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ans
la première décennie du XXe siècle, le vigneron champenois
est envié de ses collègues des autres vignobles qui souffrent d'une
sérieuse
crise viticole, d'ailleurs mondiale, marquée dans le Midi en 1907 par
les graves événements de Narbonne. Il est associé à un commerce prospère
et dans la lutte contre le phylloxera il profite de l'expérience des
autres régions atteintes avant la sienne. Toutefois, si le parasite
destructeur est son premier souci, il a d'autres sujets d'inquiétude
et de mécontentement
: le prix élevé de la terre, avec les difficultés qui en découlent pour
l'installation des jeunes et l'extension du domaine, comme toujours
le
poids des impôts, et surtout l'incertitude chronique concernant la vente
de sa récolte. Ce dernier point est un sujet de friction avec le Négoce, à qui le vigneron reproche, on l'a vu déjà au XIXe siècle, de faire la loi et de préférer trop souvent les vins de l'extérieur, achetés à moindre prix, sans se priver pour autant d'appeler champagne toute sa production, alors que selon lui la Champagne viticole se limite au département de la Marne. Le Vignoble considère ces errements comme un affront, doublé d'un manque à gagner, comme une fraude délibérée, et cela d'autant plus qu'elle prend des proportions considérables et porte sur des crus de provenances diverses, rendus même parfois mousseux par des procédés artificiels (531). En 1891, René Lamarre demandait dans son journal, La Révolution champenoise, que l'on interdise l'entrée en Champagne des vins étrangers qui se faufilent, quoi qu'on dise, dans les cuvées. On sait qu'alors ils faisaient déjà plus que se faufiler, et en 1900, comme l'écrit Jean Nollevalle dans L'Agitation dans le vignoble champenois 9, ils se précipitaient à flot, du moins dans bon nombre de maisons de commerce, arrivant du Saumurois, du Midi de la France et même d'Algérie. Lorsqu'elles se font sur une grande échelle, ces pratiques déplorables sont le fait d'une minorité de négociants, mais qui sont souvent importants et influents. Les grandes maisons sont en général restées fidèles à leurs traditions de loyauté, mais elles ne peuvent à elles seules absorber la totalité des vins produits par le vignoble champenois, si bien que les prix du raisin baissent et que les vignerons souffrent de la mévente. Elles désavouent les fraudeurs, mais pendant longtemps elles ne font rien pour les combattre. Les vignerons ont donc tendance à jeter l'anathème sur le Négoce dans son ensemble, à qui, dans leur situation précaire, ils reprochent d'avoir fait sa fortune sur leur dos. Et pourtant, le vigneron champenois, écrit Pierre Hamp, a les mêmes intérêts que l'honnête fabricant de champagne. Le parasite du pays, c'est celui qui y fait entrer les vins étrangers pour les vendre comme étant du cru (287). Longtemps isolé, le vigneron s'est toujours senti désarmé contre les maux qui l'accablaient. Mais voici que depuis 1904 il bénéficie d'une association de défense10. C'est, en effet, le 21 août 1904 qu'est créée la Fédération des syndicats viticoles de la Champagne, regroupant 31 syndicats locaux de répression des fraudes, établis la même année, et qui comptera 121 sections locales en 1914. La Fédération, qui deviendra le 31 mars 1919 le Syndicat général des vignerons de la Champagne viticole délimitée, inscrit dans ses statuts qu'un de ses objets essentiels est de réprimer toute fraude sur les vins de la Champagne viticole. Elle joue immédiatement un rôle important, sous l'impulsion d'Alphonse Perrin, son actif et dévoué secrétaire, et de Gaston Poittevin, grande figure champenoise, mort en déportation durant la deuxième guerre mondiale, rédacteur-gérant de La Champagne viticole, organe mensuel du syndicat, qui voit le jour le 22 janvier 1909. L'état d'esprit des vignerons dans les années qui suivent laisse prévoir une crise grave, qui surviendra en 1911 et sera connue comme la Révolution en Champagne, sans d'ailleurs que la Fédération ait jeté de l'huile sur le feu, bien au contraire. On espère, en effet, conjurer cette menace et elle va s'y employer, enjoignant ses efforts à ceux du Négoce. Il est logique de penser qu'il faut avant tout s'attaquer à la fraude, si impopulaire chez les vignerons et, pour ce faire, obtenir du gouvernement une loi interdisant l'utilisation de l'appellation Champagne pour tout vin qui n'est pas originaire de la Marne, même et surtout s'il a été fabriqué en Champagne avec des vins de l'extérieur. Dès 1903, le Négoce avait agi dans cette direction en demandant, en réponse à une enquête du Conseil général de la Marne, que soient fixées des pénalités contre les fraudeurs. Dans le même temps, on préparait à Paris une loi ayant pour but la répression des falsifications et des fraudes dans la vente de toutes marchandises et le Syndicat du commerce demandait qu'elle s'applique à la défense des appellations régionales de provenance des produits vinicoles. Donnant partiellement satisfaction à cette requête, la Loi du 1er août 1905 permet au gouvernement de statuer par voie réglementaire sur les inscriptions et marques indiquant, soit la composition, soit l'origine des marchandises, soit les appellations générales et de crus particuliers. Elle donne également aux tribunaux la possibilité de poursuivre les contrevenants, ce qu'ils font dès la fin de 1905 : un négociant de Reims est lourdement condamné, avec publication de la sentence dans 20 quotidiens et par voie d'affichage. Par suite de difficultés d'application, la loi de 1905 est modifiée par la Loi du 5 août 1908, d'après laquelle il peut être statué par décret pour déterminer la délimitation des régions pouvant prétendre exclusivement aux appellations de provenance des produits, en prenant pour base les usages locaux et constants. Il faut donc maintenant définir les limites géographiques destinées à délimiter la zone de l'appellation Champagne. C'est ce à quoi s'appliquent en commun le Négoce, qui en 1903 avait déjà proposé au Conseil général que soient inclus dans l'aire Champagne les seuls arrondissements de Reims, Épernay et Châlons, et le Vignoble, dont 6 000 vignerons signent une pétition rédigée dans le même sens par la Fédération des syndicats viticoles. Le Décret du 17 décembre 1908 leur donne satisfaction, en délimitant une Champagne viticole, zone dont doivent provenir obligatoirement les vins destinés à faire le champagne et comprenant, dans la Marne, les trois arrondissements proposés par le Négoce, dans l'arrondissement de Vitry-le-François, les communes des cantons de Vitry-le-François et d' Heiltz-le-Maurupt, et, dans l'Aisne, 46 communes des cantons de Condé-en-Brie, de Château-Thierry et de Charly ainsi que 36 communes des cantons de Braine et de Vailly. Cela étant, bien que le décret n'admette l'appellation que pour les vins récoltés et manipulés entièrement dans le territoire délimité, il faut maintenant obtenir que des mesures soient prises à l'échelon national pour empêcher que des vins étrangers ne viennent, par un simple passage clandestin en Champagne, se faire indûment baptiser champagne. Le Négoce s'y était employé, dès 1905, en demandant par la voix de son syndicat, dans une longue étude datée du 1er décembre, des textes réglementaires prescrivant de nombreuses mesures de sécurité, notamment un acquit11 de couleur spéciale pour les vins de Champagne, la mention obligatoire du mot champagne sur les étiquettes, bouchons et emballages, et l'application du principe du magasin séparé, autrement dit l'interdiction d'entreposer dans une même cave des vins de Champagne et des vins d'autres origines. Le Vignoble appuie ces propositions et demande que l'on y ajoute la suppression du secret professionnel de la régie et l'institution de déclarations de récolte et de stock susceptibles de faciliter les contrôles. En 1909, tout le monde attend en Champagne que le décret de délimitation soit, comme cela semble logique, suivi par des textes traitant des mesures complémentaires. L'obligation d'établir annuellement une déclaration de récolte a fait l'objet de la Loi du 25 juin 1907 et une importante décision administrative a prescrit aux receveurs buralistes de porter sur les acquits accompagnant les vins provenant de l'aire délimitée la mention Vin de la Champagne viticole. Mais les autres mesures tardent et les vignerons s'impatientent, d'autant plus que les fraudeurs, devant ce qui est pour eux une menace, se dépêchent de rentrer des quantités considérables de vins, de l'Aube notamment. On lit dans l'Illustration du 21 septembre 1907 : Il reste dans les caves de la Marne beaucoup de vin invendu, cependant que 30 000 pièces seraient entrées, l'an dernier, dans le département, pour en ressortir en bouteilles portant les étiquettes mensongères de champagne, ou bien d'Ay, Crémant, etc. L'action du Service de la répression des fraudes, créé à la suite de la loi de 1905 et dont la Fédération rémunère des agents, permet, il est vrai, d'en déférer certains devant les tribunaux, mais on en parle beaucoup dans la presse et l'étalage de ces irrégularités n'est pas fait pour calmer les esprits. La colère gronde encore davantage lorsque l'on apprend les pressions faites par certains sur le Parlement pour faire avorter la loi sur les mesures complémentaires. En septembre 1910, Gaston Poittevin écrit dans la Champagne viticole : C'est donc au Parlement de dire s'il veut rester conséquent avec lui-même. Que la réponse ne se fasse pas trop attendre car nous savons les vignerons dans un état d'exaspération tel qu'un simple petit mot suffirait à les faire sortir de la légalité. Il faut dire que le spectre de la misère hante à nouveau le vignoble; comme toujours en pareilles circonstances, ventre affamé n'a pas d'oreilles. Voici en effet dix années que la vigne est pour le vigneron une bête à chagrin. Elle est malade, ravagée non seulement par le phylloxera, mais aussi par les attaques cryptogamiques et les insectes ! Depuis 1902, les récoltes sont presque toutes décevantes, sinon catastrophiques. En 1903, la quantité est moyenne, mais irrégulière; le vigneron Ciret note sur son calepin que beaucoup de pays dans la Marne ont été gelés ou grêlés... un orage survenu dans la vendange a occasionné une grande perte de raisins et nui à la qualité. L'année 1904 est pléthorique et excellente, mais la récolte dépasse de moitié les besoins du commerce et reste à la propriété ou est vendue à la ville avec une baisse désastreuse (156), alors que dans le même temps certains négociants s'approvisionnent ailleurs ! La situation s'améliore en 1905 et 1906, puis surviennent à nouveau, coup sur coup, quatre mauvaises récoltes, 1907, de petite qualité, 1908, avec un rendement de 10 hl à l'hectare, 1909, avec une pourriture généralisée, et 1910 où, dans la plupart des crus, il n'y a pas de vendanges12. Voici ce que dit de cette année terrible le Syndicat du commerce des vins de Champagne, dans son assemblée générale du 23 septembre 1910 : L'année s'achève dans un désastre encore plus étendu et plus complet qu'en 1908. Aucun fléau n'aura épargné notre malheureuse contrée : les inondations, les orages et la grêle, le mildew qui a sévi partout en attaques répétées, la pyrale et la cochylis.
Le Négoce fait beaucoup pour alléger dans la mesure de ses moyens financiers la peine des vignerons, tout en s'efforçant de maintenir le potentiel de ses sources d'approvisionnement. Dès 1908 le Syndicat du commerce avait procédé à des dons en nature et à des prêts à la Caisse régionale agricole. Ces efforts sont poursuivis; plusieurs maisons de champagne consentent des avances très importantes à leurs livreurs de raisins et acceptent de cautionner leurs emprunts13. Il ne s'agit toutefois que de palliatifs, insuffisants à eux seuls pour apporter la prospérité au vignoble. Dans certaines localités, plus des deux tiers des terres sont hypothéquées. Déjà en 1907, on lisait dans l'Illustration les lignes suivantes : Les vignerons de la Marne sont malheureux, réellement; les frais d'entretien de la vigne ont été croissants, il s'en faut que les prix de vente aient suivi une même progression. On en déduit sans peine combien leur sort peut être pitoyable en 1911. C'est dur à vivre, fait dire Pierre Hamp à un vigneron dans La Peine des hommes. Les petits vont d'abord gagner cent sous chez le gros qui n'a jamais assez de monde pour sulfater vite; pendant ce temps, le mildiou avance dans leurs lopins. Certes, la misère est mauvaise conseillère, mais des personnages aux idées subversives se chargent d'attiser le mécontentement des vignerons. Après René Lamarre, dont les élucubrations sont encore dans l'air, des esprits aventureux se révèlent, comme les frères Moreau, affiliés à une fédération anarchiste, qui avaient essayé en 1906 de créer un syndicat commercial, à ne pas confondre, écrivaient-ils, avec les unions ou soi-disants syndicats qui n'ont jamais existé jusqu'à ce jour. Des éléments douteux viennent de Paris, dans un but apparemment révolutionnaire, répandant à profusion des tracts, se signalant par la violence de leurs attaques contre le Négoce. On y parle de l'implacable férocité des tyrans qui vont entendre résonner lugubrement le rugissement furieux de leurs innombrables victimes ! Les journaux anarchistes font chorus, en particulier l'Observateur, dont le numéro du 1er février 1911 est presque exclusivement consacré à la fraude en Champagne. Le drapeau rouge et le chant de l'Internationale joueront parfois leur rôle dans les manifestations vigneronnes qui vont bientôt avoir lieu, mais sans que les vignerons leur donnent un sens révolutionnaire. Ils les considèrent comme le symbole des opprimés et de leurs revendications économiques. Y a-t-il eu complot, politique ou anarchiste, visant à fomenter des troubles en Champagne ? On en a parlé, mais la justice de l'époque a répondu par la négative, après avoir fait comparaître des agitateurs mêlés aux événements. De toute manière, les esprits étaient suffisamment échauffés pour rendre superflue l'intervention d'activistes politiques. Il faut parler aussi de l'ahurissant Bolo, qui se fait appeler Bolo-Pacha, espion, bigame, menant grand train à Paris. De bonne famille marseillaise, il avait été fait pacha par le khédive d'Égypte. Il a ses entrées dans tous les milieux politiques et, comme l'écrit Jean Nollevalle, les vignerons ne peuvent pas ne pas être trompés par ce bourgeois magnifique et séducteur, aux relations les plus flatteuses (446). Il sera fusillé en 1918 pour intelligence avec l'ennemi, mais en attendant il intervient en Champagne en 1911, s'en prétendant le sauveur, au titre de président de la Confédération générale agricole pour la défense des produits purs, qu'il avait créée par philanthropie et à laquelle adhérait la Fédération. Le 16 octobre 1910, a lieu à Épernay un meeting de protestation organisé par la Fédération. Cette importante manifestation, groupant 10 000 vignerons, se déroule dans le calme, mais dans un climat tendu car, comme l'écrit Jean Nollevalle, il n'est pas une autorité qui, à ce moment, ne se souvienne des émeutes du Midi en 1907 (446). La Fédération remercie les vignerons de leur sang-froid par une communication se terminant par : À bas la fraude ! Vive la Champagne viticole délimitée, alors que l'ordre du jour comportait seulement: À bas la fraude ! Vive la Champagne viticole ! Il semble donc qu'il y ait eu prise de conscience au cours de la réunion. Et, bientôt, naît l'agitation. Le 4 novembre, dans plusieurs communes
du vignoble, on décide la grève de l'impôt. Pendant deux mois et demi
des incidents se succèdent sans grande gravité, les vignerons s'en prenant
aux transports de vins étrangers, perçant quelques fûts en gare ou dans
les celliers, cassant quelques vitres. Mais l'énervement grandit, et à
chaque fois on bat le rappel du vignoble, avec tocsin, sonneries de clairon,
tir de fusées paragrêles. Le 17 janvier 1911, à Damery, le chargement
d'un camion est jeté à la Marne et les caves et celliers d'un négociant
fraudeur sont mis à sac tandis que le drapeau rouge flotte sur la mairie.
Un incident analogue se produit le lendemain à Hautvillers et le surlendemain
le vignoble de la vallée de la Marne est en état de siège. Le 31e
régiment de dragons, en garnison à Épernay, et des éléments de
renfort de quatre autres régiments interdisent les accès d'Épernay
et, montant la garde à la gare et chez des négociants, se répartissent
entre Damery, Venteuil, Lumières, Ay et Hautvillers. Le 20 janvier, le
préfet, accompagné de l'inévitable Bolo, harangue 2000 vignerons à Venteuil
et leur demande de cesser leurs déprédations, s'engageant en échange à
obtenir l'arrêt des transports de vins étrangers. Pendant quinze jours
les négociations continuent sur ce thème, sans incidents, entre l'autorité
préfectorale, les négociants et les vignerons. Le Parlement adopte enfin les mesures complémentaires en votant la Loi du 10 février 1911. Elle impose l'obligation d'apposer le mot champagne sur les étiquettes, bouchons et emballages, et la mention Vin déclaré originaire de la Champagne viticole sur les titres de circulation relatifs à tout vin qui en est issu. Elle stipule que pour bénéficier de la dénomination Champagne, les vins mousseux devront être produits exclusivement avec des raisins et des vins provenant de la zone délimitée. Ils devront en outre y avoir été entièrement manipulés et être entreposés dans des magasins séparés de tout autre local contenant des vendanges ou des vins étrangers à la région. Cette loi est une grande victoire remportée sur la fraude par les Marnais, qui pavoisent, acclament la Fédération, Bolo et... les soldats, qui rentrent dans leurs casernements. Hélas ! il faut bientôt déchanter car ces mesures mécontentent les Aubois qu'elles privent de toute possibilité de vendre leurs récoltes aux négociants de la Champagne délimitée. Ils vont donc tout faire pour en empêcher l'application, aidés par leurs parlementaires et par des négociants fraudeurs qui ont constitué un Syndicat de défense des négociants en vins de Champagne et autres, en cercles et en bouteilles et fondé un journal virulent, La Champagne commerciale, qui s'en prend à la délimitation et attaque le grand commerce. Inquiets de cette remise en cause de résultats si péniblement acquis, excédés, les vignerons se préparent à agir. On placarde à Cumières une affiche où on peut lire : Vignerons de la Marne, l'heure est grave ! Les intérêts de notre beau vignoble vont être impitoyablement sacrifiés. Avant de périr, nous saurons faire notre devoir. Nous connaissons ceux qui sont la cause de tout le mal. Contre ces misérables fraudeurs, soyons tous debout. |
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