Culture de la vigne : Aléas viticoles

7.          LES CHENILLES ET AUTRES LARVES

A.               LA PYRALE

La pyrale, ou ver de la vigne, était aussi appelée ver de l'été et ver de la feuille en Champagne où elle est à l'état endémique depuis le XVIIIe siècle. C'est une chenille de papillon qui dévore les jeunes feuilles et les jeunes grappes. Elle n'a qu'une génération par an mais elle est très prolifique et il arrive que l'on trouve plusieurs centaines de chenilles sur une seule souche, ce qui arrête totalement sa croissance. Elle cause parfois de très graves dégâts et la mémoire du vigneron garde le souvenir de ravages qui, comme en 1875 et 1937, ont laissé des traces pendant plusieurs années. Il existait alors, il est vrai, peu de moyens pour la combattre, mais elle demeure une menace réelle; son évolution est cyclique.

B.               LES VERS GRIS

On groupe sous le nom de vers gris les chenilles de différents papillons de la famille des noctuelles. Très voraces, elles s'attaquent chaque année aux bourgeons, lors de leur débourrement. Elles peuvent en détruire plusieurs dans la nuit et causer des dégâts importants, généralement locaux mais parfois étendus, comme en 1911 dans la vallée de l'Ardre. Parfois, les larves de noctuelles s'attaquent plus tardivement aux feuilles, dont elles peuvent dévorer entièrement le limbe. C'est le cas pour la noctuelle du chou, souvent improprement appelée pyrale noire, dont les ravages débutent à la fin du mois d'août.

C.               LES VERS DE LA GRAPPE

Les vers de la grappe, appelés aussi les tordeuses de la grappe, sont les larves de deux papillons qui ont des modes de vie analogues, la cochylis 5 et l'eudémis. La cochylis est très anciennement connue en Champagne, où sa chenille porte ou a porté les noms de ver coquin, ver rouge, ver de vendange, ver de l'automne. Des invasions sérieuses y ont eu lieu de 1779 à 1784 et on a vu le souci qu'elle donnait aux vignerons du XIXe siècle. On parle de l'eudémis en France depuis 1891 et en Champagne depuis 1914. Les vers de la grappe s'attaquent au printemps aux inflorescences puis en été, par leur deuxième génération, aux grains qu'ils détruisent les uns après les autres, exposant notamment la grappe à la pourriture grise. L'eudémis a même une troisième génération qui attaque les fruits en fin de maturation mais, néanmoins, ses dégâts sont dans l'ensemble moins graves que ceux causés par la cochylis qui, écrivait le docteur Jolicœur avant l'apparition du phylloxera et des acariens, est assurément le parasite dont le vigneron a le plus généralement à redouter les atteintes (313). En outre, au début des années 1980 l'eudémis se rencontrait presque exclusivement dans quelques vignes des environs d'Épernay, alors que partout ailleurs les tordeuses de la grappe étaient représentées par la cochylis.

D.               LES COCHENILLES DE LA VIGNE

Les cochenilles de la vigne sont, comme le phylloxera, de l'espèce des rhynchotes. Présentes dans le vignoble champenois par intermittence depuis très longtemps, on a noté la fin des années 1970 une recrudescence inquiétante de leurs invasions, qu'il s'agisse de la cochenille du cornouiller, ou lécanium de la vigne, dont le corps est recouvert d'une coque cireuse brune, ou de la cochenille floconneuse de la vigne, dont la coque laisse échapper une sorte de coton blanc. Les pullulations sont redoutables car chaque femelle, fixée dès la sortie de l'hiver sur les sarments, peut pondre annuellement 1 500 à 2 000 neufs. Les larves des cochenilles de la vigne écloses en été se nichent sur les feuilles, dont elles sucent la sève. Il peut s'ensuivre une baisse de maturité et surtout un manque d'accumulation des réserves avec des répercussions néfastes sur la végétation du printemps suivant. En outre, ces insectes sécrètent un liquide sucré, le miellat, sur lequel se développent divers champignons de couleur noirâtre constituant la fumagine, qui souille les feuilles et les raisins.

E.               LA BOARMIE

La boarmie n'a été identifiée en Champagne qu'en 1978. Elle est difficile à repérer car son immobilité sur la vigne et sa couleur la font ressembler à une vrille, ou à un sarment d'entre-cœur de l'année passée oublié lors de la taille. Elle mange les bourgeons au débourrement et elle peut, comme les vers gris, provoquer des dommages importants.

F.               LES AUTRES LARVES

D'autres larves peuvent causer occasionnellement des dégâts à la vigne, comme l'écaille martre, qui a été observée en grand nombre sur les rives de la Marne vers 1880, la cécidomyie, diptère très rare mais toujours présent dans le vignoble champenois, la chenille à sac, la larve du bombyx livrée, l'eulia, ou petite tordeuse de la grappe, tristement célèbre en 1958, l'hibernie, ou phalène effeuillante, rencontrée à Mailly-Champagne entre les deux guerres. On a toujours craint le ver blanc du hanneton, trisannuel, qui attaque les racines de la vigne mais à qui tant d'écoliers doivent le plaisir d'avoir hannetonné pendant les belles journées du début de l'été, l'Association viticole champenoise ayant même organisé en 1928 et en 1931 des concours de hannetonage entre les instituteurs qui se proposent de faire participer les enfants de leur école au ramassage des hannetons (Le Vigneron champenois, février 1931).

8.          LES COLÉOPTÈRES

A.               LE CIGARIER

Le cigarier, ou rhynchite, est cet insecte vert métallique, d'environ 1 cm de long, qui sous le nom de bêche a tant fait rager le vigneron champenois des siècles passés, alors qu'il était connu également comme liset ou lisette, attelabe, cunche et urbec. C'est lui qui, dès le XVIe siècle, faisait noter par Jean Pussot sur son journal : affluence des besches aux vignes qui les molestèrent merveilleusement et firent grand dommage, et, au début du XVIIIe siècle, écrire au frère Pierre : Et s'il vient dans les vignes des Bêches, animaux pernicieux aux plantes, il faut les faire éplucher, mettre dans des sacs, brûler un peu loin de la Vigne, et enterrer les cendres (487). Et à Verzy, on employait, concuremment probablement, un autre moyen : en 1753, pour venir à bout du redoutable fléau, on promenait sur tout le territoire de la commune... la châsse de saint Basle ! Le nom de cigarier a été donné vers 1880 à la bêche car en juin l'insecte pique les feuilles de la vigne, ce qui provoque leur enroulement à la façon d'un cigare. Il pond ensuite dans les plis de la feuille qui se dessèche, ce qui compromet la maturation et l'aoûtement. Le cigarier réapparaît épisodiquement en Champagne mais ses dégâts n'ont plus rien de comparable avec ceux d'autrefois.

B.               L'EUMOLPE OU GRIBOURI

L'eumolpe, ou gribouri, est un petit coléoptère noir environ 5 mm de long, connu lui aussi depuis plusieurs siècles. L'abbé Pluche en faisait déjà mention. À certaines époques le vignoble en a durement pâti, et c'est lui qui est cité en premier comme ravageur dans les réponses au Questionnaire sur la Vigne de 1842. On le chassait parfois avec des poulets de race Leghorn que l'on promenait dans la vigne après un dressage spécial et facile (434). On l'a appelé et on l'appelle encore, tête-cache, diablotin et surtout écrivain car il dévore les feuilles en les découpant en tous sens en petites lanières semblables à des caractères d'écriture. Il marque de même les grains de raisin de façon caractéristique. Les dégâts dont l'eumolpe est responsable sont analogues à ceux causés par le cigarier mais il est devenu plus rare que ce dernier.

C.               L'OTIORRHYNQUE

Appelé aussi charançon, coupe-bourgeons, cul-crotté, l'otiorrhynque est un coléoptère d'environ 1 cm de long, noir et grisâtre; il existe en plusieurs types. On en connaît deux en Champagne : l'otiorrhynque sillonné, ou grande bêche-culasse, et l'otiorrhynque de la Livèche, ou bêche-culasse. C'est ce dernier qui est plus précisément le cul-crotté. Comme le cigarier et le gribouri, c'est une vieille connaissance, mais il ne se contente pas comme eux d'attaquer les jeunes pousses et les feuilles, il ronge aussi les bourgeons qu'il détruit entièrement. Il est heureusement assez peu répandu, sauf près des friches.

9.          L'ÉTOURNEAU

Déjà cité dans le Roman de la Rose pour son goût pour les raisins, l'étourneau sansonnet a toujours été un habitué des vignes de France et d'ailleurs, comme aussi des vergers et des champs de maïs. Parlant de l'honneur, Maurin Régnier écrivait (529) :

Encore qu'on voye apres courir certains cerveaux,
Comme après les raisins courent les estourneaux.

Les étourneaux sont des oiseaux de l'ordre des passereaux, au plumage noir aux reflets vert bronzé et poupres, d'une taille voisine de celle du merle. Ils sont sédentaires ou migrateurs, mais ce sont ces derniers qui, séjournant en France d'octobre à mars, forment d'énormes concentrations, passant la nuit dans des dortoirs qui peuvent en contenir plus d'un million! et qui, du fait de leur arrivée en octobre, sont particulièrement dangereux lors des vendanges tardives. Les étourneaux se déplacent en bandes compactes, dont l'effectif varie d'une cinquantaine à plusieurs milliers et même dizaines de milliers. Leur vol est rapide et les évolutions groupées sont d'une précision et d'une soudaineté étonnantes. II est fascinant d'observer ces nuages noirs se déplaçant à grande vitesse à une trentaine de mètres au-dessus du sol, changeant brusquement de direction à plusieurs reprises avant de s'abattre sur les vignes.

Or, ce sont des nuages de malheur! L'étourneau, qui pèse 70 à 80 grammes, consomme environ 30 grammes de nourriture par jour soit, pour une population d'un million, quotidiennement 30 tonnes. C'est dire le danger que représentent ces ravageurs pour les vignes. En France, leurs effectifs s'accroissent d'année en année par suite de changements de comportement des migrateurs, aggravés par une explosion démographique. L'importance des dégâts augmente en proportion et on a vu dans les années 1970 des étourneaux manger en totalité les 6 000 kilos de raisins laissés sur un hectare de vignes dans l'attente d'un second passage des vendangeurs. Certes, ils frappent d'une manière ponctuelle, un peu comme la grêle, et les quantités détruites ne représentent qu'une faible partie de la récolte champenoise. Mais à l'échelle individuelle, les méfaits de ces oiseaux peuvent être catastrophiques. Il est donc nécessaire de combattre l'étourneau, bien qu'il soit parfois classé dans les oiseaux utiles puisqu'il se nourrit aussi d'insectes et que dans les pays du Nord et de l'Est on leur construit des nichoirs.

La lutte est difficile et décevante, en raison de l'apparition rapide de phénomènes d'accoutumance; si l'étourneau est le symbole de l'étourderie, il compte en réalité parmi les plus intelligents des animaux à plumes, si l'on en juge par la variété de ses comportements et ses incroyables facultés d'adaptation (264). On emploie en Champagne, sans résultat appréciable, des épouvantails, des bandes plastiques multicolores flottant au vent, divers dispositifs sonores tels que pétards, canons, fusées. L'Institut national de la recherche agronomique a mis en expérimentation à la fin des années 1970 une méthode d'effarouchement acoustique, qui consiste en une diffusion d'émission de signaux naturels échangés entre eux par les étourneaux, cris d'alarme en particulier. Les premiers résultats obtenus sur le terroir de Bouzy sont prometteurs.

On utilise parfois des filets de protection en viscose et même de véritables filets de pêche, qui mettent les raisins à l'abri des oiseaux. C'est une méthode efficace mais assez onéreuse et surtout contraignante du fait des nécessités de pose et de dépose. L'usage des filets de protection reste donc très limité. Curieusement, on les trouve surtout aux extrémités des vignes les plus exposées aux ravages... des citadins du dimanche. Dans certaines communes du vignoble, enfin, des groupes de chasseurs tirent au fusil sur les étourneaux, avec une autorisation spéciale si la chasse n'est pas encore ouverte. C'est une méthode beaucoup moins de destruction que d'intimidation et qui a l'inconvénient de renvoyer aux voisins les vendangeurs indésirables, comme c'est d'ailleurs le cas pour les autres procédés d'effarouchement.

10.        LES AUTRES RAVAGEURS DE LA VIGNE

Les raisins sont la proie des étourneaux, mais aussi d'autres oiseaux. Les dégâts dont ceux-ci sont responsables sont cependant beaucoup moins graves car ils ne sont pas en bandes aussi importantes, mais Urbain et Jouron ont tout de même écrit : Aussitôt le raisin reconnu mûr, il faut se hâter, car grives, sansonnets, perdreaux, et cailles s'en gorgent à l'envi (629). En outre, il arrive que si les moineaux mangent les bourgeons au débourrement, le même accident peut se produire avec les limaces grises, les escargots, les campagnols (les souris des vignes) qui peuvent être très dangereux, et enfin les lapins dont les garennes sont situées à proximité des vignes.