HISTOIRE DU CHAMPAGNE : Consommation : Quels amateurs ?

Pour le pêcheur, également, le champagne est une agréable compagnie. S'il est peu fréquent d'en voir une bouteille à côté du tabouret de celui qui se contente de taquiner le goujon, encore que cela arrive, il a sa place attitrée sur les bateaux des pêcheurs au gros. Dos Passos raconte dans La Belle Vie que dans les années 1920, pour la pêche au tarpon qu'il pratiquait à Key West avec Hemingway, celui-ci avait apporté quelques bouteilles de champagne qu'il avait posées sur la glace destinée à garder les mulets au frais dans le seau à appâts, précisant que la règle interdisait de boire avant que quelqu'un ait une prise.

Si le champagne est si apprécié à la chasse et à la pêche, c'est aussi parce qu'il voyage relativement facilement, comme on l'a déjà noté. D'où également son utilité dans les sorties champêtres, où l'eau courante d'un ruisseau pourra remplacer le seau à champagne. Partout son humeur riante est égale; sûr de lui, de ses vertus profondes, il reste même dans le cristal comme dans le gobelet des pique-niques (53). Et pour les parties sur l'eau son agrément reste le même, ce qui faisait écrire à Paul Poiret, à propos on bateau : Cold-Cream que le champagne arrose / Devient le dernier cockpit où l'on cause (496).

Avec le champagne, on se désaltère et on fait des heureux. C'est ainsi que l'entendait le jeune Russe dont le marquis de Custine raconte ainsi l'histoire: Il avait placé entre ses pieds un seau, ou pour mieux dire, un grand baquet, plein de bouteilles de vin de Champagne, frappé de glace. Cette espèce de cave portative était la provision de la route; il voulait, disait-il, se rafraîchir le gosier que la poussière du chemin allait dessécher. Près de partir, un des adjudants, qu'il appelait le général des bouchons, en avait déjà fait sauter deux ou trois et le jeune fou prodiguait parfois aux assistants le vin des adieux, vin précieux car c'était du meilleur vin de Champagne qu'on pût trouver à Moscou. Dans ses mains, deux coupes toujours vides étaient incessamment remplies par le général des bouchons. Il buvait l'une et offrait l'autre au premier venu (143).

Quel est donc le secret de ce breuvage qui accompagne les humains dans toutes les circonstances importantes et joyeuses de leur vie, et dont les bulles éphémères les captivent comme la lumière, le soir, attire les phalènes. C'est à la fois une image et un grand vin, il faut toujours le rappeler. Comme lui cependant, remarque Georges Prade, dans le Pomponne de 1980, dans la transparence du cristal les premiers crus bordelais, les grands crus bourguignons, les vieilles fines sont autant de seigneurs; pourtant ils ne prétendent pas faire figure de symbole. Or c'est bien d'un symbole universel qu'il s'agit, celui du bonheur.

Pétillant de gaieté, le champagne est le Vin de la joie et du bonheur, l'animateur indispensable des célébrations heureuses, des fêtes du coeur et de l'esprit dont il est, a dit Marcel Jouhandeau, le couronnement naturel. Par lui se crée tout un monde d'émotions douces ou vibrantes, de rêves et de fastes, de charme et de fantaisie. Il parle aussi aux sens et il a valeur de rite et de spectacle. On dirait, écrit Guy Magnin, que la bouteille de champagne possède un véritable pouvoir magique puisque sa seule apparition dans une pièce, sur une table, sur un buffet dressé, dans un seau à glace, nous met « en condition» et nous prédispose à la joie (378).

La bouteille de champagne n'est jamais débouchée dans l'indifférence, comme ce peut être le cas pour d'autres vins. Petits et grands ont leurs regards fixés sur elle, dans une attente qui va d'un certain recueillement à une émoustillante impatience. L'odorat et le goût se délecteront des arômes délicats et de la saveur piquante du vin, mais déjà la vue s'émerveille de l'habillage somptueusement coloré de la bouteille, comme elle le fera de la teinte d'or pâle du liquide, de la blanche coulée de mousse, du feu d'artifice des bulles, de leur mouvement perpétuel et ascensionnel qui stimule l'imagination. Quant à l'ouïe, elle s'émeut du bruit de la joyeuse détonation ou du mystérieux soupir, selon que l'on fait sauter le bouchon ou qu'il est séparé discrètement du goulot, et, si le verre est porté à l'oreille, du doux murmure de cascade produit par l'éclatement des bulles. À ces perceptions sensorielles s'ajoutent celles qu'éprouve la bouche du fait du pétillement et de la fraîcheur du liquide, qui contribuent au plaisir.

Pour celui qui n'est pas accoutumé à boire du champagne, la satisfaction qu'il lui donne par ses qualités propres se double de l'attrait de l'exceptionnel, de l'attente de l'objet désiré, et même, paradoxalement, de son prix qui lui donne le caractère d'une folie suscitée par une grande occasion. Le champagne a ainsi une vertu féerique en raison de l'excitation collective qu'il produit, mais aussi de l'accomplissement d'un rêve jugé longtemps irréalisable.

Les effets bienfaisants du champagne sont pour beaucoup dans sa fortune, et cela d'autant plus qu'ils diffèrent de ceux qui résultent de l'ingestion des autres vins. En 1821, John Macculoch, tout Britannique qu'il était, n'hésitait pas à opposer l'élévation de pensée produite par le champagne aux effets sédatifs du porto et du sherry (375). Le champagne provoque très rapidement une euphorie de bon aloi, qui délie les langues et fait voir la vie en rose; sans lui, que de choses ne seraient que ce qu'elles sont! Tous ceux qui veulent s'évader pour quelques heures des monotonies de la vie quotidienne vont à lui comme à une source de gaîté, d'optimisme, de réconfort (298). Il en est ainsi depuis qu'il existe. À la fin du XIXe siècle, Raphaël Bonnedame écrivait ce qui suit : Grâce à ce breuvage enchanteur, la banalité disparaît pour faire place à l'esprit; le plus timide devient loquace le poète trouve des rimes heureuses, la jeune, fille rougit en regardant à la dérobée son fiancé et lui promet inconsciemment beaucoup de choses (60). Tout cela reste vrai, même si les poètes se font rares et si les jeunes filles regardent aujourd'hui leur fiancé dans les yeux et ne rougissent plus guère. Le champagne a en effet le pouvoir de donner confiance en soi à ceux qui en ont besoin. C'est un merveilleux remède contre la timidité, un inhibition remover disent les Anglais, et c'est bien ce que veut signifier le cinéaste Visconti lorsqu'il représente le fragile Louis II de Bavière puisant des forces dans un verre de champagne pour mieux surmonter les affres de son couronnement.

Le caractère euphorique du champagne, comme on le verra plus en détail, provient essentiellement d'un degré d'alcool suffisant pour provoquer la stimulation des fonctions physiologiques, sans qu'elle soit, grâce à la présence du gaz carbonique, suivie d'un effet inverse comme c'est le cas pour beaucoup d'autres vins. Le champagne apporte donc le bien-être, la détente. C'est un merveilleux reconstituant et Cyril Ray note que c'est l'effet tonique immédiat de l'alcool vivement dégagé qui en fait un si bon stimulant (521). Intellectuels et hommes d'affaires font souvent appel à ce pick-me-up idéal. En 1980, la presse internationale a rapporté que Mme Vigdis Finnbogondottir, présidente de la République d'Islande, a déclaré qu'elle n'avait accepté de présenter sa candidature à cette haute fonction qu'après avoir passé une partie de la nuit à boire du champagne. Les acteurs prennent du champagne à l'entracte pour tenir le coup jusqu'à la fin de la pièce. Fernand Point, le célèbre restaurateur de la Pyramide, à Valence, buvait chaque jour deux magnums pour pouvoir faire face au travail harassant qui le tenait devant ses fourneaux ou en salle depuis sept heures du matin jusqu'à une heure avancée de la nuit.

La femme est particulièrement réceptive aux effets du champagne car elle est en général plus émotive que l'homme et moins habituée aux boissons alcoolisées. Ecrivains et chansonniers ont souvent dépeint les jolies buveuses, et les changements que le champagne provoque dans leur comportement. Voici, par exemple, ce qui arrive à une héroïne d' Abel Hermant : Laure tâtait pour la première fois du vin de Champagne. L'effet de ce nectar fut prodigieux. Elle se mit à battre la campagne, et je ne l'ai jamais vu battre si gentiment (292). Quant à Mme de Senville, amie des Goncourt, qui, dans un dîner dans le vignoble champenois de l'Aube, au-dessus de Polisot, a bu trois grands verres de champagne, elle n'y tient plus. Il faut qu'elle chante (259).

Il peut arriver que le champagne n'ait pas l'effet attendu, comme le raconte Théophile Gautier qui, dans Mademoiselle de Maupin, décrit ce qui est advenu à son héroïne, lorsque habillée en garçon et ayant bu du champagne elle partagea à l'auberge le lit d'un cavalier : Un chevalier assez beau, un lit assez étroit, une nuit assez noire! Une jeune fille avec quelques verres de champagne dans le cerveau! - Quel assemblage suspect! - Eh bien! de tout cela il n'est résulté qu'un très-honnête néant.

Comme le dit un proverbe gitan, chaque fois qu'un bouchon de champagne saute, une femme se met à rire. Il est bien établi que le champagne est le vin préféré des dames, avec lesquelles il a d'ailleurs beaucoup de caractères communs. Les femmes qui veulent séduire usent d'un charme qui s'apparente à son pouvoir euphorique; leur vivacité, leur spontanéité, leur grâce ne sont-elles pas celles-là mêmes de la mousse? Celle-ci retombera, bien sûr, mais le pétillement se poursuivra longtemps, témoignage d'un dynamisme latent qui existe aussi chez beaucoup de femmes dont l'enthousiasme, bref et fugitif, est toujours prêt à renaître. Les comparaisons entre la femme et le champagne sont constantes en littérature. En séjour à Trouville, les frères Goncourt écrivent le 10 juillet 1864 dans leur Journal Les femmes içi, des poupées nerveuses, un verre de champagne dans une robe. Comme l'écrit joliment le Champenois Armand Lanoux, ce vin diable est partout où paraît la femme, grande dame ou lorette, car il a un pacte avec elle, et il va même jusqu'à affirmer que le champagne, en dépit de l'article, est un vin féminin (338). On pourrait ajouter que l'habitude propre à la femme de se parer rejoint l'usage d'habiller d'or et d'argent les bouteilles de champagne, pour les rendre plus désirables et dignes du tribut d'admiration qu'elles partagent avec l'élégance et la beauté féminines.

Il se trouve, on l'a déjà noté, que le champagne est le seul vin que la femme puisse boire sans être accompagnée d'un homme, mis à part les vins de liqueur. À ce titre, il a participé à la libération de la femme. George Sand a écrit que peu avant la Révolution Madame de Provence avait été le noyau d'une coterie féminine qui sablait fort bien le champagne (569).

Il est faux de dire, comme l'a fait le Journal des Gourmands et des Belles de juin 1806, que les femmes aiment le champagne uniquement parce qu'il les amuse et qu'elles sont plus sensibles à la promesse du plaisir qu'au plaisir même. Beaucoup d'entre elles s'attachent à la qualité du vin autant qu'à son image, même s'il en est qui ne cherchent dans le champagne qu'une joyeuse excitation ou encore n'en voient que le côté décoratif et utilitaire, comme cette lady dont parle Yoxall dans le numéro d'Avril 1979 de House and Garden. Pour le dîner donné à l'occasion du 18e anniversaire de sa fille, elle avait prévu des bougies roses, un service de table rose et une décoration florale deroses, et servi une truite saumonée, de l'agneau très peu cuit et mousse de fraises, le tout arrosé de champagne rosé. Yoxall ajoute que les fraises, même en mousse, étaient un peu acides sur le vin, mais que la jeune fille était suave, et on peut observer que les fraises n'étaient probablement pas mûres car on verra plus loin que ces fruits vont très bien avec  le champagne.


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