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HISTOIRE DU CHAMPAGNE : Culture de la vigne : Culture
Il faut noter cependant que le désherbage chimique doit surmonter un phénomène gênant, l'inversion de la flore. Les espèces très sensibles, tels que le mouron, la véronique, la matricaire ou camomille, ont pratiquement disparu du vignoble. La place étant libre, d'autres plantes sont venues la prendre, le liseron, la passerage, surnommée en Champagne le chou-fleur d'Ambonnay, la morelle noire, la potentille rampante, le chardon, la carotte et le panais sauvages, l'épilobe qui, en une année, a envahi une quarantaine d'hectares du vignoble de Verzenay, la renouée persicaire. Leur propagation se fait, on le voit, avec une rapidité déconcertante, démontrant le danger toujours menaçant de l'envahissement du vignoble par des plantes nouvelles et la nécessité d'une mise au point permanente des herbicides, d'autant plus que des espèces s'adaptent à certaines produits, comme le séneçon, réapparu dans la majeure partie du vignoble en 1981.

Une autre question posée par le désherbage chimique est celle de la pollution qui pourrait résulter de la présence des herbicides dans l'eau de ruissellement accumulée en bas de pente et provoquer des dégâts dans les cultures voisines ou contaminer les rivières. En Champagne viticole, les responsables communaux et syndicaux sont très attentifs à ce problème et on peut penser que l'utilisation des produits convenablement limitée qui y est de règle écarte tout danger sérieux de pollution.

Tout bien pesé, le désherbage chimique est un progrès technique indéniable, qui s'accompagne d'un réel avantage économique. Comparé en non-culture aux modes traditionnels de travail de la terre, son coût est plus élevé les deux premières années mais ensuite l'économie est sensible. Il y avait un choix à faire entre le labour, accompagné ou non de désherbage partiel, et la non-culture. Celle-ci semble l'avoir définitivement emporté puisqu'en 1980 on estimait qu'elle intéressait 70% du vignoble, contre 20% pour le désherbage partiel et 10% pour les labours accompagnés de façons superficielles sans aucune utilisation des herbicides. On a pu même lire dans le Vigneron champenois du mois d'avril 1981 : Très peu de vignes ont été buttées cet hiver à part les jeunes plantations.

C.               L'ÉROSION DES TERRES

De la disposition des vignes champenoises en coteaux, il résulte fréquemment des effets de ravinement causés par les averses et par les pluies d'orage, entraînant des masses de terre au bas des pentes et sur les champs avoisinants. Les très fortes précipitations peuvent même déchausser les ceps et transformer les chemins en rivières, allant jusqu'à déposer des couches de boue dans les rues des villages. Ce phénomène oblige le vigneron à remonter à grand-peine sur sa vigne la terre fertile. Il a toujours été constaté en Champagne, mais il s'est amplifié depuis la dernière guerre en raison de la reconstitution, qui a supprimé peu à peu les terres en friches qui le limitaient considérablement, tandis que, pour faciliter la motorisation, on supprimait les arrêts d'eau, les talus, tout ce qui avait pour effet de freiner la chute des eaux.

La non-culture remplace le ravinement par un ruissellement qui se produit sur la surface croûteuse du sol, et dont l'écoulement s'effectue par les rigoles des interlignes en emportant beaucoup moins de terre. On peut même en interdire presque totalement l'exportation en laissant sur le sol les composts urbains, qui forment une couverture limitant considérablement le ruissellement. Les sarments non broyés restés sur place après la taille jouent un rôle analogue lorsque, au bout de deux ou trois ans, ils se sont convenablement incorporés au sol. Par les techniques modernes de culture, on est donc arrivé à lutter efficacement contre l'érosion et, par voie de conséquence, contre la pollution que pourrait causer l'entraînement des produits de traitement.

D.               LES APPORTS DE TERRE

Plantés depuis des siècles, les coteaux viticoles champenois sont en permanence l'objet d'un phénomène d'usure, provenant de l'érosion du sol, de sa dégradation, de la fatigue résultant des échanges qu'il entretient avec la vigne et de l'épuisement en matières organiques qui en découle. Si on n'y porte remède, la couche de terre arable diminue, les carences minérales se multiplient, la vigne dépérit. Il est donc nécessaire de rajeunir le sol de temps à autre et c'est ce que fait depuis des siècles le vigneron champenois par ses apports de terre.

Profitant généralement du froid de l'hiver, qui durcit les sols et les rend plus praticables, il fait déverser par camions au pied de sa vigne, ou sur un emplacement se trouvant libre à proximité, de la terre végétale qu'il répartit ensuite à la brouette ou par épandage au moyen de trémies portées sur tracteur-enjambeur ou sur remorque.

La provenance de la terre est variée, mais les vignerons de la Marne ont la chance de pouvoir disposer dans la Montagne de Reims, donc pratiquement sur place, d'un approvisionnement d'une exceptionnelle qualité. Il s'agit des terres noires ou cendres, lignites sulfureux du sparnacien qui se trouvent sur le rebord du plateau en lisière de forêt, au-dessus des vignes, d'où on les extrait de carrières appelées cendrières, et qui servaient à constituer les magasins du XIXe siècle, selon un usage aujourd'hui en voie de disparition. Leur très forte acidité conduit à ne les utiliser que plusieurs mois après l'extraction, afin de diminuer par l'oxydation de l'air leur agressivité chimique vis-à-vis des racines de la vigne. On en voit pour cette raison de grands tas en attente ici et là dans le vignoble. Cette terre améliore la structure des sols en raison d'une teneur assez élevée en carbone, dont l'effet est durable. Mélangée avec le sable provenant des mêmes carrières, elle donne un produit de texture plus légère permettant d'ameublir les sols argileux. Elle est pauvre en éléments minéraux majeurs, mais elle a un pouvoir fertilisant grâce à la présence de soufre et de zinc; par sa grande richesse en fer, elle a une action favorable dans la lutte contre la chlorose ferrique, au point que l'on a parfois considéré qu'elle avait permis l'implantation du vignoble dans certains sols du pourtour de la Montagne de Reims particulièrement prédisposés à cette carence.

3.          L'ALIMENTATION DE LA VIGNE

A.               L'ALIMENTATION MINÉRALE

La fertilité de la vigne est subordonnée à sa bonne alimentation minérale dont les éléments majeurs sont l'azote, le phosphore et le potassium. L'azote augmente la capacité de production du cep et permet d'accroître le rendement sans nuire à la pérennité de la plante. Conforment au phénomène fréquemment constaté, une augmentation exagérée du rendement due à un excès d'azote risque de se faire au détriment de la qualité. D'autre part, son utilisation abusive sous forme trop rapidement assimilable peut avoir des conséquences néfastes, coulure, retard de la maturation, aoûtement incomplet, moindre résistance aux maladies cryptogamiques. Le potassium est comme l'azote un facteur de rendement car, en neutralisant les acides organiques formés par la plante, il favorise la respiration et active la croissance. C'est aussi un facteur de qualité car il augmente l'assimilation chlorophyllienne et l'accumulation des hydrates de carbone dans les raisins. C'est enfin un facteur de santé et de conservation de la vie du cep car il facilite la répartition des réserves entre ses différentes parties. Le phosphore a un rôle moins connu mais qui semble orienté vers la régulation du développement de vigne et notamment de la mise à fruits; il est en tout cas indispensable. On peut donner à la vigne l'azote sous forme d'engrais nitriques ou ammoniacaux, l'acide phosphorique sous forme de scories ou de superphosphates, la potasse sous forme de chlorure ou de sulfate de potasse. Mais ce sont les engrais ternaires complexes contenant trois éléments majeurs qui ont la faveur du vigneron.

Les autres aliments minéraux nécessaires à la vigne sont des éléments secondaires, soufre, magnésium et calcium, et des oligo-éléments, qui se définissent comme des aliments indispensables mais en très petite quantité, zinc, fer, manganèse, bore, cuivre, molybdène, etc.

B.               L'ALIMENTATION ORGANIQUE

Les apports organiques sont aussi importants que l'alimentation minérale, car ils ont pour effet de reconstituer l'humus du sol, qui se détruit progressivement du fait de dégradation chimique et de sa consommation par les microbes. Or, l'humus joue un rôle considérable dans la vie de la vigne. Par son action physique, il ameublit le sol, ce qui a pour effet d'augmenter sa perméabilité à l'eau et à l'air, d'accroître sa capacité d'absorption hydrique et donc de diminuer les risques de sécheresse, d'empêcher les éléments fertilisants d'être entraînés par les pluies, d'atténuer les dégâts dus à l'érosion. Par son action chimique, il facilite l'assimilation des aliments minéraux, dont il est d'ailleurs lui-même pourvoyeur dans une certaine mesure. Par son action biologique, il permet la multiplication des micro-organismes du sol, auxiliaires indispensables dans le processus de l'alimentation des plantes. Le fumier, qui était autrefois l'essentiel de la matière organique, est devenu rare et cher. On s'en sert encore en petite quantité; il provient surtout de la stabulation libre et des champignonnières. On utilise aussi la tourbe, les déchets de l'industrie du bois, le marc de raisin qui, même après distillation, contient des quantités appréciables de matières fertilisantes et, comme on le sait, les sarments de taille. Les ordures ménagères, sous forme de composts, que les vignerons ont coutume d'appeler gadoues ou boues de ville, sont néanmoins les plus répandues.

Les composts urbains, après une fermentation plus ou moins complète en usine, ou à l'air libre sur une aire étendue, sont livrés après avoir été broyés et totalement ou partiellement triés et criblés. Riches en matières organiques, et aussi en oligo-éléments, ils proviennent de la région parisienne et de sources locales. Utilisés de longue date en Champagne, les composts urbains étaient autrefois enfouis par les labours. Sur les sols traités en non-culture, ils restent en surface où ils jouent de ce fait, on l'a vu, un rôle important dans la lutte contre l'érosion qu'ils arrivent à réduire presque totalement, même dans les vignobles en forte pente. Ils forment en outre un revêtement de sol qui, par mauvais temps, facilite beaucoup la circulation des tracteurs. En contrepartie de ces avantages, ils ont une odeur nauséabonde, il est vrai de courte durée, et confèrent un aspect peu engageant au vignoble, déconcertant pour le visiteur qui en voit trop souvent les interlignes jonchés de débris de plastique. Comme l'écrivait fort justement Claude Badour, directeur de l'A.V.C. dans le Vigneron champenois de janvier 1980, la renommée de la Champagne passe non seulement par le vin mais également par la présentation des vignes bien soignées et bien entretenues. Paradoxalement, l'utilisation des composts urbains en surface participe pour une part importante au bon état de la vigne, mais il serait souhaitable, fût-ce au prix de la dépense supplémentaire entraînée par le triage, qu'ils soient débarrassés des déchets qui nuisent à sa bonne tenue.

C.               L'ÉVALUATION DES BESOINS EN FUMURE

Il appartient au vigneron de donner à la vigne tous les éléments qui lui sont nécessaires, en pratiquant l'amendement que l'on appelle fumure, par extension de ce qui était autrefois limité à un apport de fumier. Il doit, cependant, se défendre de les lui fournir en trop grande quantité, ce qui aurait pour effet d'augmenter inconsidérément le rendement, au détriment de la qualité, et cela non seulement pour l'année en cours, mais même pour la suivante, car la constitution des réserves pourrait également en être affectée. À toute époque, les praticiens ont affirmé les mêmes principes. Au XVIIIe siècle, le frère Pierre écrivait : Il ne faut que peu de fumier; la trop grande quantité rendroit le Vin mol et fade. Vers le mois de février on en porte une demi hôtée à chaque cep, surtout aux nouvelles plantes, pour les aider à pousser; il suffit de fumer ainsi touts les huit ou dix ans une Vigne, ou une huitième ou dixième partie par chacun an (487). Au début du XIXe siècle, Chaptal affirmait : La culture doit être dirigée de telle manière que la plante reçoive une nourriture très-maigre, si l'on désire un raisin de bonne qualité (97). En 1979, on pouvait lire dans le numéro de novembre du Vigneron champenois : Les vignes à faible production ont donné des moûts très riches en sucres et moins acides; les fortes productions ont donc bien une influence sur la qualité.

Tout le problème est de savoir quelle doit être l'importance de la fumure, compte tenu des ressources naturelles de la terre, des réserves à constituer, des besoins de la plante, cette dernière consommant naturellement une certaine quantité d'éléments fertilisants qui constitue ses exportations. Le vigneron a pour cela toujours fait appel à son expérience et s'en est bien trouvé dans l'ensemble. Mais il demande de plus en plus le concours de laboratoires spécialisés qui lui permettent de résoudre le problème avec une précision accrue, pour le plus grand bien de la qualité de la production et des finances des producteurs.

Pour l'alimentation minérale, les éléments secondaires et les oligo-éléments entrent peu en ligne de compte, car ils se trouvent en abondance dans le sol champenois et, pour les oligo-éléments, dans les composts urbains. Tout au plus apporte-t-on parfois du calcium sous forme de craie, et plus fréquemment du fer au moyen des terres noires, qui sont épandues à raison de 300 m3 à l'hectare tous les dix ans. Faute de terres noires, onéreuses et éloignées de certains vignobles, on traite tous les deux ans aux chélates de fer. Il s'agit donc essentiellement de déterminer la quantité d'azote, de potassium et de phosphore qu'il convient de fournir annuellement à un hectare de terre. Encore faut-il savoir que les fumures modifient l'équilibre fertilité-vigueur avec un effet différent selon les sols; pour certains, les terrains grainants, elles augmentent le nombre et le poids des grappes, pour d'autres elles favorisent la végétation. La méthode consiste à calculer la teneur des feuilles en éléments majeurs pour déterminer, d'après des normes de référence, les besoins et les carences et en déduire une formule de fumure. C'est ce que l'on appelle le diagnostic foliaire, qui a commencé à se faire en Champagne à partir de 1952. On procède aussi à des tests fumures, menés par le vigneron dans sa vigne pendant un certain nombre d'années avec l'élément majeur dont il veut connaître l'efficacité, et qui sont complétés à un stade plus poussé par des essais de fumure effectués par les services techniques du C.I.V.C. (Vignerons et Maisons de Champagne) ou des maisons de champagne ayant des vignobles importants.

On a bien sûr compris que la fumure que l'on apporte à la terre peut varier d'une manière assez considérable d'une vigne à l'autre, d'un vigneron à l'autre, et même d'une année à l'autre en fonction de la conjoncture économique. Normalement, on compte pour l'alimentation minérale, par hectare et par an, de 1 000 à 1 200 kilos d'engrais complet dans lequel entrent généralement pour une partie d'azote deux parties d'acide phosphorique et quatre parties de potasse; on ajoute souvent de la magnésie. Pour l'alimentation organique, on épand environ 100 à 150 tonnes de compost urbain par hectare tous les 2 ou 3 ans.

D.               LA MISE EN PLACE DE LA FUMURE

La mise en place des composts urbains s'effectue selon des techniques analogues à celle des apports de terre. Elle prend du temps; débutant normalement à l'automne, elle peut se prolonger jusqu'en mars à l'occasion des belles journées d'hiver. Pour les engrais minéraux, lorsqu'ils sont en granulés on procède à leur épandage à la volée, parfois à l'automne à l'occasion du buttage, pour ceux qui sont restés fidèles aux labours, plus souvent au printemps; les épandages se font aussi mécaniquement, en particulier avec des semoirs centrifuges, mais le geste auguste du semeur, transposé pour les besoins de la fumure, est loin d'avoir disparu du vignoble. Quant aux engrais liquides, encore peu utilisés, on les répand par classiques arrosages du sol. Des compléments d'engrais foliaires sont souvent apportés en cas de carence caractérisée en un ou plusieurs éléments; dans la pratique, on les ajoute aux bouillies antiparasitaires afin d'éviter un passage supplémentaire dans les vignes, et ceci même en l'absence de carence visible.

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