HISTOIRE DU CHAMPAGNE : Champagne et santé : Usages thérapeutiques
LE CHAMPAGNE ET LA GROSSESSE

Fréquemment observés durant les grossesses, les états nauséeux appellent les vins de Champagne demi-secs, froids, coupés ou non d'eau bicarbonatée, l'acide carbonique agissant comme antispasmodique et vaso-constricteur par l'intermédiaire, sans doute, de l'appareil vaso-sympathique. Leur effet tonique par l'alcool n'est pas à dédaigner ni pour le physique ni pour le moral (204). I1 s'ensuit que le champagne est d'un grand secours pour combattre les nausées de la femme enceinte, contre lesquelles il constitue le meilleur et le plus agréable remède. Il est de toute façon recommandé à tous les stades de la maternité car les nécessités de l'alimentation, pour le fœtus avant l'accouchement comme pour le nouveau-né, provoquent un appel et une dépense de calories et de réserves chez la femme enceinte et la nourrice. Le champagne est parfois utilisé dans les accouchements difficiles en raison de ses effets euphorisants et remontants. On en donne aussi dans les jours qui suivent la naissance car son pouvoir antitoxique contribue à mettre la mère à l'abri d'une infection pathogène, telle la fièvre puerpérale.

Le docteur A. Siguret, ancien moniteur d'accouchement de la faculté de médecine de Paris, a publié une excellente plaquette médicale intitulée Effets du champagne après l'accouchement. Dans beaucoup de cliniques ou de maternités, le champagne est d'un emploi systématique, et il en est ainsi depuis fort longtemps. Dans le Charivari du 1er mai 1852, dans un article concernant une pénurie de champagne consécutive à une mauvaise récolte, on lisait : Plus d'un épicier ne consent à en vendre qu'une seule bouteille à une même personne; pour en obtenir deux, il faut certifier que c'est pour un malade ou pour une dame dans une situation intéressante.

LE CHAMPAGNE ET LES AFFECTIONS DES VOIES URINAIRES

Tous les vins blancs ont une vertu diurétique qui les rend précieux dans quelques affections de l'appareil urinaire. Mais plus encore que pour les autres vins le pouvoir diurétique du champagne est bien connu, il est dû à tous ses éléments : alcools, sels de potassium, C02. Il découle également des effets de la circulation sanguine qui influe sur le débit urinaire. Déjà Jullien, au début du XIXe siècle, suivi par Cyrus Redding, notait les vertus des vins de Champagne apéritifs et ordonnés contre les maladies de la vessie. Il s'agissait de tisanes de Champagne, vins tranquilles, mais dès 1804, Ferey écrivait dans un Essai sur l'emploi médical du vin que les vins acidulés par l'acide carbonique conviennent dans le défaut de sécrétion de l'urine; tels sont les vins mousseux de Champagne. À l'époque coloniale, on ne comptait plus les Européens qui, en Afrique ou en Indochine, les reins bloqués, étaient sauvés par le champagne.

LE CHAMPAGNE ET L'APPAREIL CARDIO-VASCULAIRE

Dans l'article précité Diététique - Le champagne, on lit ce qui suit : Dans les conditions normales, l'organisme consomme de l'oxygène et rejette du O/C02 résultant des combustions; si le taux de C02 augmente anormalement, un système d'une infinie délicatesse situé dans le bulbe rachidien va être excité et provoquer une accélération de la respiration et du débit cardiaque; cela va introduire une plus grande quantité d'oxygène dans l'organisme et rétablir ainsi l'équilibre 0/C02 . Le C02 du champagne va donc se comporter comme un stimulant naturel, donc progressif et efficace, des centres cardio-respiratoires, chaque fois qu'il y a défaillance.

Indépendamment de son action bienfaisante sur l'appareil respiratoire, le champagne, en dehors des crises aiguës et fébriles, mieux que les autres vins se recommande aux malades atteints d'affections cardio-vasculaires. Comme l'ont noté le professeur Laubry et le docteur Lémant (Bulletin des médecins amis des vins, 1939), le vin n'est pas seulement pour eux le compagnon familier agréable dont on ne se sépare pas sans chagrin, il est encore un auxiliaire du traitement et souvent un agent de guérison, le champagne apportant en outre l'appoint de son gaz carbonique naturel.

Pauvre en calcium, diurétique, désintoxiquant, le champagne semble convenir particulièrement aux personnes atteintes d'artériosclérose, à celles qui souffrent d'affections coronariennes et sont menacées d'infarctus. Pour ces dernières, le docteur Maury conseille le champagne sec ou brut, à cause de la richesse de ce vin en bitartrate de potassium qui favorise la tonicité et la contractibilité des muscles; ce vin agit donc sur le renforcement de la systole cardiaque (399). De plus, par les substances hypocholestérolémiantes qu'il contient, il s'oppose activement à la formation du cholestérol et à son dépôt dans les artères.

Quant à son usage dans l'hypertension, au dire de certains praticiens, il se justifie, en petite quantité, car en augmentant la sécrétion urinaire il provoque une décharge de chlorure, d'urée et d'acide urique et aide à l'élimination de l'excès de liquide organique qui favorise la pléthore sanguine qui représente un facteur important dans la tendance à l'hypertension (399).

L'utilité du champagne dans les hémorragies est bien connue et s'explique facilement car, résultant d'une action pathologique lente ou subite, elles commandent de relever l'état général à la fois par un choc sur le système nerveux et par une action lente sur l'économie cellulaire et particulièrement sur l'appareil hématopoïétique, c'est-à-dire confectionneur de globules rouges (204). Au 3e Congrès national des médecins amis des vins, en 1936, le docteur Proby a mis en relief sur des bases rigoureusement physiologiques les raisons pour lesquelles le champagne répond au premier chef à la satisfaction de ces besoins, comme d'ailleurs certains vins rouges pour les actions continues et soutenues. Il peut notamment être donné dans les hémoptysies, forme spectaculaire des hémorragies (204), et même pour les saignements de nez. De toute évidence, en outre, le champagne peut être associé avec avantage à la transfusion sanguine. Il la précède chaque fois qu'elle ne peut pas être effectuée sur-le-champ, il en favorise l'attente et il la prolonge dans ses effets physiques (204).

LE CHAMPAGNE ET L'APPAREIL CUTANÉ

Le vin joue un rôle efficace dans les maladies de la peau. Dans le Bulletin des médecins amis des vins de 1937, le docteur Cazenave, médecin dermatologue des hôpitaux, a confirmé la valeur du vin dans certains traitements d'affections cutanées ou allergiques : herpès, dermatoses sèches ou suintantes, et il est prouvé que les porteurs d'eczéma peuvent en tirer bénéfice. Néanmoins, la prudence est de règle dans ce domaine; plus encore que pour les autres utilisations thérapeutiques, pour toute affection de la peau le vin ne doit être donné que sur prescription médicale, car son effet varie suivant la nature de la maladie et selon le sujet traité. Cependant, lorsqu'il n'y a pas contre-indication, c'est surtout le champagne qui est à conseiller car son effet euphorisant rétablit l'équilibre psychologique compromis par ces désordres si préoccupants pour les malades. En tout cas, dans sa communication au 3e Congrès national des médecins amis des vins, le docteur Poudensan a montré que le vin ne peut être considéré comme responsable de certaines disgrâces physiques apparentes telles que la couperose et l'acné et, bien plus, que dans certains cas, il pouvait servir à les atténuer, voire à les guérir.

De ce qui précède on peut déduire que le vin en général, et le champagne en particulier, a une heureuse influence sur la beauté des femmes lorsqu'il est pris en quantité raisonnable. Nicolas-Abraham de La Framboisière écrivait à ce propos : Un petit vin délicat bien trempé d'eau, leur est convenable (330). On a vu que si la marquise de Pompadour n'a probablement pas prononcé la fameuse phrase Le champagne est le seul vin qui laisse la femme belle après boire, elle aurait pu le faire, puisqu'elle était à fois jolie et buveuse de champagne.

On a dit aussi que Madame de Parabère, la célèbre maîtresse du Régent, aurait dit que le champagne fait briller le regard sans porter le feu au visage, observation parfaitement exacte comme on peut s'en rendre compte chaque fois qu'une femme boit du champagne, même en grande quantité, mais qui n'est pas vraie pour les autres vins. comme Madame de Pompadour, Madame de Parabère était belle, assez belle pour ne pas mettre de rouge sur son ravissant minois, ce qui était rare à l'époque. La Palatine disait de la sultane-reine de son fils : Elle a le visage brun et elle ne se farde pas; une jolie bouche et de jolis yeux (461). Madame de Parabère buvait beaucoup de champagne, comme on le sait. Elle était donc fondée à prononcer la phrase qu'on lui prête, mais il est peu probable qu'elle l'ait fait car aucun de ses biographes, aucun des historiens de la Régence ne l'a noté. Une fois encore on constate qu'une des forces du champagne est de rendre les légendes véridiques.

Comme le disait un jour une jeune et jolie journaliste en reportage à Épernay, le champagne est un des rares plaisirs qui n'altère pas la beauté de la femme. Et même s'il ne suffit pas toujours à la rendre belle, il fait en sorte que les hommes le croient lorsqu'ils en ont bu, comme l'avait bien compris l'hôtesse de Jacques le Fataliste qui s'écriait : Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m'embellit vos yeux (173) !

LE CHAMPAGNE EN GÉRONTOLOGIE

Avant d'examiner l'usage thérapeutique que l'on peut faire du champagne en gérontologie, il est bon rappeler que c'est un véritable élixir de longue vie.

En Champagne, ils sont très nombreux les négociants, les vignerons, les courtiers, qui après avoir abondamment usé du champagne toute leur vie par nécessité professionnelle, et aussi par plaisir, s'éteignent à un âge avancé, ayant souvent gardé jusqu'au bout l'essentiel de leurs facultés. En 1804 déjà, Fercy écrivait : On y voit beaucoup de vieillards, malgré l'usage presqu'immodéré du vin, conserver toute la force de leur esprit et un enjouement particulier qui se joint à la rigueur de leur existence (209). Faute de pouvoir énumérer tous les cas de longévité champenoise, on peut en donner quelques exemples et citer, après les improbables 118 ans du Rémois de la Querelle des vins (315), les 89 ans de Mme Clicquot, et parmi les contemporains, les 93 ans de Remi Couvreur-Périn, les 92 ans d'Henri Soullié, les 90 ans de Georges Couvreur, les 82 ans de Léon de Tassigny, les 93 ans du marquis Bertrand de Mun, les 98 ans de Joseph Krug qui, deux semaines avant sa mort en 1967, buvait une bouteille de Krug 1955 avec André Simon, lui-même décédé à 92 ans, les 87 ans de Louis Budin, les 96 ans de René Lalou, les 85 ans de Maurice Doyard, les 89 ans de Marcel Berthelot et de Maurice Pol-Roger, les 80 ans du comte Robert-Jean de Vogüé, les 87 ans d'Emile Moreau, les 86 ans de Victor Lanson.

À l'extérieur de la Champagne, on a rencontré et on trouve encore des cas très instructifs. L'un d'eux est littéraire, mais symptomatique des vertus que l'on a toujours prêtées au champagne. Il est dû à Regnard et date de 1704. Dans Les Folies amoureuses, à l'acte III, Agathe affirme: Je vide gentiment mes deux bouteilles, et comme Crispin s'étonne, elle confirme : Oui vraiment, du champagne encor, sans qu'il en reste. / On peut voir dans ma bouche encore toutes mes dents. / J'ai pourtant, voyez-vous quatre-vingt-dix-huit ans. Un autre est historique. En 1707 Saint-Simon écrit dans ses Mémoires ce qui sui : Du Chesne, fort bon médecin, charitable et homme de bien et d'honneur, qui avoit succédé auprès des fils de France à Fagon lorsque celui-ci devint premier médecin du Roi, mourut à Versailles à quatre-vingt-onze ans. J'en fais la remarque parce qu'il conserva jusqu'au bout une santé parfaite et sa tête entiere en soupant tous les soirs avec une salade et ne buvant que du vin de Champagne. Il conseilloit ce régime. Il n'étoit ni gourmand ni ivrogne; mais aussi il n'avoit pas la forfanterie de la plupart des médecins. On peut aussi citer l'abbé Bignon, ami de Philippe-Valentin Bertin du Rocheret et déjà rencontré, ne buvant que du vin blanc de Champagne et octogénaire (B 32). Même ayant trait à des vins tranquilles, ces trois exemples se devaient de figurer dans une étude sur le champagne et la santé.

Pour en revenir au vin effervescent, on a déjà parlé de Welby Jourdan, mort à 94 ans après avoir vidé 40 000 bouteilles. Mais point n'est besoin de battre des records de ce genre pour avoir la palme de la longévité des buveurs de champagne. Au début des années 1980, elle revenait probablement à une Autrichienne, Frau Rosa Albach-Retty. Selon la presse allemande et autrichienne de septembre 1980, encore merveilleusement alerte à 106 ans, et priée d'indiquer le secret de sa longévité, elle a répondu: «La discipline, une bouteille de champagne quotidienne qui me conserve sereine. »

En gériatrie, le champagne a la faveur des patients, bien entendu, mais aussi des médecins pour lesquels il est un précieux auxiliaire grâce à sa salubrité, à son effet bénéfique pour la respiration et la circulation du sang, à sa capacité énergétique et euphorisante. Le sujet âgé a d'autant plus besoin de calories qu'il souffre, même s'il se trouve en bonne santé, d'un ralentissement de son métabolisme; il lui faut donc suppléer à une carence évidente, d'autant que le jus fermenté de la treille lui apporte en outre des éléments minéraux qui lui sont indispensables 13991. Le champagne est donc encore plus utile lorsque les vieillards ont de la difficulté à s'alimenter normalement, ou qu'ils ont des ennuis de santé rentrant dans la catégorie de ceux pour lesquels le champagne est recommandé ou tout au moins autorisé, d'autant plus qu'il est un des rares plaisirs qui leur restent.

Le Sunday Telegraph du 30 mai 1976 a raconté l'histoire de McMillan qui, se trouvant à l'âge de 82 ans au King Edward VII Hospital, s'était emporté contre les infirmières car elles s'opposaient à ce qu'il prenne plus d'un verre de champagne à la fois. En Belgique, on appelle couramment le champagne de wijn der stervenden, le vin des mourants, dont il est même courant d'humecter les lèvres avec des compresses imbibées de champagne. Il est de règle d'en faire boire chaque jour aux personnes âgées pour lesquelles le médecin ne peut plus rien. Il arrive qu'il leur soit tellement salutaire qu'elles en prennent ainsi plusieurs jours ou plusieurs semaines avant de mourir, et on cite même des vieillards pour lesquels ce régime a duré des années, semblant démontrer le bien-fondé du conseil de Rabelais : Beuvez toujours, vous ne mourrez jamais. À un chapitre anniversaire de la Vlaamse Wijngilde, la ligue flamande des amis du vin, qui s'est tenu à Aalst en 1980, le ministre de la Communauté néerlandaise et de la Région flamande a rappelé dans son allocution qu'à 84 ans l'écrivain Herman Teirlinch s'était vu interdire le bourgogne mais autoriser le champagne jusqu'à la fin de sa vie. Il est mort à 88 ans.

Et lorsque est venu le temps de franchir le pas, le champagne peut aider le mourant dans ses derniers moments. C'est ainsi qu'à l'hôpital de Montauban, pour ne citer que celui-là, on donne à tout mourant une demi-bouteille de champagne.

On peut citer l'exemple de Paul Huf, célèbre acteur hollandais, tel que l'a raconté sa fille la journaliste Emmy Huf dans Wijn & Spijs de juin 1981. Sur son lit de mort il demandait du champagne. Je lui en trouvais bien que ce fût au milieu de la nuit. Après qu'on lui en eût versé un verre, dans une flûte car il n'aurait pas supporté de le prendre dans un gobelet de l'hôpital, il a dit : «Boire du champagne, c'est goûter et écouter en même temps», puis il a prononcé une phrase de Schiller «Nobel soll der Mensch zu Grande geh'n» («L'être humain doit avoir une fin honorable»). Tels furent les derniers mots d'un acteur qui avait toujours intensément apprécié les nourritures terrestres.

Un autre exemple émouvant, que l'auteur du présent ouvrage tient de la nièce de l'intéressée qui l'assistait à ses derniers moments, est celui d'une dame belge de 92 ans. Sur son lit de mort, ne pouvant plus se nourrir, ne pouvant plus parler, elle a fait comprendre par gestes qu'elle avait soif. On lui a apporté de l'eau : signe négatif, puis de la bière qui a suscité la même réaction. On a eu alors l'idée de lui proposer du champagne. Elle a acquiescé de la tête et lorsque le verre est arrivé avec son liquide pétillant, elle l'a bu doucement... et elle a rendu l'esprit.

Comme l'a écrit Pierre Andrieu, le regretté et éminent gastronome et œnophile : Il faut bien mourir un jour. Soit! C'est là une éventualité que les sages considèrent sans angoisse, surtout s'ils ont atteint un âge respectable. Mais que ce soit calmement, en toute quiétude, en tout contentement des actes passés, avec sereine philosophie, et verre en main, sur une dernière gorgée d'un fameux millésime (8).

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