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HISTOIRE DU CHAMPAGNE : Culture de la vigne : Aléas viticoles

a vigne est exposée à de nombreux accidents dus aux intempéries, aux animaux, aux maladies de diverses origines, physiologiques, cryptogamiques, virales, microbiennes. Y faire face est pour le vigneron un souci permanent. L'épouse de l'un d'eux l'exprimait ainsi : «Les vignes exigent autant de soins, sinon plus, que mes enfants. Il faut les protéger du froid, de la chaleur excessive, de l'eau trop abondante, de la sécheresse, des parasites; bref, la surveillance qu'elles réclament est constante.» Et tout cela au prix d'une lutte âpre et fatigante, coûteuse en temps et en argent.

Voir aussi "Des Vignes au Plaisir" : 1. Travaux des Vignes

1.          LES ACCIDENTS CLIMATIQUES 4

C'est contre les intempéries que le vigneron est le plus désarmé. Outre l'influence qu'elles peuvent avoir sur le développement des maladies et le comportement des parasites, leurs effets directs, le plus souvent imprévisibles, sont parfois d'une extrême gravité.

A.               LES GELÉES

Les gelées constituent pour le vignoble champenois des accidents très dommageables par leur fréquence et les pertes de récolte qu'elles occasionnent. Leur nature et leurs conséquences pour la vigne sont différentes, selon qu'il s'agit de gelées d'hiver, de gelées de printemps ou de gelées d'automne.

a.          Les gelées d'hiver

Il arrive que des froids sévères détruisent des bourgeons pendant leur état de dormance, mais les dégâts sont généralement localisés et de faible amplitude. Lorsque le thermomètre descend au-dessous de -15°, le gel peut occasionner des éclatements de charpentes avec formation de tumeurs appelées broussins. La production du cep peut s'en trouver affectée pour une ou plusieurs années, et dans les cas limites, très exceptionnels heureusement, le froid peut entraîner la mort de la souche.

b.          Les gelées de printemps

Ce sont les plus redoutées car elles surviennent lorsque la montée de la sève rend la vigne très sensible aux dégâts du gel, qu'il s'agisse de la gelée noire, due à un retour du froid hivernal, ou de la gelée blanche qui, par un effet de rayonnement du sol, amène progressivement un abaissement de la température à sa surface, avec un minimum atteint un peu avant le lever du soleil. Au printemps, les bourgeons gèlent à -2 ou -3°, exceptionnellement, pour une végétation sèche sur un sol sec, à -5° seulement; les contre-bourgeons résistent normalement jusqu'à -3,5°. Que le thermomètre descende à 4 heures du matin d'un degré au-delà du seuil critique, cela suffit pour que soient anéantis en un rien de temps, totalement ou partiellement, les espoirs de récolte du vigneron. En quelques jours on verra noircir et se flétrir les organes gelés, bourgeons, pousses, premières feuilles, grappes embryonnaires, selon l'avancement de la végétation qui finalement s'arrêtera.

Les gelées de printemps peuvent s'étendre à tout le vignoble comme ce fut le cas en 1946, 1951, 1957, et, à un moindre degré, en 1968, années noires qui restent dans la mémoire des vignerons car, écrivait J.C. Leroy dans l'Union du 12 mai 1981, les nuits passées dans le froid, à tenter de protéger la vigne, sont de celles qu'on n'oublie pas. Le plus souvent, néanmoins, elles frappent irrégulièrement. Des régions sont plus sensibles que d'autres; c'est le cas des vallées de la Marne et de l'Ardre, du vignoble de l'Aube. Les cépages réagissent différemment; le Chardonnay est généralement plus atteint. Certaines situations sont plus exposées que d'autres; ainsi en est-il des bas-fonds ou des emplacements où des écrans naturels retiennent l'air froid, lieux qu'en Champagne on qualifie de gélifs. Les parcelles se comportent différemment selon le mode de culture; la non-culture diminue le risque de gel, sauf lorsque l'on a épandu récemment des composts. Le temps influe sur les circonstances de la gelée; s'il est sec, si les vents sont actifs, la vigne est moins exposée. Quoiqu'il en soit, même limités dans l'espace, les dégâts sont catastrophiques pour ceux qui en sont les victimes. Grâce à Dieu on n'en déplore pas chaque année, mais on les constate tout de même plusieurs fois par décennie et il peut s'en produire deux ou trois années de suite. Comment ne pas s'associer alors aux lamentations que Maucroix a recueillies au XVIIe siècle de M. de Lahaye, prévost de Château-Thierry : Adieu panniers, vendanges sont faites, toutes les vignes sont, pardieu, gelées de la nuit dernière. Encore si le mal fut tombé sur quelques treilles malautrües ! sur quelque terroir de nulle valeur ! mais les divines côtes d'Avenay ! de Mareuil ! d'Ay ! que les colibeteurs du pays nomment par excellence «vinum dei», de Cumières ! d'Arty ! ah ! savoureux vin blanc, dont la moindre goutte est digne de la bouche de quatre Roys (391) !

Les gelées de printemps ont lieu plus ou moins tôt dans la saison, selon l'avancement de la végétation et l'époque de l'offensive du froid. Elles peuvent se produire au début d'avril si la vigne est en avance et c'est ce qui explique la méfiance habituelle du vigneron pour le beau temps précoce qui fait monter rapidement la sève au sarment. Elles peuvent aussi être tardives à un point tel que se trouve souligné le caractère septentrional du vignoble champenois. On y a en effet plusieurs fois déploré des gelées survenues le 23 mai, alors que l'on récolte déjà les fraises en Roussillon, et en 1793 la végétation a même été entièrement détruite le 30 mai (C 2) .

Le vigneron attribue souvent les froids de la première quinzaine de mai à l'influence de la lune rousse, lunaison qui débute entre le 5 avril et le 6 mai et qui est supposée roussir les bourgeons. L'explication de ces chutes de température réside dans le fait que par nuit claire le rayonnement du sol et des plantes est plus intense, ce qui entraîne un refroidissement plus accentué. Cette période est aussi celle des saints de glace, Mamert, Pancrace et Servais, dont les fêtes tombent respectivement les 11, 12 et 13 mai, et qui ont toujours été associés à la période des gelées, le vigneron commençant à respirer, souvent trop tôt, hélas! une fois leurs noms barrés sur le calendrier familial. Il serait peu chrétien de les rendre responsables des gelées, mais on peut au moins les prier, lorsque les dégâts ont eu lieu, pour que la vigne donne une seconde génération de feuilles et de fruits. C'est assez souvent le cas, surtout lorsque les gelées surviennent de bonne heure dans la saison. Les raisins sont en général moins nombreux que ceux que l'on aurait pu espérer, mais la vigne, moins chargée, emmagasine de bonnes réserves et donne l'année suivante une forte récolte. II y a même des années exceptionnelles où la seconde génération donne presque autant que ce qu'aurait donné la première. Ce fut le cas en 1811, la célèbre Année de la Comète.

c.          Les gelées d'automne

Il peut arriver, mais c'est heureusement assez rare, que des froids précoces associés à une cueillette tardive occasionnent des gelées dans la période de prévendanges ou de vendanges. Dès que la température descend au dessous de 0°, les feuilles gèlent. Même si elles ne tombent pas immédiatement, leur action au profit de la plante cesse totalement, comme en témoignent leur dessèchement et leur couleur plus foncée. Il s'ensuit que le raisin ne peut plus continuer à mûrir et l'aoûtement des bois à se faire. Au-dessous de -2°, et jusqu'à -7°, on assiste à la concentration en sucre du raisin. Celui qui est déjà mûr ne gèle pas mais celui qui ne l'est pas encore prend une teinte rougeâtre et acquiert un goût désagréable de bouilli qui ôte tout espoir d'en tirer parti car il est susceptible de se communiquer au vin.

d.          La protection contre le gel

C'est depuis le XIXe siècle que le vigneron a entrepris de lutter contre le gel avec des moyens spécifiques. On se rappelle qu'à l'époque ils étaient rudimentaires, nuages de fumée, abris en toile, paillassons, joncs. Les techniques ont depuis considérablement progressé, mais les moyens de protection sont loin de couvrir tout le vignoble. La lutte antigel était même en régression dans les années 1970, en raison des augmentations répétées du prix de l'énergie dont elle est grosse consommatrice (équivalent moyen de 400 litres de fuel-oil par heure à l'hectare) et parfois aussi de la limitation apportée aux rendements par la réglementation. C'est ainsi que l'on pouvait lire dans le Vigneron champenois de janvier 1979 que la lutte contre les gelées printanières a été partiellement abandonnée dans beaucoup de secteurs, surtout avec les chaufferettes à fuel-oil étant donné le prix du carburant, les frais entraînés et surtout parce que les rendements dépassaient souvent les quantités en appellation, ce qui rendait la lutte non rentable. On constate cependant une certaine fluctuation due aux variations de la conjoncture économique champenoise. Lorsque les besoins en raisins sont importants, la protection s'accroît, lorsqu'ils diminuent, elle tend à se relâcher. Il faut reconnaître que c'est un combat souvent décevant que doit mener l'exploitant, car il lui faut mettre en route dans des conditions pénibles, à la pointe du jour et dans le froid, des systèmes délicats et onéreux, alors que le gel est par nature aléatoire. Il risque de les mettre en œuvre trop tôt ou pour rien, ou au contraire trop tard, parfois aussi de combattre à grands efforts et à gros frais une forte gelée qui aura le dernier mot. Même convenablement utilisé, et à bon escient, aucun système n'est efficace à cent pour cent.

Il y a une forme préventive de la protection contre le gel. Comme le conseillerait Monsieur de La Palice, il faut éviter de planter en terrain gélif. Si cela n'est pas possible, on doit y mettre du Meunier, qui débourre tardivement, et supprimer les haies d'arbres et autres obstacles au drainage de l'air froid, butter et s'abstenir de labourer pendant la période des gelées de printemps, ou pratiquer la non-culture, de toute façon avoir un sol net. On peut aussi monter les charpentes, tailler tardivement et... prier le Bon Dieu. Les moyens de lutte active n'ont de résultat que contre les gelées de printemps. Ils se répartissent en trois catégories qui se différencient en fonction de l'objectif qui leur est assigné.

a. Les moyens de la première catégorie ont pour but de réchauffer l'atmosphère. Ce sont essentiellement les chaufferettes, fonctionnant au fuel-oil. Elles sont des types les plus divers, depuis le simple pot rempli de mazout jusqu'aux ensembles d'appareils à cheminée, avec systèmes centralisés d'alimentation sous pression, à niveau constant, avec consommation automatisée en fonction des variations du froid et allumage électrique simultané et automatique par indicateur de gelée. Les chaufferettes sont assez efficaces, à raison de 100 à 250 à l'hectare, mais elles présentent pas mal d'inconvénients. Les frais de combustible sont lourds, ainsi que ceux de main-d'œuvre, car elles sont encombrantes et, sauf parfois en non-culture, doivent être mises en place et rangées chaque année. Des problèmes de réapprovisionnement peuvent se poser si les gelées durent plusieurs jours. En cas d'emploi massif par temps brumeux, elles forment un nuage noirâtre qui met longtemps à se dissiper; en 1968, la fumée des chaufferettes a été si dense qu'elle a perturbé la circulation ferroviaire sur la ligne Paris-Strasbourg.

Dans la même catégorie, on trouve les bougies de paraffine, qui jouent un rôle analogue; elles sont simples et ne nécessitent pas d'investissements en matériel, mais elles risquent d'être plus onéreuses que la combustion du fuel-oil en chaufferette si la durée de fonctionnement doit être prolongée. Elles ont en outre l'inconvénient de beaucoup fumer et d'émettre des flammes assez longues qui peuvent brûler les jeunes pousses. On y trouve aussi le système antigel à propane, qui utilise le gaz sous forme gazeuse, ou de préférence liquide, pour alimenter à partir de citernes des brûleurs disposés dans les interlignes. Ce procédé est d'une grande facilité d'emploi, mais il est peu usité car l'installation est coûteuse pour une protection très limitée. En outre, le prix croissant du gaz exerce un effet certain de dissuasion.

b. La deuxième catégorie est celle qui a pour objet le réchauffement direct de la végétation par divers procédés dont le seul employé sur une large échelle en Champagne est l'aspersion d'eau. Cette méthode est basée sur le principe de l'apport de chaleur provoqué par la transformation de l'eau en glace, libérant 80 calories par gramme d'eau congelée. La vigne enrobée de glace se maintient, tant qu'elle reste humide, à une température voisine de 0°, donc encore à l'abri des gelées. L'installation comporte un groupe motopompe et des tuyauteries d'amenée d'eau, aériennes ou enterrées, d'un débit suffisant pour permettre un arrosage d'une dizaine d'heures, assuré par des appareils rotatifs qui doivent tourner suffisamment vite pour que la glace n'ait pas le temps de sécher entre deux passages. Le procédé nécessite très peu de main-d'œuvre, il est propre, il est économique à l'emploi, mais l'installation est onéreuse. Généralement très efficace, il peut cependant donner lieu à des pannes provenant du moteur, du bouchage des jets ou d'une pénurie d'eau. Il requiert pour son alimentation la présence d'une rivière ou d'un important réservoir d'eau, car il nécessite 50 m3 d'eau par hectare et par heure de protection. En 1981, 400 hectares étaient équipés en Champagne d'une installation de lutte contre le gel par aspersion.

c. La troisième catégorie est celle qui est constituée par le réchauffeur-brasseur qui réchauffe l'air, puis le dirige vers la vigne à protéger. L'appareil se présente comme un gros brûleur à mazout qui, placé à trois mètres de hauteur, chauffe l'air aspiré par une grande hélice verticale mue par un moteur auxiliaire. Cet air est ensuite pulsé en direction des ceps, jusqu'à plusieurs dizaines de mètres, par une grosse buse qui, avec l'ensemble de l'engin, effectue autour de son axe une rotation d'une durée de quatre minutes. D'un emploi relativement aisé, consommant assez peu pour la surface couverte, cet appareil représente un gros investissement pour une protection dont l'efficacité est controversée.

B.               LA GRÊLE

Même si elle est peu fréquente, la grêle est un fléau atmosphérique redouté du vigneron. Cette grêle tranchante, effroi de nos vendanges (154), peut en effet ravager une vigne en quelques instants. Certes, elle est habituellement ponctuelle, mais il y a, hélas, des exceptions. En 1956, et très tardivement puisque c'était le 10 août, elle s'est étendue sur 2 000 hectares. Elle peut anéantir à 100% la future récolte, comme ce fut le cas le 8 juillet 1975 sur 160 hectares de trois communes de la région de Sézanne. Les grêlons détruisent les inflorescences et celles qui y échappent évolueront mal, car elles seront insuffisamment nourries par les feuilles déchiquetées. Si les raisins sont déjà bien formés, les meurtrissures peuvent entraîner leur flétrissement général, suivi de dessiccation. La grêle a en outre des effets à rémanence lointaine. Elle blesse les charpentes et les sarments, et il en résulte généralement un grave handicap pour la végétation de l'année suivante, pouvant conduire à une montre inexistante.

Danger de grêle

Depuis le XVIIIe siècle, bombes, canons et fusées paragrêles, et depuis les années 1960, générateurs de cristaux d'iodure d'argent sont employés avec une constance qui n'a d'égal que le peu de confiance que l'on a dans leur efficacité. On pouvait lire dans le Vigneron champenois de juillet 1979 : Pour l'instant, tout système de lutte contre la grêle demeure aléatoire. La protection la plus sûre réside dans l'assurance contre la grêle qui en atténue les néfastes conséquences économiques. Les atteintes de la grêle contre les ceps et la végétation font toujours craindre l'apparition du mildiou et il est de règle de sulfater aussitôt, l'emploi de l'hélicoptère étant nécessaire si les terrains sont trop détrempés pour permettre au matériel terrestre de pénétrer dans les vignes.

C.               L'ÉCHAUDAGE

Le soleil peut provoquer un accident appelé échaudage, ou grillage. Il se produit sur les raisins avant la véraison, lorsque ceux-ci, après avoir été protégés de la grande lumière par un ciel plus ou moins nuageux, sont exposés brusquement à un soleil ardent, par temps calme. La partie exposée au soleil est grillée; il se forme à l'emplacement atteint une dépression, le coup de pouce. Les grains semblent avoir été frappés par des grêlons, ils dessèchent et tombent. Cet accident est très rare en champagne, mais il peut avoir des conséquences importantes. En 1919, l'échaudage a diminué la récolte de 10 à 15%.

D.               LES VENTS ET LA FOUDRE

Les vents de tempête cisaillent l'extrémité des pousses ou les font butter contre les fils du palissage lorsque celui-ci n'est pas encore effectué. Le Chardonnay y est particulièrement sensible. La récolte peut s'en trouver diminuée. Lorsque les vents forts succèdent à une période humide, ils peuvent entraîner une dessiccation partielle ou presque totale de certaines souches, c'est le folletage. Les feuilles et les rameaux ne sont plus alimentés et se flétrissent, parfois provisoirement. La foudre cause sur tout le rang de vigne atteint des altérations sur les feuilles; les ceps touchés sont affaiblis.

E.               L' EXCES D'EAU

À la suite de fortes pluies, en juillet et en août, les raisins peuvent absorber rapidement de grosses quantités d'eau. Certaines baies, trop serrées, se trouvent arrachées de leur pédoncule; d'autres éclatent. C'est une forme de cochonnage auquel le Meunier, aux grappes serrées, est particulièrement sensible.

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