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HISTOIRE DU CHAMPAGNE : XXe siècle : Révolution vigneronne
    Le 11 avril 1911, télégraphiée de Paris, éclate une nouvelle qui va mettre le feu aux poudres. Il s'agit d'une motion du Sénat, votée le jour même, exprimant sa confiance au gouvernement pour déposer le plus tôt possible un projet de loi assurant la répression de la fraude sans maintenir les délimitations territoriales qui sèment la division entre les Français. Immédiatement, le vignoble passe à l'action. Dans la nuit, on saccage des celliers et immeubles de négociants fraudeurs, ou supposés tels, à Damery, à Dizy et à Ay.

   Au petit jour, les troupes se mettent en place, rien moins cette fois-ci qu'une brigade de cavalerie, sous le commandement d'un général.

   Le 12 avril, face à 5 à 6 000 vignerons venus de 51 communes viticoles, Ay est tenu par quatre escadrons de chasseurs et dragons, soit environ 600 cavaliers. Vers 13 heures, se heurtant à des barrages de troupe, une colonne de 2 000 émeutiers se dirige vers la seule issue qui lui reste pour pénétrer dans Ay, le boulevard du Nord, qui longe le coteau et où se trouvent plusieurs maisons de champagne importantes14. Les assaillants sont résolus; parmi eux, on compte beaucoup de femmes, encore plus acharnées que les hommes, et aussi des éléments douteux étrangers au vignoble. Ils sont bientôt maîtres d'une partie du boulevard et saccagent plusieurs établissements. Toujours à cheval, bombardés de projectiles divers depuis le haut des murs de soutènement, les militaires sont impuissants contre le déferlement de la violence. Au lieu de renforcer la troupe, on en réduit encore les effectifs en envoyant un escadron à Mareuil-sur-Ay, pourtant relativement calme, à la demande de M. de Montebello, député-maire. Débordés de toutes parts, observant les ordres qui sont de ne pas tirer, les cavaliers doivent mettre sabre au clair pour se dégager, laissant le champ libre aux émeutiers qui incendient les maisons Ayala et Bissinger qui pourtant ne font partie en aucune manière du négoce fraudeur. Ainsi que l'écrit Jean Nollevalle, avant ces excès, l'émeute était populaire. Après le sac de ces deux maisons, à qui personne n'avait rien à reprocher, elle fit horreur (446). Le boulevard du Nord présente un spectacle de désolation. Le Réveil de la Marne écrit : Il ne reste plus que des murs calcinés et noircis; des chais, des magasins, on ne voit glus que la carcasse et quelques poutres de fer tordues. À l'intérieur de ces magasins, des morceaux de verre brisé, d'étiquettes, de caisses à demi consumées, des tonneaux défoncés, démontrent l'acharnement des incendiaires et des pillards.

   Ce même 12 avril, un autre groupe d'émeutiers se dirige sur Épernay en chantant la Champenoise15 , dont l'air est celui de l'Internationale. Ce sont des vignerons de Moussy et des communes environnantes, moins nombreux que ceux d'Ay, mais aussi excités. Au passage, ils ont saccagé à Pierry l'établissement d'un négociant. En arrivant à Épernay, au début de l'après-midi, ils font de même chez un transporteur et chez un fraudeur notoire. Le préfet de la Marne, qui est sur place, tient avant tout à protéger Épernay, ce qui a d'ailleurs privé les cavaliers d'Ay de renforts qui leur auraient été bien nécessaires. Il dispose donc de forces militaires importantes, six escadrons de cavalerie, trois compagnies et deux sections d'infanterie, le tout sous le commandement du général Abonneau. La foule des vignerons a gagné le centre d'Épernay lorsque la troupe reçoit l'ordre de les disperser. Dragons et chasseurs, appuyés par les fantassins, dégagent les places et les rues. À 17 heures 30, l'armée est maîtresse de la situation, sans que l'on ait eu à déplorer des incidents aussi graves qu'à Ay.

    Les 13 et 14 avril, ce sont les derniers soubresauts de l'agitation : des barricades à Venteuil, quelques destructions autour d'Épernay et à Trépail, une alerte à Vertus. Le 15, la révolte est matée, et pour être sûr qu'elle ne reprenne pas, le vignoble est occupé jusqu'aux vendanges par 40 000 hommes de troupe, répartis en sept secteurs commandés chacun par un colonel !

   Les dégâts sont importants, certes, si on les considère au niveau local, mais à l'échelle du vignoble leur ampleur apparaît comme assez modeste. C'est miracle que l'on n'ait pas eu à déplorer durant les émeutes des morts ou même des blessés graves. Mais l'autorité a eu peur, et la répression est d'autant plus sévère. Les arrestations sont nombreuses, les condamnations très lourdes, surtout, toutes proportions gardées, pour les petits délits16. Par contre, les meneurs, ou réputés tels, et les incendiaires sont jugés plus équitablement en août 1911 par la cour d'assises de Douai qui, pour 46 comparutions, ne prononce que 7 condamnations. Quatre mois, il est vrai, ont passé depuis les faits et le procès ne se déroule pas en Champagne; en outre, les grands négociants sont venus témoigner en faveur de plusieurs des représentants du Vignoble.

   Ainsi aura pris fin une période de luttes, dont il faut déplorer les excès, mais qui a servi le champagne dans la recherche de son authenticité. En outre, le Vignoble y a trouvé une cohésion nouvelle, dont ont profité ses structures syndicales, et le Négoce en a tiré avantage dans la mesure où les revendications des vignerons lui ont permis de se débarrasser plus facilement des fraudeurs, brebis galeuses qui le déshonoraient. Les responsables de l'une et l'autre profession, dans une estime réciproque, ont perçu la possibilité et la nécessité de travailler ensemble pour la défense de leurs intérêts communs.

L'AGITATION DANS LE VIGNOBLE AUBOIS

   Une autre révolte vigneronne, cependant, a surgi dans l'Aube où, on l'a vu, les mesures complémentaires étaient en voie d'interdire les expéditions des vins locaux à destination des celliers des négociants fraudeurs de Reims, Épernay et autres lieux. L'Aube avait initialement demandé, lors de la préparation du Décret du 17 décembre 1908, à être incluse dans la délimitation de la Champagne viticole, en s'appuyant sur des raisons historiques et économiques.
Sous l'Ancien Régime, bien sûr, l'Aube c'était la basse Champagne, juxtaposée, sans lui être opposée, à la haute Champagne dont fait partie le territoire de l'actuel département de la Marne. Mais si la région de Bar-sur-Aube a toujours appartenu administrativement à la Champagne, celle de Bar-sur-Seine-Les Riceys n'était pas comprise dans la généralité de Champagne, étant d'ailleurs, du point de vue viticole, considérée en 1910 encore comme appartenant à la basse Bourgogne dont, écrivait Guyot, elle possède les cépages, les terrains et le climat (284) . Administrativement, en tout cas, le département de l'Aube, y compris ce qui est alors l'arrondissement de Bar-sur-Seine17, a pour chef-lieu Troyes, la capitale historique des comtes de Champagne; les Aubois peuvent donc, à bon droit, se dire champenois.

   Il est vrai que les Marnais soutiennent que seuls leurs vins ont le droit de s'appeler champagne. Le 1er juin 1888, la Chambre syndicale du commerce des vins de Champagne écrit à la Revue des vins et liqueurs que les produits de tous les raisins qui n'ont pas été récoltés dans la Marne, qu'ils proviennent des vignes de l'Aube ou de tout autre département... sont considérés comme des vins étrangers à la Champagne, et ne sauraient dès lors légitimement en porter le nom. Mais il est vrai aussi, on le sait, que certaines maisons de commerce utilisent sans vergogne les vins de l'Aube pour les incorporer aux leurs, et c'est bien ce que dit tout nettement Eugène Maury, vers 1900, dans son ouvrage L'Ancien vignoble Bar-sur-Aubois : De nos jours, les négociants de Reims et d'Épernay viennent enlever les vins blancs de notre région pour fabriquer le champagne. Les Aubois font d'ailleurs remarquer que leurs vins se prêtent particulièrement bien à l'effervescence et que dans les années 1830, avant qu'ils n'approvisionnent les celliers de la Marne, ils étaient partiellement transformés sur place en mousseux de qualités.

    Priver les vignerons aubois de la possibilité de vendre leurs vins dans la Marne, c'est leur mettre le couteau sous la gorge. S'ils ont autrefois fait avec les produits de leurs 20 000 hectares de vignes un commerce important avec la France entière, ils ne disposent plus, avec les 5 000 hectares qui leur restent, que de vins ne pouvant plus concurrencer ceux des vignobles plus méridionaux, pour les raisons qui ont amené le déclin des vins tranquilles du reste de la Champagne. Leur seul débouché possible, en dehors d'un marché allemand limité, est bien la participation à la production du champagne.

   Les Aubois sont d'autant plus furieux d'être exclus de la délimitation viticole champenoise que le Décret du 17 décembre 1908 y a admis le vignoble de l'Aisne qui, historiquement et administrativement, ne peut se dire réellement champenois et que d'ailleurs le Marnais n'a jamais considéré comme tel (lorsque le phylloxera a atteint Tréloup, on a pu lire dans le Vigneron champenois qu'il n'était pas en Champagne). Selon les vignerons de l'Aube, le vin de l'Aisne est un infâme jus de Soissons, allusion aux haricots du Soissonnais.

   À ces raisons profondes du malaise aubois s'ajoutent des causes occasionnelles, les mêmes que dans la Marne, phylloxera et reconstitution, encore que celle-ci soit presque terminée, maladies de la vigne, récolte inexistante en 1910, avec la misère qui en découle. Puisque la loi se refuse à les considérer comme champenois, les vignerons aubois, soutenus dans leur action par les négociants fraudeurs de la Marne, vont lutter contre le principe même de la délimitation qui les empêche de vendre les vins qu'ils attendent de la prochaine récolte.

   Dès le début de 1911, en février et mars, le vignoble de l'Aube s'agite sous l'impulsion d'un certain Gaston Checq. Celui-ci, petit homme sec et énergique, crée en février la Ligue de défense des vignerons de l'Aube. Elle supplante rapidement la Fédération des vignerons de l'Aube qui avait été mise sur pied à Bar-sur-Aube le 29 janvier lors d'une importante manifestation qui avait regroupé 1 500 vignerons, avec comme président d'honneur Paul Meunier et comme président actif Paul Caillot. On fait la grève de l'impôt, on manifeste, les conseils municipaux démissionnent; dans le département 125 communes sont sans municipalité, dont la ville de Troyes.

    Ayant appris le 15 mars que le président du Conseil avait déclaré que la délimitation est faite et bien faite, les vignerons défilent le 19 à Bar-sur-Aube et à Polisot derrière le drapeau rouge et chantent l'Hymne des vignerons champenois de l'Aube 19 . À la fin de la manifestation de Bar-sur-Aube, on brûle les feuilles d'impôts dans des hottes de vendange, ainsi que les effigies du président du Conseil et de Léon Bourgeois, sénateur de la Marne. Ce n'est que grâce à Gaston Checq que le pire peut être évité. Le 27 mars, encore à Bar-sur-Aube, pavoisée de drapeaux rouges par les vignerons, mairie comprise, une manifestation houleuse oblige le sous-préfet à faire appel à la troupe, qui n'a cependant pas à intervenir.

   Le 9 avril 1911, une manifestation de grande envergure a lieu à Troyes, où 5 à 7000 vignerons, venus par trains spéciaux de tous les coins de l'Aube, sont rejoints par les bataillons de fer formés par quelques centaines de leurs collègues venus à pied de Bar-sur-Seine et de Bar-sur-Aube. La devise de ces irréductibles est : Vaincre ou mourir. Parmi eux se trouvent des hommes de tous âges, parfois septuagénaires, et même quelques femmes. Les vignerons portent leur fousseux (binette) redressé en fer de lance, leur musette et leur baril. On a distribué à chacun un macaron rose avec ces mots : «Champenois nous fûmes, Champenois nous resterons, et ce sera comme ça ! » (508) . Le défilé de Troyes est grandiose, les organisations ouvrières locales y participant; toute la population de la ville est dehors par cette belle journée du dimanche des Rameaux. La manifestation se déroule dans l'euphorie car on a appris que, trois jours plus tôt, la commission de l'Agriculture de la Chambre des députés a voté une motion en vue de l'intégration des vignobles de l'Aube dans la Champagne viticole. On a seulement à déplorer en fin de journée quelques incidents sans réelle gravité, la foule ayant cru à tort que Gaston Checq avait été arrêté.

    La décision de remise en cause de la délimitation, origine des graves désordres survenus les 11 et 12 avril dans la Marne, aurait dû calmer les Aubois, mais il n'en est rien car ils restent méfiants, dans l'absence de précisions sur leur véritable sort. Des manifestations, frisant parfois l'émeute, se succèdent jusqu'en juin, et notamment à partir du début de ce mois lorsque l'on apprend que Paris s'oriente vers une solution de compromis qui ne satisfait absolument pas les vignerons, et selon laquelle le département de l'Aube bénéficierait d'une appellation particulière, Basse Champagne ou Champagne deuxième zone. Cette seconde appellation est finalement retenue parle Décret du 7 juin 1911. Elle s'applique aux arrondissements de Bar-sur-Aube et de Bar-sur-Seine, et aux cantons de Chavanges et de Villenauxe, mais aussi dans la Haute-Marne à l'arrondissement de Wassy, dans la Seine-et-Marne, aux communes de Nanteuil et de Citry (au nord-est de la Ferté-sous-Jouarre), et dans la Marne à l'arrondissement de Sainte-Menehould et aux communes de l'arrondissement de Vitry-le-François non comprises dans la région délimitée par le Décret du 17 décembre 1908.

   Les Aubois avaient eu raison de se méfier. Le texte du décret ne leur permet pas de faire acheter leurs vins par les négociants de la Marne produisant sous l'appellation Champagne. Ils peuvent tout au plus vendre leur production sous l'appellation Champagne deuxième zone, qui doit être inscrite en toutes lettres sur l'étiquette. On peut donc tout craindre de la part des vignerons. Aussi les autorités font-elles appel encore une fois à l'armée qui, avec des renforts venus d'Auxonne et de Gray, parvient à maintenir l'ordre jusqu'aux vendanges. Celles-ci font diversion et c'est bientôt le retour au calme, d'ailleurs facilité par des initiatives du Parlement visant une fois encore à remettre en question la délimitation, devant les protestations soulevées dans diverses régions viticoles par les décisions prises. Un projet de loi est déposé le 30 juin 1911 ; mis en discussion en 1913 seulement, la guerre l'empêche de voir le jour et les vignerons vont avoir pendant de longues années d'autres soucis. Ainsi s'achève une période tumultueuse de l'histoire du vignoble champenois. De tournure plus impulsive dans la Marne, plus réfléchie dans l'Aube, elle reste très présente dans l'esprit des vignerons d'aujourd'hui.

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