HISTOIRE DU CHAMPAGNE : Champagne et santé : Usages thérapeutiques

our ses qualités médicales, qui ne se trouvent réunies dans aucun autre vin et qui sont associées à une parfaite salubrité, le champagne doit incontestablement faire partie de la pharmacopée moderne où il est considéré, sinon comme un médicament, tout au moins comme un remède, et un remède sain et sans artifice. Ce n'est pas sans raison qu'un article de janvier 1981 de thérapeutiques naturelles était illustré d'une bouteille de champagne étiquetée: Champagne remède naturel produit de France.  

Voir aussi "Des Vignes au Plaisir" : 27. À votre santé...

Le champagne a en outre l'avantage de pouvoir être pris sans précaution particulière, et à toute heure du jour et de la nuit, comme le font bien des gens lorsqu'ils en éprouvent le besoin. Il peut être, à ce titre, considéré comme un remède domestique et l'usage qu'en faisait cette aimable dame dont parlait Marcel Lebouille, journaliste belge, dans le numéro de septembre 1966 de la revue U.D.E.P.A.C. en est un exemple : Ma chère marraine l'employait presque contre tous les petits maux de l'existence. Sentait-elle venir la grippe ou quelque autre malaise, elle ne faisait ni une ni deux et allait à la cave quérir son quart de champagne. Elle le buvait aussi comme un remontant de l'organisme ou pour lutter contre la fatigue de longues journées de travail. Elle disait encore que cela noyait le microbe. En somme, transposant le proverbe anglais An apple a day keeps the doctor away (Une pomme par jour tient éloigné le médecin), on pourrait dire : Un verre de champagne par jour remplace le docteur.

En réalité, c'est le corps médical lui-même qui use du champagne pour sa clientèle, avec un champ d'application très vaste qui englobe notamment le maintien et l'amélioration de l'état général des malades et des opérés, le traitement des fièvres infectieuses et des affections d'origine inflammatoire et circulatoire, l'appareil respiratoire, l'appareil digestif, les affections rénales, le champagne étant aussi utilisé en gérontologie et pour les femmes enceintes.

L'ACTION DU CHAMPAGNE SUR L'ÉTAT GÉNÉRAL

Certes, on lit dans la Bible (Psaume 904) que le vin réjouit le cœur de l'homme, et dans les Odes d'Horace que sage est celui qui bannit la tristesse et les chagrins de la vie par les charmes du vin, mais dès le moment où les vins de Champagne ont commencé à mousser, on leur a reconnu un caractère euphorisant particulièrement développé, et bienfaisant dans ses actions sur l'état général. Le docteur Eylaud a écrit fort justement dans le numéro de décembre 1957 de Cuisine et vins de France : Par le fait même que le vin de Champagne est un vin de fête, il évoque toujours la joie, donc il devient un facteur primordial de la bonne humeur qu'un médecin doit entretenir chez le client que des circonstances pathologiques lui ont conduit. Seul, Brillat-Savarin, pour une fois mal inspiré, a cru s'apercevoir que cet effet aurait une contrepartie regrettable. Voici ce qu'il a écrit à ce sujet dans la Physiologie du goût à propos du médecin favori de Napoléon : Le docteur Corvisart, qui était fort aimable quand il voulait, ne buvait que du vin de Champagne frappé de glace. Aussi, dès le commencement du repas et pendant que les autres convives s'occupaient à manger, il était bruyant, conteur, anecdotier. Au dessert, au contraire, et quand la conversation commençait à s'animer, il devenait sérieux, taciturne et quelquefois morose. De cette observation et de plusieurs autres conformes, j'ai déduit le théorème suivant: Le vin de Champagne, qui est excitant dans ses premiers effets (ab initio), est stupéfiant dans ceux qui suivent (in recessu) ; ce qui est au surplus un effet notoire du gaz acide carbonique qu'il contient.

La Physiologie du vin de Champagne voit au contraire dans cet exemple les regrets d'un buveur qui voudrait en être à son premier verre (374) et Constantin-Weyer estime, en se basant sur ses expériences personnelles, que Brillat-Savarin se trouve en défaut, ajoutant :

Voilà qui prouve que les hommes les plus éminents peuvent se tromper, car personne ne peut admettre cette proposition (126). En effet, à l'inverse des affirmations du célèbre gastronome, le gaz carbonique augmente l'effet euphorique de l'alcool. Attribuer la force enivrante du vin à sa richesse alcoolique seule, c'est commettre une grave erreur, écrivait Maumené (393). Quant à l' ARERS (Asociation régionale pour l'étude et la recherche scientifique de l'Université de Reims), elle a publié ce qui suit dans son Bulletin de 1970 : L'action euphorisante de l'alcool éthylique est bien connue, mais si dans le champagne la proportion d'éthanol semble particulièrement favorable pour délier les langues, il faut également tenir compte du rôle du gaz carbonique présent. Cette heureuse combinaison, pour le professeur Trémolières, provoque chez le malade comme chez le bienportant un état de bien-être, un affaiblissement des perceptions pénibles, une libération de la peur et de l'angoisse, un sentiment d'évasion vers un monde sans souffrance (Colloque de Tours).

Il faut aussi noter que l'euphorie apportée par le champagne est particulièrement rapide, non seulement à cause du rôle joué par le gaz carbonique, mais aussi en raison de l'absence des tanins qui dans d'autres vins, rouges tout particulièrement, tempèrent l'action de l'éthanol sur le système nerveux. On observera cependant que la rapidité de l'action du champagne, comme c'est le cas pour tous les vins, varie selon le tempérament de l'individu et les phases pathologiques d'un même tempérament, ainsi que l'importance des résultats : une petite quantité peut agir très fortement sur un sujet qui n'y est pas habitué et ne produire aucun effet sur celui qui y est accoutumé. Et si l'ivresse survient, on a vu qu'elle est de bonne compagnie et toujours brève avec les vins de Champagne : vifs, pétillants, ils excitent le système nerveux et ils enivrent facilement, mais cette ivresse est passagère, elle ne dure pas (141).

Cette aimable ivresse peut même être une thérapeutique si on en croit Réal qui racontait en 1839 qu'ayant eu à soigner un garçon sujet à des crises de folie, un certain professeur Hahnemann aurait déclaré : Une douce ivresse, produite par un vin gazeux, tel que le champagne mousseux, me semblait de nature à guérir cette folie. Mon ordonnance se résumait à ceci : «Dix minutes avant la crise, le malade doit être dans un état complet d'ivresse.» Mon ordonnance au vin de Champagne parut un peu bizarre mais elle a été suivie. Aujourd'hui le fils de M. de W... est en pleine convalescence (522).

La Physiologie du vin de Champagne distinguait l'ivresse physique et l'ivresse spirituelle : prenez-vous l'ivresse physique? Dans tous les vins du monde, un seul excepté.

Où prenez-vous l'ivresse spirituelle? - Dans le vin de Champagne, qui est la seule exception dont je parle (374). Ce qui semble une boutade reflète, en fait, assez bien la réalité.

Avec le champagne l'ivresse, si ivresse il y a, n'est ni triste, ni grossière, ni vindicative.

On a dit que le vin est probablement l'euphorisant, le tranquillisant qui a joué le plus grand rôle dans l'Occident. Le champagne, depuis qu'il existe, est sans aucun doute le vin qui répond le mieux à cette vocation, à cause non seulement de la part que prennent à son effet euphorisant l'alcool et le gaz carbonique, mais aussi de la fonction que jouent sur le plan psychologique son effervescence, et même son habillage. Le docteur Roques en donnait un bon exemple lorsqu'en 1821 il écrivait ce qui suit dans sa Phytographie médicale, à propos des vins de Champagne: Ils rompent la monotonie et quelquefois l'ennui des repas qui se prolongent; leur couleur ambrée, leur éclat, leur mousse pétillante, leur parfum, tout cela excite les sens, donne une sorte d'hilarité qui se communique rapidement comme l'étincelle électrique. À ce mot magique de champagne, les convives engourdis, blasés par la bonne chère, se réveillent : cette liqueur vive, éthérée, charmante, agite tous les esprits; les hommes froids, graves, savants, sont étonnés de se trouver aimables.

Quelques années plus tard, la Physiologie du vin de Champagne donnait à son tour le témoignage suivant des prolongements bénéfiques de l'euphorie occasionnée par le champagne : Qui ne se souvient de l'affreux hiver 1829-1830? Une nuit de ce rigoureux hiver, un de nos plus ingénieux feuilletonnistes s'en allait à l'issue d'un véritable souper-régence dans un étal de toilette dont la légèreté semblait peu compatible avec la rigueur de la saison. - Avez-vous froid? lui demande un passant. -Non, répondit M.E.B., mes précautions sont prises contre la gelée, j'ai revêtu un carrick intérieur. - Parbleu donnez-moi donc l'adresse de celui qui vous habille... intérieurement? ­M.N...,fabriquant de vin de Champagne, à Reims (374).

LES PROPRIÉTÉS RECONSTITUANTES DU CHAMPAGNE

Le champagne est un reconstituant d'une valeur indubitable. Il compense par son effet euphorisant la tonicité qui lui manque et qui est le propre des vins rouges plus riches en tanin. Comme le disait Mennesson : Le pétillant champagne, en égayant nos sens, / Ranime de nos corps les ressorts languissants (406), ou encore Maurice Constantin-Weyer: Une coupe de Pommery doux ou brut, ou de Clicquot, ou de Goulet, chasse instantanément la fatigue (126). Le contenu d'un verre de champagne est le meilleur des stimulants et peut suffire pour rendre roses des idées noires. Mais le champagne est aussi employé efficacement dans les traitements de longue durée qui ont pour objet de combattre la fatigue et de rendre la santé. Dans ce cas, avec le demi-sec les sucres relèvent la glycémie, et dans tous les cas les sels de potassium portent leurs effets sur les fibres musculaires dont ils favorisent la contraction et la tonicité. Quant au C02, il tend à s'opposer à l'alcalose. La résultante de cette synergie n'est pas un coup de fouet brutal et passager mais un puissant ensemble qui viendra au secours des défaillances physiologiques de toute nature (421).

D'où l'emploi du champagne lorsqu'il faut redonner des forces à une personne affaiblie. Dans Old Men forget, Sir Duff Cooper, le politicien britannique, a rappelé que son père, qui était médecin, disait lorsqu'il le voyait fatigué : Ce dont le garçon a réellement besoin, c'est d'une pinte de champagne et d'une côtelette de mouton. Et on cite des cas de déportés de la dernière guerre qui n'ont recouvré leur santé que grâce au champagne.

Les neurasthéniques constituent aussi un terrain d'élection pour ses propriétés analeptiques et euphorisantes, ainsi que les gens qui souffrent d'un manque d'appétit, manifestation d'un état de ralentissement fonctionnel contre lequel il lutte avec succès. Les vins de champagne, secs ou demi-secs, selon les goûts, sont également conseillés dans les cas de phosphaturie, accompagnée de fatigue et de dépression psychique (399).

LE CHAMPAGNE DES OPÉRÉS ET DES MALADES

En tant que reconstituant et euphorisant le champagne est fréquemment employé dans les hôpitaux et cliniques. Pour les malades il a des vertus calmantes indiscutables. Dans les années 1960, une expérience a été faite dans les hôpitaux américains sur 3 000 d'entre eux. Ceux à qui on donnait le soir du champagne dérangeaient trois fois moins dans la nuit les infirmières que ceux à qui on n'en avait pas donné.

Le champagne a son utilisation normale pour les opérés, au début de la période postopératoire. Cela a fait l'objet d'études menées à l'hôpital Bichat dans les années 1950, ainsi que de nombreuses publications, dont Le vin de Champagne dans la diététique des opérés, par le docteur Monceaux, dans Diététique et nutrition de décembre 1951.

D'après le docteur Eylaud, c'est à ce moment que le vin de Champagne peut trouver sa place prépondérante à cause de l'ensemble de ses qualités depuis fort longtemps reconnues par les chirurgiens autant que par les opérés; ces vins ont vraiment les vins anti-shock, irremplaçables bien souvent, surtout s'il y a nausées ou vomissements (204). Il a d'ailleurs indiqué, dans Cuisine et vins de France de décembre 1957, qu'au 1er Congrès international des médecins amis des vins, qui s'est tenu à Lausanne en août 1937, un chirurgien d'Épernay, le docteur Guenard, a fait le point absolu de la question en fixant les indications du vin de Champagne dans les suites opératoires, pour lutter contre les états d'adynamie, d'hémorragies, de hoquets, pour compléter les effets du sérum physiologique, de l'huile camphrée et autres tonicardiaques. Et le docteur Eylaud précisait que ce praticien rigoureux en fixait les doses, mettant en valeur les effets cholagogues et diurétiques du vin de Champagne, ce qui ajoutait un pouvoir de désintoxication contre les produits anesthésiants ou résultant d'infections microbiennes. On peut rappeler que le 2 janvier 1980, la presse a annoncé que le greffé du cœur a pu boire du champagne à l'hôpital de Nice.

Histoire d'une querelle
Champagne Bourgogne

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