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Champagne et Amérique
Symbole
de l’élégance
et du raffinement, la France et son
art de vivre rayonne au 17ème
siècle auprès des cours étrangères. |
A cette époque commence également la pétillante épopée des vins de Champagne qui rapidement séduisent et régalent
les palais les plus fins dans le monde
entier. Modestes,
avant le début
du 19e siècle,
les liens entre les Etats-Unis
et le Champagne vont vite |
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devenir un emblème Outre-Atlantique. Ailleurs, elle représente la
joie, le succès et
la célébration.
Terre de liberté et
des rêves les plus fous,
l’Amérique ne pouvait
manquer de succomber
au charme
de la boisson à fines
bulles. |
De George Washington à Scott
Fitzgerald, en passant par Marilyn Monroe, le
Champagne fait battre le cœur de
la nation au drapeau à étoiles
et rayures depuis plusieurs générations. |
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Un succès
modeste jusqu’à la fin du 18ème
siècle
À
la fin du 18ème siècle, le marché américain
est encore très modeste, mais le vin de Champagne est
déjà un
familier de la présidence des Etats-Unis. À la
suite d'un dîner qui y est donné le 4 mars 1790,
le sénateur
Samuel Johnson de Caroline du Sud écrit dans ses Mémoires
que « […] Nous eûmes de l'excellent champagne,
et, ensuite, j'ai eu l'honneur de boire le café avec l’épouse
de George Washington, une très aimable dame ».
En mai 1792, sur le
livre de comptes de George Washington, alors président des
Etats-Unis, tenu par Tobias Lear, on trouve « les
frais de transport de 6 paniers de vin de Champagne »,
du bateau à sa résidence, pour « 66 pence».
Si dès le 18ème siècle les vins de Champagne,
avec ou sans bulles, ont une vocation universelle, ce n'est cependant
qu'au 19ème que le vin mousseux de la province rémoise
va véritablement séduire l’Amérique
et le monde.
Premiers voyages en Amérique
En 1832, les Etats-Unis
et le Canada, ensemble réunis, sont
le troisième importateur de vins mousseux de Champagne,
avec 400 000 bouteilles. Comme le souligne André Simon, « en
un temps où la publicité n'existait pas, alors
que les moyens de transport étaient coûteux et hasardeux,
les négociants parvinrent à créer envers
et malgré tout une demande pour le champagne ».
De nombreux représentants de Maisons de Champagne entreprennent,
en effet, de longues tournées de prospection afin de promouvoir
leurs vins. Cette tactique, commune à d’autres secteurs
commerciaux, est nécessaire pour le champagne au 19ème
siècle : nouveauté pour beaucoup et reflet de la
société française, les étrangers
sont d'autant plus enclins à adopter ce nouveau breuvage
qu'ils ont rencontré chez eux les messagers champenois.
De nombreux négociants s’acheminent ainsi vers
le Nouveau Monde dès le début du 19ème
siècle.
Edmond Ruinart de Brimont s'embarque en 1831 pour l'Amérique
sur un trois-mâts chargé d'immigrants et subit
trente-huit jours de mer dans les conditions les plus inconfortables,
au
milieu des tempêtes et des icebergs. Charles Perrier fait
en 1839 un long séjour aux Etats-Unis et au Canada pour
le compte de Perrier-Jouët.
Jacques-Charles Kunkelmann en fait autant pour sa Maison. Lors
de ces périlleuses traversées,
les précieuses cargaisons n’arrivent pas toujours à destination… ou
des années plus tard. Ainsi, le 4 juillet 1849, un trois-mâts
de commerce, le Niantic, entre dans la baie de San-Francisco,
transportant dans ses cales - tel que l'atteste le journal de
bord - une cargaison
de champagne Jacquesson
et Fils. Abandonné par son équipage
parti se joindre à la ruée vers l'or, le vaisseau
est tiré au sec et utilisé comme entrepôt.
Deux ans plus tard, un grand incendie détruit la ville
et le port encombré de voiliers de commerce est aussitôt
la proie des flammes. Le Niantic est enfoui sous les décombres… et
n’est redécouvert qu’en 1975 lors de fouilles
archéologiques réalisées à l'occasion
de travaux de terrassement sur le port de San-Francisco. Parmi
de nombreux objets marins et articles commerciaux découverts
dans ses flancs : 60 bouteilles de champagne Jacquesson
et Fils.
Deux d'entre elles sont aujourd'hui visibles à Dizy, tandis
que les autres sont conservées au musée de la Marine
de San-Francisco.
Voyages longs et difficiles, ces expéditions tournent parfois
en véritable aventure épique.
Charles-Camille
Heidsieck : un pionnier
en Amérique
En 1851, Charles-Camille Heidsieck
fonde la Maison Charles
Heidsieck. Il fait preuve d'un dynamisme
exceptionnel et sa marque devient
vite familière aux amateurs de champagne, en particulier
aux Etats-Unis qu'il prospecte personnellement. Il y effectue quatre
voyages, le premier en 1852, à l'âge de 30 ans, puis
en 1857, 1859-1860, et 1861. Grâce à son esprit d’initiative
et son goût de la communication, il devient vite la coqueluche
des Américains et gagne le surnom de Champagne Charlie.
Lors de son voyage en 1860, il fait venir de France son meilleur
fusil de chasse pour impressionner les Américains, faire
parler de lui, et donc, indirectement, de sa Maison. Il y réussit,
comme on peut s'en rendre compte à la lecture d'un entrefilet du Harper's Weekly du 28 janvier 1860 et surtout d'un article
du Frank Leslie's Illustrated Newspaper, de la même date, dont
le prétexte est la chasse, mais qui est un très complet
reportage sur le champagne Charles Heidsieck, avec dessins représentant
le travail du vin.
Il séjourne en 1857 à New York, d'où il écrit
: « Je suis en ce moment le personnage important de New
York, mes pas et mes démarches sont suivis par les journalistes.
Cela est à la fois inouï et ennuyeux, mais plus il
se fera du bruit autour de moi, plus l'utilité en sera de
pouvoir populariser le vin que je représente et lui faire
prendre un heureux développement de la faveur de la clientèle ».
A l'issue de ce voyage, il réussit à vendre 300 000
bouteilles expédiées depuis Reims.
En 1860, lors de son troisième voyage, Charles-Camille
Heidsieck emprunte successivement tous les moyens de locomotion
: cheval, diligence, bateau avec roue à aubes et les premiers
chemins de fer, qui sillonnent le pays. Fort de sa notoriété,
il parcourt à nouveau les manufactures et les industries
naissantes du Nord, s'arrête dans la capitale fédérale,
y rencontre les plus hautes autorités politiques et découvre
avec émerveillement le Sud, sa végétation
luxuriante, ses plantations et son aristocratie.
Partout, c'est le même accueil pour l'homme et le même
succès pour le champagne auquel il a donné son nom.
De Mobile, il écrit à son épouse en mai de
la même année, « ils ont abrégé le
nom du vin qui y est assez populaire pour que dans les lieux de
consommation on demande seulement une bouteille de Charles ».
En 1861, éclate la guerre de Sécession et l'heureuse épopée
prend une dimension tragique. Essayant de recouvrer ses créances
dans les Etats du Sud, le négociant rémois, trompé et
spolié par ses agents de New -York, est finalement emprisonné par
le général nordiste Benjamin T. Butler, commandant à la
Nouvelle-Orléans et gouverneur de la Louisiane, sous prétexte
d'espionnage. Ruiné, isolé des siens, il languit
pendant 110 jours dans les cachots de Fort Jackson puis de Fort
Pickens, le premier sur un îlot vaseux de l'estuaire du Mississipi
et le second dans la baie de Pensacola. Libéré en
novembre 1862, sa santé ébranlée et sa fortune
compromise, Charles-Camille Heidsieck ne rentrera en France qu'en
juin 1863.
Cette tumultueuse épopée se terminera néanmoins
de manière surprenante, quelques années plus tard.
En 1871, le vicaire de l'évêché du Colorado,
lors d'un séjour en Champagne dont il est originaire, lui
apprend qu'il est le légataire universel du frère
de l'agent indélicat de New-York, que son héritage
constitué, de terrains sur les bords de la rivière
Plate et de constructions, représente une véritable
fortune et qu'il se propose d'en assurer la gestion en son nom. Grâce à cette administration
habile et rigoureuse, les biens seront valorisés et le produit
de leurs ventes permettra à Charles-Camille
Heidsieck de
rétablir la situation financière de sa société.
L’Amérique épouse
le champagne
Au fil des années, la témérité des
audacieux négociants champenois est récompensée.
A cette époque, le champagne est, en effet, à la
mode aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. Ainsi, dans
une lettre du 16 juillet 1863, adressée à son fils
Paul en voyage aux Etats-Unis, Joseph Krug se réjouit des
bonnes nouvelles qu'il lui a envoyées, concernant le succès
de sa marque à la Nouvelle-Orléans. Le champagne étanche
aussi la soif des chercheurs d'or en Californie, et il est de rigueur
dans les cabinets particuliers de New-York et de la Nouvelle-Orléans,
aussi fréquentés qu'à Paris, ainsi qu'aux
buffets des champs de courses.
Boisson indispensable des soirées mondaines et autres cérémonies
festives, des chansons sur le champagne fleurissent rapidement
d’abord en Angleterre puis aux Etats-Unis. Un des plus brillants
succès est la chanson intitulée Champagne Charlie.
Populaire depuis le 19ème siècle, cette ode au Champagne
est toujours au répertoire des chanteurs anglo-saxons et
des orchestres, notamment de jazz, à la Nouvelle-Orleans.
La chanson voit le jour dans les années 1860 lorsque se
produisent sur les scènes de Londres de populaires chanteurs
et chanteuses tels que Vance, Leybourne, Liston, Nash, Fraser,
Annie Adams, etc.
Joe Saunders, dit George Leybourne, dont les chansons à boire
et les allures de dandy lui font gagner le sobriquet de «Champagne
Charlie», compose sur une musique d'Alfred Lee le
texte Champagne Charlie qu’il chantera jusqu'à la fin de sa vie. Voici
quelques extraits du texte original, paru dans le Comic Songster de 1868.
Champagne Charlie
I
I've seen a deal of gaiety throughout my noisy life,...
À noise all night, in bed all day, and swimming in Champagne. Refrain
For
Champagne Charlie is my name, Champagne Charlie is my name,
Good for any game at night, my boys, good for any game al night, my boys,
Champagne Charlie is my name, Champagne Charlie is my narre,
Good for any game nights, boys; who'll come and join me in a spree ? |
Les grandes marques de champagne, Veuve
Clicquot et Moët &
Chandon capitalisent sur le succès de cette chanson et la
personnalisent. En 1868, Lonie Sherrington chante une version féminine
de Champagne Charlie dont le refrain diffère quelque peu
:
He'd pass whole nights and days
In drinking madame Clicquot's best |
Leybourne entonne, quant à lui, en 1869 une autre version, Moet and Chandon for me; le refrain, encore une fois légèrement
modifié, se terminait par Moet and Chandon's the wine
for me.
« The Great Vance » obtient, de son côté,
un succès comparable à Champagne Charlie avec Clicquot
dont voici le refrain :
Clicquot! Clicquot ! That's the
stuff to make you jolly,
Clicquot! Clicquot ! Soon will banish melancholy.
Clicquot! Clicquot ! Drinking other wines is folly,
Clicquot! Clicquot ! That's the wine for me ! |
Dans cette guerre des chansons, la Maison Charles
Heidsieck bénéficie
aux Etats-Unis d’une heureuse homonymie. Les Américains ont, en
effet, gardé un excellent souvenir du passage chez eux, en 1857,
de Charles C. Heidsieck qu'ils appelaient... Charlie.
Les Etats-Unis deviennent un des tout
premiers amateur éclairé ou pays importateurs
L’adoption des vins de Champagne
en Amérique s’accélère à la
fin du 19ème siècle lorsque la machine à vapeur sur
terre comme sur mer révolutionne les communications. Si les traversées
maritimes restent pleines d’aléas, alors qu'en 1800 il faut
40 jours en moyenne pour aller du Havre à New York, en 1870 la traversée
ne demande plus que huit jours. Les steamers et les grands trains internationaux
participent également à la promotion du champagne car il
anime le voyage. La Compagnie Maritime
Américaine
possède même sa propre Cuvée.
L'Amérique
vainqueur du phylloxera
Venu d'Angleterre, en 1863, avec des plants
de vigne américains, le phylloxera s’attaque à la
fin 19ème siècle à toute l’Europe.
Ce minuscule puceron, presque invisible à l’œil
nu, répand la terreur : il vit, en effet, en parasite,
des racines de la vigne dans lesquelles il plonge son
suçoir,
provoquant des nodosités qui, en quelques années,
causent la mort du cep. Le mal atteint la Champagne dans
les années 1890 et menace de détruire le
précieux vignoble.
Les vignes champenoises sont cependant quelques années plus tard sauvées,
paradoxalement, par ces mêmes plants américains expérimentés
avec succès dans différentes régions viticoles. Ceux-ci
ont, en effet, la particularité de résister au phylloxera car le
tissu situé immédiatement sous leur écorce est particulièrement
actif et crée, après la piqûre du puceron, un liège
qui cicatrise la plaie.
Petit à petit va donc commencer la reconstitution du vignoble champenois
: les vignes greffées remplacent les vignes franches de pied, partout
où le phylloxera exerce
ses ravages. En 1906, 1 000 hectares sont déjà replantés,
qui deviennent 2 000 en 1910 et plus de 2 500 en 1914, soit environ le tiers
des vignobles qui ont été contaminés. Le vignoble champenois
est sauvé ! |
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Si
le dynamisme commercial des Maisons et de leurs hommes explique
le succès des vins de Champagne aux Etats-Unis, la qualité des
produits exportés joue elle aussi un rôle déterminant.
Pour preuve, la Maison De Venoge qui s’implante avec succès
aux Etats-Unis, est récompensée pour sa grande qualité à l'Exposition
Internationale de Philadelphie, en 1876. En 1879 dans Facts about
champagne and other sparkling wines, Henry Vizetelly précise
que « MM. G.H. Mumm et Cie tiennent la tête des exportations
vers les Etats-Unis, où leurs produits sont en grande réputation,
avec près d'un demi-million de bouteilles, le quart des expéditions totales destinées à ce pays. » Piper-Heidsieck, Charles
Heidsieck mais également Louis
Roederer, Ruinart et Pommery figurent en bonne place.
Les Maisons de Champagne savent également s’adapter
aux goûts des consommateurs Outre-Atlantique. Elles expédient
ainsi dès 1860 des vins de champagne « sec » qui
conviennent mieux au palais des nouveaux clients américains.
Grâce au talent et au travail des Maisons de Champagne, l’Amérique
devient, à la fin 19ème siècle, un des tout
premiers marchés d’exportation. Selon « Le
Vigneron Champenois » du 18 octobre 1899, les Etats-Unis occupent
la quatrième place avec 1 490 900 bouteilles. Il est à noter
cependant qu’à l’époque les Etats-Unis
détiennent normalement la troisième place. L’année
précédente, les exportations s'y étaient élevées à 2
733 000 bouteilles. Les chiffres exceptionnellement bas de 1898
sont la conséquence de la guerre hispano-américaine.
En France, la nouvelle amitié qui
se noue entre les Champenois et l'Amérique est célébrée
par les plus grands artistes. Le maître ébéniste
Emile Gallé décore ainsi en 1903-04 le Grand
Foudre Pommery,
d'une capacité de 75 000 hl (soit l'équivalent de
100.000 bouteilles), qui restera en usage jusqu'en 1973.
Le travail d'Emile Gallé rend
hommage à la fraternité liant
les deux côtés de l'Atlantique. De bas en haut, on
peut voir la France représentée sous les traits d'une femme de dos, debout dans ses vignes, offrant une coupe de Pommery à l'Amérique.
Celle-ci, somptueuse créature, à l'abondante chevelure,
chevauche avec élégance une sorte de sphinx à tête
d'Indien, symbole de la jeune Amérique. Au niveau supérieur,
encadrant une troisième figure féminine savamment
drapée, pensif génie du commerce trônant sur
une chaise curule, on distingue à gauche la statue de « la
Liberté éclairant le monde » dans le port
de New-York, à droite, le navire qui emporte le Grand
Foudre dans son voyage au Nouveau Monde à l'occasion de l'Exposition
Universelle de Saint-Louis, Missouri. A la base enfin, sous un
ciel de ceps de vigne chargé de raisins, un panorama de
la ville de Reims dominée par sa célèbre cathédrale.
Et, inscrit dans le bois, la signature de l'artiste et de ses collaborateurs.
Horizon prometteur
Le marché américain,
encore récent, progresse
rapidement, et ce, malgré des droits de douane exorbitants,
la concurrence des produits locaux, les « domestic champagne »,
et la présence des ligues antialcooliques et sociétés
de tempérance. L'American Society for the Promotion of Temperance
empêche, par exemple, l'usage du champagne pour le baptême
des navires et le fait notamment remplacer par... une bouteille
d'eau pour le lancement en 1853 de The Great Republic.
Il n'empêche, les ventes
de champagne quadruplent aux Etats-Unis entre 1900 et 1909. Symbole
de la réussite, le champagne
est apprécié sur un continent où l'on fait
volontiers étalage de ses succès et de sa fortune.
En janvier 1860, Charles- Camille Heidsieck écrivait "qu'il
n'y a pas de pays où l'on puisse faire aussi facilement
fortune à condition d'y envoyer un vin symbole de luxe et
de culture".
Reflet de faste et de luxe,
le champagne figure à la table
des plus grands et s’y invite même parfois au moment
où les hôtes s’y attendent le moins. Ainsi,
en 1902, lorsque Madame Roosevelt baptise le Météor,
yacht de l'Empereur d'Allemagne, en présence du prince Henri
de Prusse, George Kessler, agent de Moët
& Chandon aux Etats-Unis, réussit à substituer
au dernier moment au mousseux allemand une bouteille de sa marque.
La nouvelle classe de millionnaires qui émerge suite au
boom économique des années 1870-1900 adopte également
le Champagne et en fait sa boisson de prédilection. En 1906 à San
Francisco, deux heures avant le tremblement de terre, chez le fastueux
mécène de la côte du Pacifique, James Ben Ali
Haggin, le célèbre ténor Caruso, après
avoir chanté Carmen à l'Opéra, donnait le
grand air de Paillasse, la main majestueusement posée sur
le goulot d'un magnum de champagne vide. Comme en France,
le champagne est devenu aux Etats-Unis la boisson obligée de tous les
lieux de plaisirs. Dans le quartier réservé de la
Nouvelle-Orléans, le vin coulait à flots, écrit
Alan Lomax, comme si ç'avait été de l'eau,
et plus encore... c'était du champagne Clicquot ou
du Mumm extra-dry. Evelyn Wells se remémore en 1939 dans son ouvrage Champagne
days of San Francisco les folles années 1890 et les premières
années du vingtième siècle, jusqu'au tremblement
de terre et incendie qui ravagèrent la ville en 1906 :« "La Ville qui ne dormait jamais", c'est ainsi
qu'on l’appelait (...) car un gentleman ne commandait jamais
autre chose que du champagne pour accompagner le dîner. Comme
le champagne, l'âme de San Francisco bouillonne d'exubérance,
s'apaise, reprend son élan. Au cours des folles années
quatre vingt-dix, son époque la plus irrépressible,
il y avait du champagne dans l'air de la ville et jusque dans les
veines des jeunes noirs joyeux dont les farces défrayaient
la chronique de deux continents ».
Le temps de la Prohibition
L'arrivée au pouvoir de Wilson, en 1912, ouvre cependant
une ère d'austérité officielle. Si le président
bannit le vin de sa table, les bals privés n'en continuent
pas moins dans un luxe inouï et le champagne y coule abondamment.
John Dos Passos se rappelle dans La Grosse Galette un déjeuner
au Plaza à New York, pendant la Prohibition, où il était
l’invité de Scott et Zelda Fitzgerald : « Si
mes souvenirs sont exacts, nous bûmes des bronx, puis du
champagne. Scott se fournissait chez les bons bootleggers ».
La puissance du mouvement
antialcoolique fait cependant retomber le marché des Etats-Unis
au niveau de l'année 1900, déception
d'autant plus sensible que les espoirs avaient été plus
grands.
A partir des années 1910, les ligues antialcooliques prennent
de plus en plus d’importance : le mouvement trouve notamment
l’appui de l'Anti-saloon League, financée par J.D.
Rockefeller, fondateur de la Standard Oil, membre zélé d'une église
baptiste. Dès 1917, la prohibition est édictée
dans certains Etats qualifiés d'Etats secs. En 1919, elle
est étendue à l'ensemble du pays par le Volstead
Act et elle fait l'objet du 18e amendement de la Constitution.
En 1921, les mesures restrictives sont encore renforcées
par le Willis Campbell Bill.
Pendant quatorze ans ces lois vont être constamment violées
et avoir les effets les plus néfastes sur la santé et
la moralité. Bertrand
de Mun écrit dans l'Illustration économique
et financière du 26 avril 1924 que « la grande
République
américaine est devenue la terre bénie de la contrebande
et de la fraude », qui donnent naissance au banditisme d'Al
Capone et consorts. Lorsque le paquebot américain Leviathan
traverse l'Atlantique, on sert de l'eau minérale mais le
champagne est sous la table. Tous ceux à qui leur fortune
le leur permet peuvent obtenir des bootleggers de l'alcool frelaté,
et de l'ersatz de champagne. Voici un exemple entre mille que cite
Paul Poiret : Je me trouvais à New York et voulus offrir à dîner,
dans un hôtel, à quelques amis... Un de mes convives
du lendemain m'offrit de me procurer trois bouteilles de Pol Roger 1906 au prix de 300 francs (233 euros 2004) l'une. Après
tout, c'était une fantaisie. Pourquoi pas ! Il me les apporta
le lendemain soir mais à la fin du repas, quand je vis le
maître d'hôtel verser dans les verres une bibine rousse
et lourde, je m'écriais : «Ne buvez pas cela, c'est
du poison»; on m'apporta les bouteilles dont toutes les étiquettes,
cravate et col, avaient été truquées. C'était
un faux Pol Roger que j'avais payé 300 francs (233 euros
2004) la bouteille. J'y trempais mes lèvres, il était
imbuvable, mais les Américains l'avalaient en se déclarant
très satisfaits !
Les bootleggers ne vendent toutefois pas que des produits frauduleux.
Ils introduisent aux Etats-Unis du véritable champagne,
qu'ils se procurent aux Bahamas, aux Bermudes, à Saint-Pierre
et Miquelon, au Mexique. Maurice Hollande écrit : D'après
des renseignements officieux, l'importation clandestine de champagne
aux Etats-Unis pendant la prohibition aurait été de
l'ordre de 2 300 000 à 3 000 000 de bouteilles annuellement,
mais ces chiffres paraissent exagérés du double,
sinon même du triple !
Pour introduire en fraude
du champagne les recours les plus inattendus sont utilisés.
Par exemple, des chiens entraînés
sont équipés de sortes de poches, astucieusement
reparties sur le dos des quadrupèdes et contenant chacune,
un quart du précieux liquide.
Quoi qu'il en soit, jusqu'à sa disparition officielle, qui
commence en 1926 par la Norvège et se poursuit pour les
Etats-Unis, d'Etat en Etat, jusqu'en 1933, la prohibition freine
considérablement les exportations de champagne. Cela amène
les négociants champenois à militer activement dans
les rangs de la Ligue internationale des adversaires de la
prohibition, fondée en 1921, et à être à l'origine
de la création, le 15 février 1922, de la Commission
d'exportation des vins de France.
Prohibition ou non, les relations
entre l’Amérique
et la ville productrice de Champagne restent néanmoins proches.
Pour preuve, le 10 juin 1928, le président de la République Gaston
Doumergue, accompagné des présidents du Sénat
et de la Chambre des Députés, des ministres de l'Intérieur
et des Travaux publics ; de l'Hôpital américain et
de la Bibliothèque municipale (qui a bénéficié d'une
dotation de 200 000 dollars de la Fondation Carnégie) inaugure
le nouvel Hôtel de Ville de Reims, en présence de
l'ambassadeur des Etats-Unis en France Myrron T. Herrick.
Peu après la levée de la Prohibition, des clients
américains passent à nouveau de prestigieuses commandes.
Le 27 novembre 1936, une expédition de cent caisses de la « Cuvée
Dom Pérignon » Vintage 1921, quitte les celliers d'Épernay à destination
de New-York et de quelques riches clients d'Outre-Atlantique.
Le 26 mai 1959, le "New York Times" relata qu'un jeune
couple, pêchant la palourde à marée basse au
sud de Boston, mit à jour une dizaine de bouteilles pleines,
sans étiquettes. Ouvertes, l'on découvrit que c'était
du Charles Heidsieck 1920, provenant de cargaisons dont les bootleggers,
poursuivis, s'étaient délestés.
Victoire des alliés américains
Ebranlées par les années lors desquelles sévit
la Prohibition, les ventes de Champagne sont bien entendu rendues
impossible avec les pays en guerre contre l'Axe. La presse de 1941
signale le retour aux Etats-Unis des bootleggers proposant des
ersatz de champagne aussi bien que de l'authentique, comme aux
plus beaux jours de la Prohibition.
Le
Champagne reste cependant la boisson de la célébration
et des victoires. Ainsi, le 12 mai 1945 à l’Hôtel
de la Ville de Reims, le Général
Eisenhower, citoyen
d’honneur de la ville de Reims, lève sa flûte
de Mumm cordon rouge pour formuler un toast en l’honneur
de la République Française.
Les années
1960
A partir des années 1960, les Maisons de Champagne innovent
et créent de nouvelles bouteilles - destinées à abriter
les cuvées spéciales - se différenciant de
la champenoise classique à l'exemple du Dom Pérignon,
lancé par Moët & Chandon aux Etats-Unis en 1937
avec les millésimes 1921, 1928 et 1929. Cette tendance va
se renforcer petit à petit et la plupart des Maisons de
champagne créent des cuvées de prestige, élargissant
ainsi le champ des produits proposés aux consommateurs dans
le monde entier.
Ce faisant, le Champagne renforce ainsi son image de roi des vins,
vins d’honneur que les tables dignes de ce nom se doivent
de servir. Ainsi, Michel Piot écrivait dans le Figaro du
10 septembre 1979 que « les vins offerts à la table
du président des Etats-Unis sont toujours originaires de
Californie à exception du champagne, lequel bien sûr
ne peut provenir que de la province française du même
nom ».
Symbole de l’élégance et du raffinement, le
vin couleur or pâle se boit dans le monde entier car comme
l’écrit Hervé Bazin, il est le « vin
français entre tous, source de gaieté, gage d'accord
et d'harmonie, dont l'explosion joyeuse salue tous les événements
heureux, et donne pour un moment à qui le boit les qualités
de l'esprit gaulois et de la finesse champenoise ». Aussi
est-il tout naturellement associé aux événements
mondains les plus prestigieux. En mai 1960, quittant les Chantiers
de l'Atlantique pour son premier voyage, le paquebot France est
baptisé par Madame Yvonne de Gaulle avec un jéroboam
de Charles Heidsieck 1952.
En 1962, lors du second voyage inaugural du « France »,
Le Havre-New York, passé à la postérité sous
la dénomination de « Voyage de l'Elégance et
du Goût français », le champagne joue un rôle
tel, que les journalistes américains baptisent la traversée
: « le Champagne Voyage ». Le 22 novembre 1977, lors
du 1er vol commercial régulier du Concorde sur la ligne
Paris-New-York, c’est bien évidemment du Champagne, « Cordon
Rouge » de Mumm, qui est offert à bord. |
Sceau à champagne spécialement créé par Air-France
pour le vol inaugural du supersonique Concorde.
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Et quand le Champagne ne rend pas visite à l’Amérique,
ce sont ses dignitaires qui font le chemin jusqu'à la province
rémoise. Le 25 août 1981, Richard Nixon,
ancien président des Etats-Unis, organise une visite privée à Reims.
Le président Clinton célèbre, quant à lui, Louis
Roederer et Jean-Claude
Rouzaud à la Maison-Blanche
en 1996 lors d’une manifestation du Club des Chefs des Chefs,
association qui réunit les chefs de cuisine des chefs d’Etat
et des têtes couronnées.
Pays où rêves et paris les plus fous deviennent réalité,
c’est aux Etats-Unis, le 18 juin 1984, que Pascal Leclerc-Briant
construit, au Bilmore Hotel, la plus haute pyramide en flûtes
de champagne pour les Jeux Olympiques de Los Angeles. Pas moins
de 10 404 flûtes sont utilisées, soit 44 étages,
7,50 m de haut. Plus de 1 800 bouteilles auraient été nécessaires
pour remplir toutes les flûtes…
Les Maisons de Champagne
en Amérique
Au cours de la décennie 1980, de nombreuses Maisons de
Champagne tentent l’aventure de s’implanter sur le
marché américain. C’est le cas de la marque
Taittinger qui crée en 1987 le domaine Carneros dans la
vallée de Napa, en Californie. « Les Etats-Unis sont
le plus grand marché potentiel du monde pour le moment »,
explique Philippe
Court, directeur général de la
Maison Taittinger. « Un marché devient porteur quand
il est culturellement intéressé et par là entendons
agri-culturellement intéressé. Depuis plus de 30
ans, les américains ont planté de la vigne et nous
pouvons trouver des vignobles aujourd’hui dans plus de 42 états
américains. C’est la où réside le plus
grand potentiel de développement au cours des prochaines
années ».
La marque Taittinger, connu aux Etats-Unis,
a ainsi développé sur
le sol américain une filiale dont la signature Domaine Carneros
by Taittinger permet à la société fille de
garder une certaine autonomie tandis que l’appellation contrôlée
Domaine Carneros permet de savoir d’où vient le vin.
Parfaitement exprimé, le consommateur bénéficie
ainsi d’une claire lisibilité sur l’origine
des vins. « Des vins formidables sont produits aux Etats-Unis.
L’élaboration de vins de plus en plus raffinés
va cependant prendre des décennies d’expérimentation.
La France a des siècles d’expérience alors
que nous sommes toujours en train d’apprendre sur nos vins
dans la vallée de Napa ».
Aujourd’hui, environ 5% des Américains boivent du
vin. « On est un peu nationaliste quand on boit du vin
et les vins domestiques ont leurs amateurs », commente, à ce
propos, Philippe Court. « En créant de nouveaux vins
effervescents dans des productions locales, on crée de nouveaux
consommateurs qui un jour voudront sans doute goûter au meilleur
et donc au Champagne ». Marché à l’avenir prometteur, les consommateurs
américains apprécient aujourd’hui le vin à fines
bulles. Les Etats-Unis, avec le Royaume-Uni, sont, en effet, actuellement
un des tout premiers marchés d’exportation. Pour l’an
2000, plus de 19 millions de bouteilles de champagne y ont été exportées.
Le Champagne couronne les
arts en Amérique
Le
cinéma
Ami intime du 7ème art, les vins de Champagne ont naturellement
rencontré l’art de l’instant et de l’émotion à sa
naissance et ne l'ont plus quitté. Les scènes célébrant
le Champagne à l’écran se déclinent à l’infini
et ont la part belle dans le cinéma américain. Alfred
Hitchcock réalise un film intitulé "Champagne" en
1928. En 1934, Laurel et Hardy se disputent une bouteille de Piper-Heidsieck dans le classique Sons of the Desert. La marque qui parraine les
Oscars et autres prix et festivals est depuis lors une familière
du public Outre-Atlantique.
La
boisson dont Madame de Pompadour disait qu'il est le seul vin à « laisser
les femmes belles après boire», à de
multiples reprises, aidé à séduire les femmes à l’écran.
Ainsi, Sir Charles parvient-il à séduire Princesse
Dala dans La Panthère Rose de Blake Edwards en
1964 avec l’aide du vin à fines bulles :
Sir CHARLES - Voulez-vous
un peu de champagne ?
PRINCESSE DALA - Je vous ai dit que je ne bois pas d'alcool.
SIR CHARLES - Le champagne n'est pas de l'alcool. C'est un vin
spirituel éminemment favorable au développement de
l'amitié.
La princesse se laisse convaincre, un premier baiser s'ensuit.
Sir CHARLES - Le champagne rapproche les extrêmes.
Stars à l’écran, les vins de Champagne sont également
appréciés une fois le rideau tombé. La légende
veut ainsi que Marilyn
Monroe ait un jour remplit sa baignoire
de 350 bouteilles de Champagne avant de prendre un long et langoureux bain.
Arts plastiques
Les arts plastiques ne sont pas de reste. En 1974, aux Etats-Unis, Charles White III peint dans un style pop art Champagne
Bubbles,
tableau souvent reproduit en «poster» et en carte
postale, représentant un couple s'évadant des gratte-ciel
de la ville sur le tapis volant d'une bouteille de champagne
expulsant ses bulles vers le ciel.
La Maison Duval-Leroy fait
réaliser une étiquette
aquarelle par le peintre homonyme Neiman Leroy dont le style aux
couleurs vives et énergiques a porté récemment
l’artiste au pinacle. La Maison Taittinger ose
aussi les collaborations les plus audacieuses. En 1985, Roy Lichstenstein, « l’enfant
terrible » du Pop Art apporte sa contribution à la « Taittinger
Collection » et enveloppe les bouteilles de vin or pâle
d'un délicat fond bleu rehaussé d'un motif de visage
grec stylisé bleu pointillé et jaune.
Musique
Côté musique,
aux Etats-Unis, Muddy
Waters joue et
chante avec son orchestre Champagne and reefer (musique et paroles
de McKinley Morganfield), qui commence par Well, bring
me champagne when I'm thirsty, tandis que Rupert Holmes,
dans la très
jolie chanson Escape (The Pina Colada Song), déclare
: l'm
not much into health food / I am into champagne.
Champagne et littérature américaine
Enfin, la littérature américaine est peuplée
de références aux vins de Champagne. De Scott Fitzgerald à Pearl
Buck en passant par Herman Melville ou John Steinbeck, les écrivains
américains ne tarissent pas d’éloge à propos
du vin à fines bulles. Ainsi, même Truman Capote connu
pour ne pas être un grand amateur de Champagne se laisse
emporter dans Prieres Exaucées par le charme du vin doré :
« Elle commanda au sommelier une bouteille de Cristal Roederer.
Même
pour ceux qui n'aiment pas le champagne, et j'en fais partie, il
en est deux qu'on ne peut refuser, le Dom Pérignon et, encore
meilleur, le Cristal, dans sa bouteille de verre blanc qui met
en valeur sa pâle splendeur, ses ardentes froideurs, crépitantes
et pétillantes, et qui, une fois bu, semble ne jamais avoir été bu,
mais s'être évanoui sur votre langue, s'y être
consumé en laissant une persistante cendre, suave et sourde ».
Compagnon des instants précieux, le Champagne est avant
tout le vin de la fête et de l’amitié. Comme
l’écrit Saül Bellow, Prix Nobel 1976, dans Les
Aventures d’Augie Match :
« Le buffet était dressé dans l'appartement de Stella
: dinde, jambon, champagne, cognac, fruits, gâteaux. C'était
superbe. [...]Après quelques coupes de champagne, Sylvester
se mit à sourire ».
Mais laissons le fin mot à Malcom R. HEBERT et à son « THE
CHAMPAGNE COOKBOOK »
Les gens qui font le champagne sont
les plus agréables,
les plus généreux, les plus prévenants que
j'ai jamais eu le plaisir de rencontrer.
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Cuisiner
au champagne est une façon brillante, et cependant aisée,
de rehausser votre table. Il y a de quoi se divertir dans la cuisine avec une
bouteille de champagne à portée de la main ! Votre famille et
vos hôtes seront stupéfaits de voir vos plats les plus simples
devenir "épicuriens" par une addition de champagne.
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Le
caviar a toujours été considéré comme
l'accompagnement le plus noble du champagne, et la combinaison
est si classique qu'un club de Chicago s'appelle le "Champagne
and Caviar Club".
Nadège Druzkowski - Juin 2006 |
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