien ! Sois aujourd’hui plus élevé que le roi Lobengula !
Sur un ordre du chef noir, plusieurs guerriers se précipitèrent sur le prisonnier. En un instant, ils eurent dépouillé celui-ci de ses vêtements. Ils lui passèrent une corde au cou et se mirent en devoir de le hisser à la branche d’arbre.
Déjà, le malheureux était suspendu en l’air. Ses pieds avaient quitté le sol ; son corps, lentement, oscillait dans le vide.
Autour de l’arbre qui servait de gibet, les guerriers noirs avaient commencé leurs danses et leurs chants de victoire, lorsque soudain un guerrier accourut vers Lobengula et lui montrant une bouteille pleine d’un liquide doré, il expliqua au roi qu’on en avait trouvé un certain nombre dans le chariot attelé de bœufs.
Lobengula saisit avec empressement la bouteille et il suspendit au-dessus de ses yeux la liqueur couleur de soleil et d’or. …/…
Vainqueur, le Roi Lobengula accorde sa clémence
et découvre le vin des Dieux dans le butin.
Son instinct lui expliqua qu’il venait de découvrir un trésor véritable et il fit signe à ses guerriers de dépendre aussitôt le captif. L’Anglais avait déjà presque perdu connaissance. Lobengula, cassant le goulot de la bouteille et desserrant ensuite les mâchoires du pendu, lui entonna une partie de la liqueur mystérieuse.
Le supplicié ouvrit les yeux. Lobengula lui montra ce vase étrange et transparent : la bouteille, et lui demanda par signes ce que c’était.
«Ah ! c’est le vin des dieux !» s’écria le prisonnier.
Et, se caressant l’estomac, faisant claquer sa langue, il suppléait par une mimique de joie à l’insuffisance de son explication, car il était peu versé dans le dialecte des Matabélés.
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Lobengula, défiant, força l’Anglais à boire deux bouteilles du vin des dieux, et le prisonnier montra alors, invinciblement, les signes d’une joie exubérante, d’un bonheur presque surnaturel.
Le roi comprit bien que ce ne pouvait être du poison, et son plaisir fut extrême d’avoir trouvé dans le butin un pareil breuvage. …/…
«Si tu peux me procurer sans cesse de nouvelles provisions du vin des dieux, non seulement je te laisserai la vie, mais tu seras mon premier ministre !»
Le Roi des vins devient vin du Roi Lobengula
et suscite un pacte d’alliance avec les Anglais.
L’Anglais promit et tint parole. Lobengula fut fidèle à la sienne. Bien qu’il fût premier ministre du roi des Matabélés, l'Anglais s’en allait, de temps à autre, conduisant un chariot attelé de bœufs, pour chercher des stocks de bouteilles divines et comploter avec les chefs de la Chartered. …/…
Son royaume devint la Rhodésie, la plus belle partie du domaine britannique dans le Sud-Africain. C’est ainsi que le vin de France conquit le Matabéléland pour les Anglais.
Extraits du texte d’André Charmelin publiéle 21 janvier 1906 dans le n° 477 du journal hebdomadaire des Voyages, sous le titre "Histoire du champagne de LOBENGULA".
(NB : quelques mots ont été adaptés pour respecter l’expression du rédacteur en 1906.) |
Le champagne aurait-il ainsi permis d’éviter à la fin du XIXe siècle des confrontations meurtrières entre brutalité coloniale et autochtones africains ? Stricte vérité historique ou romancée ? Peu importe maintenant mais constatons que le champagne reste de nos jours encore et pour toujours une incontestable arme de séduction et de charme !