HISTOIRE DU CHAMPAGNE : femme et champagne : Les femmes dans l'histoire du champagne

Femmes & champagne :
Histoire



e champagne est né à la fin du XVIIe siècle d'un phénomène œnologique nouveau. Alors que jusqu'à cette époque on ne se servait de la bouteille que pour aller de la cave à la table, dans la France entière on s'est mis à l'utiliser pour la conservation et le transport du vin, ce qui ne se faisait auparavant qu'en tonneaux. Mais comme on mettait en bouteille des vins qui contenaient encore une partie des levures et du sucre du raisin la fermentation reprenait d'elle-même, produisant du gaz carbonique qui, lorsque l'on ouvrait la bouteille, donnait de la mousse. Celle-ci était plus abondante en Champagne que dans les autres régions viticoles car en raison de sa situation septentrionale l'acidité des raisins était plus importante, ce qui facilitait l'effervescence. En 1799 encore, le chimiste Cadet-de-Vaux écrivait que «le vin mousseux et piquant de la Champagne s'obtient de raisins qui ne sont pas absolument mûrs». Le champagne, dans ses débuts, était donc acide. En outre, il était trouble car on ne savait pas éliminer le dépôt que les levures formaient dans la bouteille. Mais il plaisait par sa nouveauté, le saut du bouchon et la mousse amusaient. Et ceci dans les dernières années du XVIIe siècle puisque dans son traité «Manière de cultiver la vigne et de faire le vin en Champagne» le chanoine Godinot écrivait en 1718 que depuis plus de vingt ans le goût des Français s'est déterminé au Vin mousseux.
       On approchait alors de la fin du règne de Louis XIV. Sous l'influence de Madame de Maintenon, la vie à la cour était empreinte d'une certaine sévérité. Les jeunes seigneurs qui cherchaient à s'en affranchir firent le succès du champagne, qu'ils offrirent aux grandes dames de Versailles et de Paris, trop heureuses de partager leur plaisir. Elles eurent depuis des relations étroites avec le vin de la joie et elles le sablèrent allègrement alors qu'auparavant les Françaises de bon ton ne buvaient généralement pas de vin. Voici ce qu'écrivait en 1665 un italien, l'abbé Locatelli : «Quant au vin, les Françaises n'en boivent pas. Et si elles en buvaient, elles se garderaient bien de le dire, comme une chose indigne d'elles».
       Le premier poème faisant allusion au champagne l'associe à la femme. Il date de 1700. Ecrit par Guillaume de Chaulieu, c'est une épitre à la duchesse de Bouillon. Après l'avoir invitée, en l'appelant Phylis, à venir passer la soirée avec lui, il écrit :

«A l'envi de tes yeux vois comme le vin brille.
Verse-m'en, ma Phylis, et noye de ta main
Dans sa mousse qui pétille
Les soucis du lendemain.»       

       Les femmes ont tout de suite été sensibles à l'harmonieux crépitement des bulles et à leur élévation magique dans les flûtes. Leurs rencontres avec le champagne ont jalonné l'histoire de la France. Il a d'abord été réservé aux dames de la noblesse. Ce sont elles qui l'ont mis à la mode sous la Régence, à partir de 1715. Elles en buvaient énormément aux «petits soupers» que Philippe d'Orléans donnait presque chaque soir dans les salons du Palais-Royal. Voici ce qu'en a dit le duc de Richelieu dans ses mémoires : «Le soir, le régent se retirait avec ses maîtresses et ses roués, pour souper, jouer, boire, etc. Tous ces débauchés quittaient la partie le lendemain matin, et plusieurs qui étaient pris encore du meilleur vin de Champagne, allaient se reposer chez eux des fatigues de la veille, et reprendre des forces pour recommencer le lendemain». Or, dans une de ses lettres la Palatine, la mère du régent, a précisé que « les dames boivent encore plus que les hommes». Elle a aussi écrit que la maîtresse en titre du régent, Marie-Madeleine de la Vieuville, comtesse de Parabère, était une « ivrognesse». Il est vrai que dans ces réunions elle buvait flûte sur flûte, pour ne pas dire flacon sur flacon, jusqu'à, écrivait un contemporain, sentir «une grande chaleur lui embraser tout à coup le rubignon».
       La consommation féminine de champagne des soupers du Palais-Royal était concurrencée par celle des lupercales organisées par Madame de Tencin au château de Saint-Cloud et dont le duc de Richelieu a écrit que «jamais les orgies ne commençaient que tout le monde ne fût dans cet état de joie que donne le vin de Champagne».
       On peut lire aussi dans les «Chroniques de l'œil-de-bœuf», de Touchard-Lafosse, que chez le prince de Soubise la ravissante comtesse de Gacé qui «aime beaucoup le vin de Champagne» en but immodérément si bien que «l'ivresse de cette belle, aussi passionnée qu'amie du nectar mousseux, fut un tendre délire».
       Sous le règne de Louis XV, le champagne était toujours le vin de la cour. C'était une femme, Madame de Mailly, laquelle en raffolait, qui en avait donné le goût au roi en organisant avec la comtesse de Toulouse et Mademoiselle de Charolais des soupers dans les petits appartements du palais de Versailles, qui étaient moins débridés que ceux de la Régence mais ne leur cédaient en rien pour la quantité de champagne bue par les dames. C'était elles qui débouchaient les bouteilles comme l'atteste, entre autres textes de l'époque, cet impromptu grivois «sur une bouteille de vin de Champagne dont le bouchon avait sauté entre ses mains» dédié à Madame de Blagny par l'abbé de L'Attaignant, chanoine de la cathédrale de Reims et dont voici un extrait :

«Vois ce nectar charmant
Sauter sous ces beaux doigts, et partir à l'instant ;
Je crois bien que l'Amour en feroit tout autant.»

       L'abbé Bignon, bibliothécaire du roi, était plus décent que son confrère. En écrivant en 1734 à Philippe-Valentin Bertin du Rocheret, négociant en vins à Epernay, il reconnaissait seulement que le vin de la Marne était «mousseux et étincelant aux yeux de nos coquettes de table».
       Le champagne était un des vins préférés de la marquise de Pompadour et elle veillait à ce que la table de son royal amant en soit toujours pourvue. Elle était quelque peu champenoise par son père, qui possédait une maison près de Château-Thierry. Son frère, le marquis de Marigny habitait non loin de là et pour rendre plus faciles les visites que lui rendaient fréquemment Madame de Pompadour, Louis XV ordonna de détourner la route nationale Paris Strasbourg pour la faire passer dans Château-Thierry. Sa maîtresse savait donc de quoi elle parlait quand elle évoquait le champagne. Elle fut le sujet d'une chanson que l'abbé de Bernis, soupant à sa table avec le roi, composa sur-le-champ sur l'air de «Joconde». Elle comporte, comme 1'impromptu ci-dessus de 1'abbé de l'Attaignant, un sous-entendu érotique, ce qui à l'époque n'offusquait ni les ecclésiastiques de cour, ni le roi et son entourage. En voici les derniers vers

«Ce champagne est prêt à partir,
Dans sa prison il fume, Impatient de te couvrir
De sa brillante écume.
Sais-tu pourquoi ce Vin charmant,
Lorsque ta main l'agite,
Comme un éclair étincelant,
Vole et se précipite
Bacchus en vain dans son flacon
Retient l'Amour rebelle
L'Amour sort toujours de prison
Sous la main d'une belle.»

       On a prétendu que la marquise avait mis le champagne à la mode par dépit de n'avoir pu acquérir en Bourgogne la Romanée que lui avait soufflée le prince de Conti. On n'en a aucune preuve et, de toute façon, le champagne ne l'avait pas attendue pour être en vogue.
       Après la mort de sa maîtresse bien-aimée, Louis XV noya son chagrin avec Mesdames de Mirepoix, de Flavacourt et de Lauraguais. On les appelait ses « soupeuses » et elles ne se contentaient pas d'ouvrir les bouteilles. Elles en versaient le champagne dans les flûtes. Voltaire faisait allusion à cette coutume quand il écrivait dans «Le Mondain» :

« Cloris, Eglé me versent de leur main
D'un vin d'Aï, dont la mousse pressée,
De la bouteille avec force élancée,
Comme un éclair fait voler son bouchon.»

       Le champagne se répandit dans toute l'Europe. Vin des rois, de Frédéric II de Prusse notamment, il était aussi celui de leurs épouses et de leurs maîtresses, également de l'impératrice Catherine II de Russie ; le prince de Ligne dit dans ses mémoires qu'elle en faisait mettre dans ses bagages quand elle parcourait son empire. II est devenu la boisson obligée des femmes distinguées de tous les pays. C'est ainsi que Melisa Trench écrivait qu'à Dresde, au cours d'un grand dîner, «Lady Hamilton déclara qu'elle aimait passionnément le champagne et elle en prit une quantité étonnante».
       Les grandes dames avaient même l'habitude de boire entre elles du champagne, sans aucune présence masculine, ce qui avait lieu notamment chez Louise de Savoie, qui avait épousé le comte de Provence, le futur Louis XVIII. Elle était, a écrit George Sand, «le noyau d'une coterie féminine qui sablait fort bien le champagne». Et quand elles n'en buvaient pas, elles en parlaient. En 1787, lors d'une soirée chez Madame Necker, celle-ci demanda à Marmontel de faire un couplet sur le mot «champagne». Il le commença par ces deux vers : «Champagne, ami de la folie, Fais qu'un moment Necker s'oublie».
       A vrai dire, le champagne était bu aussi par des femmes de moindre condition, que leur offraient libéralement leurs amants à des fins peu avouables. Casanova en témoigne dans ses mémoires. Le marquis de Sade, pour sa part, écrit dans la sixième des «Cent-vingt journées de Sodome» qu'un de ces personnages «fut s'enfermer dans le boudoir du fond avec Fanchon, Marie, la Desgranges et trente bouteilles de vin de Champagne».
       Pendant la Révolution, les femmes furent généralement privées de champagne, quand ce n'était pas de la vie. Néanmoins certaines ont pu en boire dans les prisons révolutionnaires pour soutenir leur moral grâce à la magnanimité de leurs geôliers. D'autres, en liberté, en buvaient quand elles en avaient la possibilité ; Restif de la Bretonne a écrit que le champagne fut responsable de la génération de la fille d'Elise-seconde, une des héroïnes des «Nuits révolutionnaires». Toujours est-il qu'à la fin du XVIIIe  siècle le lien qui unissait le champagne et les femmes était fermement établi.
       Le XIXe siècle a connu une expansion considérable du champagne ; d'environ 300 000 bouteilles à la Révolution, les expéditions étaient de l'ordre de 30 millions de bouteilles à la fin du siècle, dont les deux-tiers étaient destinées aux pays étrangers. Les femmes en buvaient donc de plus en plus, en France et dans le reste de l'Europe mais aussi aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine.
       Les habitudes féminines de consommation restaient les mêmes. Les dames de la bonne société continuaient à déboucher les bouteilles mais leurs oreilles étaient vraisemblablement devenues plus sensibles et elles ne faisaient plus sauter les bouchons. La mode voulait que le champagne fût versé de haut, dans des flûtes devenant de plus en plus longues. Dans son «Manuel des Amphytrions», Grimod de la Reynière écrivait déjà en 1808 qu'il «est ordinairement servi par une dame qui se fait un plaisir de le faire mousser de très-haut».
       Parmi les consommatrices de champagne, on trouvait toujours des impératrices et des reines. Les deux épouses de Napoléon 1er n'ont pas dû être du nombre, réceptions officielles mises à part, car l'empereur préférait le chambertin. Par contre, l'impératrice Eugénie était une fervente du champagne, comme l'étaient les autres têtes couronnées féminines d'Europe, et tout particulièrement en Angleterre, de loin son premier marché, et en Russie. Quant à la reine Pomaré IV, souveraine de Tahiti, elle était tenue pour une grande buveuse de champagne, y trouvant un plaisir assez particulier, disant qu'il piquait merveilleusement sa gorge et qu'il la faisait roter agréablement !
       Comme au siècle précédent, les grandes dames buvaient volontiers du champagne. Elles en faisaient même un usage louable car il était versé abondamment aux buffets des ventes de charité. Elles furent rejointes dans l'amour du vin de la joie par les bourgeoises dont il devint le breuvage traditionnel des fêtes de famille. Les unes comme les autres avaient parfois avec lui des idées d'indépendance. Il y était fait allusion dans une gravure de Daumier du «Charivari» représentant des buveuses de champagne avec comme légende : «Toast porté à l'émancipation des femmes par des femmes déjà furieusement émancipées». On était en 1848 ! Les représentantes du beau sexe avaient surtout l'occasion, maintes fois répétée, de sabler le champagne dans les réceptions et les bals qui se multipliaient sous tous les régimes et tout particulièrement sous le second Empire. Elles en buvaient aussi, tout simplement, au restaurant, et pas seulement en France. Dans «Dinners and diners» Newnham-Davis écrivait ceci en 1899 : «A Londres, en commandant un petit dîner pour deux, on porte instinctivement son regard sur la page «champagnes» de la carte des vins. Les femmes pensent qu'un dîner n'est pas complet s'il y manque le champagne».
       Les actrices se distinguaient par leur amour du champagne. Il en était déjà ainsi au XVIIIe siècle, pour Adrienne Lecouvreur, champenoise et maîtresse du maréchal de Saxe, et aussi pour bien d'autres. Il est même arrivé à Mademoiselle La Guerre, cantatrice de grand talent, d'en boire trop. Alors qu'un soir elle jouait à l'Opéra le rôle de l'héroïne dans «Iphigénie en Tauride» de Piccini, elle entra en scène dans un état d'ivresse si manifeste que Monsieur de Cossé s'écria : «Ce n'est point Iphigénie en Tauride, mais Iphigénie en Champagne !».
       Sans dépasser les limites de la bienséance, les actrices et les danseuses du XIXe siècle furent de bonnes buveuses de champagne, notamment la Malibran, la Cruvelli, Rachel et Mademoiselle Mars. Cette dernière était connue pour en offrir libéralement à ses admirateurs lors des soupers qu'elle donnait chez elle après les représentations, et à la fin de sa vie ses dîners se composaient seulement de bouillon et de champagne. La Malibran et Rachel, quant à elles, avaient un besoin impérieux de vin pétillant pour se donner du courage avant d'entrer en scène. Il convient de citer aussi Alice Ozy, maîtresse du duc d'Aumale et du peintre Chasseriau ; elle a été caricaturée par Roger de Beauvoir sous les traits d'une bacchante tenant d'une main une corne d'abondance et de l'autre une coupe de champagne, avec pour légende ce jeu de mots : «Ozy noçant les mains pleines !».
       A l'époque romantique, de très jeunes femmes demandaient au champagne d'être la source du bonheur qu'elles cherchaient dans une vie légère. C'était les grisettes, de condition modeste, généralement ouvrières en confection, et les lorettes, de mœurs faciles, ainsi nommées parce qu'habitant souvent dans le quartier de la rue Notre-Dame de Lorette. Les unes et les autres étaient plus ou moins entretenues. Voici ce que l'on peut lire à propos des lorettes dans «La Physiologie du vin de Champagne», ouvrage attribué à Lurine et Bouvier et datant de 1841 «Les rues Bréda, Neuve-Saint-Georges et Notre-Dame de Lorette consomment du matin jusqu'au soir, et du soir au matin, des quantités démesurées de vin d'Aï : les Arthurs ont cessé d'envoyer des fleurs aux madones de ces jolis endroits : ils leur adressent des paniers de vin d'Epernay en guise de bouquets et de billets doux. L'on ne dit plus "Notre-Dame de Lorette" mais "Notre-Dame de Champagne" !».
       Les grisettes ont inspiré plus tardivement, en 1875, une chanson à Louis Festeau, «Les grisettes en partie fine», aux nombreux couplets. Voici l'un d'eux, ainsi que le refrain :

«Eh ! Vive le champagne !
Ca grise petit à petit,
Ah ! ma chère, c'est si gentil
De battre la campagne.
Dieu de Dieu, que l'homme est aimable,
Quand le champagne le conduit.»

       Lorettes et grisettes ne considéraient pas le champagne comme un vin de qualité mais comme un breuvage qui les amusait. Dans «Scènes de la vie de Bohème» de Murger, l'une d'elles dit à propos du réveillon de Noël : «Je ne craindrais pas du champagne. J'aime ça, ça fait du bruit».
       Durant tout le XIXe siècle ont fleuri aussi les demi-mondaines, dont le champagne était la boisson attitrée. Les écrivains ne se sont pas fait faute de les associer. Lorsque Balzac décrit dans «Splendeurs et misères des courtisanes» le baron de Nucingen installant Esther et lui faisant les honneurs de la salle à manger, celle-ci s'exclame : «Très bien, charmant ! Quel plaisir ce sera de boire ici du vin de Champagne !». Et que dire de «Nana», roman plein de champagne de Zola ! Voici par exemple comment l'auteur représente son héroïne assistant dans son landau aux courses de Longchamp : «Debout, elle s'était mise à verser des verres de champagne aux hommes qui la saluaient ».
       Mondaines et demi-mondaines sablaient le champagne dans les grands restaurants de toutes les capitales européennes. Elles en fréquentaient parfois les «cabinets particuliers», avec leur amant ou avec leur mari quand elles voulaient abriter leur bonheur des regards indiscrets. Voici ce qu'écrivait en 1823 dans son «Code gourmand» Horace Raisson, parlant de ces lieux intimes : «Le Café de Paris a reçu vos ordres dès le matin. Madame arrive, et trouve un élégant couvert tout dressé ; gardez-vous, à moins d'une demande expresse, de faire mettre sur la table un autre vin que le champagne ! C'est celui des dames, et surtout des amants».
       Tout en bas de l'échelle sociale féminine se trouvaient les filles des maisons closes. Elles se faisaient offrir du champagne par leurs clients et étaient tarifées par la sous-maîtresse en fonction du nombre de bouteilles payées. Dans la seconde partie du siècle, il en était de même dans certain établissements de nuit. Ces professionnelles buvaient avec les clients mais il leur arrivait souvent de vider subrepticement leur coupe dans le seau à champagne pour augmenter la consommation.
       Le début du XXe siècle a marqué une étape importante dans l'historique des relations entre les femmes et le champagne, la Belle Epoque, dont le roi des vins et le beau sexe réunis ont été le label. On n'y buvait pas le champagne parce que l'on voulait se désaltérer ou déguster un grand vin mais parce qu'il était le révélateur du plaisir de vivre. On assistait à une débauche féminine de champagne, en France mais aussi à l'étranger, dans une société cosmopolite se retrouvant aussi bien au derby d'Epsom qu'à Venise où Gabriel-Louis Pringuet avait un jour comme voisine, a-t-il écrit, «une princesse Ruspoli que le champagne rendait d'une verve étourdissante». Quand les hommes buvaient du bordeaux ou du bourgogne, c'était entre eux. Lorsque des dames étaient invitées, c'était le champagne qu'ils commandaient.
       Les demi-mondaines étaient toujours aussi attachées au breuvage pétillant dont elles ne pouvaient se passer. Elles tenaient le haut du pavé. Liane de Pougy- Emilienne d'Alençon, Cléo de Mérode, Caroline Otéro sablaient le champagne que leur offraient les aristocrates en renom, les grands-ducs, au bar des Folies-Bergère, haut-lieu de l'amour vénal, et chez Maxim's, le temple du champagne. Certaines allaient même finir entre elles la nuit au champagne dans les guinguettes des Champs-Elysées. Blanche d'Attigny resta même deux jours de suite au Petit Moulin Rouge à en boire pour se consoler de n'avoir pas été reçue par un souverain oriental venu à Paris.
       Les grandes dames de la Belle Epoque allaient aussi chez Maxim's mais elles ont vidé de nombreux verres de champagne dans les grandes soirées mondaines qui se multipliaient, comme le Bal Second Empire de la duchesse de Gramont, le Bal des Pierreries de la princesse de Broglie et les fêtes données par Boni de Castellane.
       Si le XXe siècle a commencé dans la joie, il s'est hélas poursuivi dans les guerres ! Le flot du champagne s'est tari mais les femmes lui sont restées fidèles. Les «marraines de guerre» en offraient à leurs filleuls ; la couverture du numéro du 1er avril 1916 de «La Vie Parisienne» représentait «la bonne marraine et ses deux filleuls sablant le champagne». Dans le numéro du 26 août de la même revue, deux jeunes femmes bombardaient avec des bouchons de champagne un lieutenant en permission. Quant aux victoires de 1918 et de 1945, elles ont été célébrées au champagne et les femmes n'ont pas été les dernières à fêter avec lui les soldats français et alliés.
Dans les périodes de paix, la vie mondaine reprenait son cours. Dans les «Années folles », qui suivirent la Grande Guerre, le champagne recommença à arroser pour les femmes les nuits parisiennes. Les hommes, même s'ils s'adonnaient entre eux au whisky, leur en offraient toujours chez Maxim's, mais aussi au Fouquet's et dans les boîtes de nuit de Montparnasse. Les grandes réceptions se déroulaient de nouveau, avec les Bals des Petits Lits Blancs et les fêtes données par la princesse Murat, la duchesse de Doudeauville, le marquis de Cuevas et, comme avant la guerre, Boni de Castellane. Il en était de même sur la Riviera. Alfred Capus écrivait : «A Monte-Carlo, le casino est une merveille car y dominent le jeu, les femmes et le champagne ». Dans toute l'Europe et aux Etats-Unis la liesse était revenue et les femmes avaient retrouvé le champagne avec bonheur. On les voyait dans les établissements présentant des spectacles, avec au bar et sur les tables les seaux à glace, comme à Paris le Lido et le Crazy-Horse, venus concurrencer le Moulin-Rouge et les Folies-Bergère.
       Les pensionnaires des maisons closes faisaient toujours, et de plus en plus, consommer le champagne, aussi longtemps tout au moins que ces lieux n'ont pas été supprimés par la Loi, qui les avait longtemps tolérés alors que la morale les réprouvait. Au Sphinx, établissement célèbre de Montparnasse, certaines ne «montaient» pas, trouvant plus lucratifs leurs gains sur le nombre de bouteilles de champagne de leurs clients. Certains soirs, les ventes d'une maison se montaient à un millier, et il y en avait où pour augmenter la consommation on installait le client à un guéridon de style Louis XVI cerclé d'une élégante rainure ; la fille faisait semblant de boire et y versait le champagne de son verre, qui s'écoulait par un petit orifice situé sous le guéridon, d'où il terminait sa course dans une vasque. Monsieur constatait bientôt que la bouteille était vide et il en demandait une autre.
       Les cabarets et night-clubs profitèrent de la fermeture des maisons closes et, après la dernière guerre, devinrent en vogue. Les dames avaient l'avantage de pouvoir y aller entre amies et en couple et d'y boire du champagne. Quant aux entraîneuses, elles poussaient à la consommation des messieurs isolés et tiraient de ce travail «au bouchon» un bénéfice analogue à celui des pensionnaires des maisons closes, versant discrètement comme elles le contenu de leur verre dans le seau à glace.
       Le champagne, au fil des jours du XXe siècle, est devenu accessible à tous. Les femmes l'offrent dans tous les milieux et à toute occasion, pour des réceptions huppées ou modestes, pour un mariage distingué comme pour le baptême du petit-fils de la concierge, et elles en partagent une demi-bouteille quand elles se rendent visite. Et ce qui est vrai en France l'est aussi dans les pays étrangers, en Grande-Bretagne surtout, à la cour de la reine d'Angleterre mais aussi dans la bonne société. Dans «Gentlemen I give you wine», Warner Allen écrit : «Quand il vous revient la dure tâche de réunir les dames qui s'attendent à ce que vos efforts pour les divertir les rendent heureuses le champagne créera l'atmosphère que vous attendez ».
       Comme aux siècles précédents actrices et danseuses sont des fidèles du champagne. Elles en prennent souvent un verre à l'entracte afin de se donner du courage pour la suite du spectacle. Après avoir vidé une coupe Yvonne Printemps chantait comme un rossignol ! Elles boivent d'ailleurs du champagne chez elles et en toute circonstance.
       La vie de Sarah Bernhardt s'est déroulée sous le signe du champagne dont elle absorbait des quantités incroyables. Dans la loge de son théâtre il y avait une baignoire où rafraîchissaient les bouteilles. Elle y faisait venir Maurice Rostand enfant et elle lui donnait pour le goûter des choux à la crème et du champagne. Dans ses souvenirs Escoffier a raconté qu'elle lui avait confié devoir son extraordinaire énergie à «la volonté, soutenue par un excellent champagne», qu'elle en prenait une demi-bouteille à chaque repas et que «l'effet de la mousse champenoise réagissait sur elle d'une façon merveilleuse».
       Le goût pour le champagne a gagné bien vite les stars du cinéma international. Pour le tournage de ses films, Marlène Dietrich l'exigeait par contrat. Dans un «Abécédaire» qu'elle a écrit en 1988 on trouve ce beau passage à la gloire de son vin préféré : «En tant que symbole, il a un pouvoir extraordinaire. Il vous donne l'impression que c'est dimanche et que les jours meilleurs sont très proches. Si vous arrivez à obtenir un Dom Pérignon bien glacé dans un très beau verre à la terrasse d'un restaurant parisien avec vue sur les arbres sous un soleil de la mi-automne, vous vous sentirez la personne la plus «luxurious» du monde, même si vous avez l'habitude de boire du champagne».
       Quant à Marylin Monroe, selon son biographe George Barris, «elle ne buvait que du champagne, qu'elle respirait le nez dans le verre, comme si c'était de l'oxygène». Et Hans Jorgen Lembourne, pour sa part, a écrit que lui ayant à sa demande apporté du champagne dans sa chambre, «elle leva la flûte couverte de buée avec assurance et élégance».
       Au cours du XXe siècle la femme a beaucoup changé. Ses robes ont raccourci, sa coiffure a été modifiée, elle a obtenu le droit de vote et pris sa place dans la vie professionnelle et dans les sphères gouvernementales. Dans «L'Un est l'autre», Elisabeth Badinter a écrit qu'aujourd'hui «hommes et femmes sont en train de modifier en profondeur l'image qu'ils se font d'eux-mêmes et de l'Autre». C'est parfaitement juste, mais quels qu'aient pu être les changements survenus dans la vie de la femme, elle a conservé avec le champagne des relations privilégiées. Et comme en 1999 les expéditions ont été de l'ordre de 330 millions de bouteilles, contre un peu moins de 30 millions en 1899, les dames ont maintenant largement de quoi satisfaire leur goût pour le vin pétillant !

(Texte-Recherches historiques 2001 Colonel François Bonal Présentation-Actualisation UMC)

Haut de pageAprès