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Adolphe Jacquesson (1800-1876)
invente le muselet du bouchon et ouvre les caves au soleil
La bouteille de champagne n'est pas
sortie en un jour toute armée de l'ombre d'une cave creusée
dans les profondeurs de la craie. Elle est un petit monument de savoir-faire
et d'ingéniosité peu à peu mis au point par une série
d'inventeurs. L'histoire de ces inventions est longue déjà,
et elle est bien jolie. Elle n'est sans doute pas finie. Nous proposons
aux lecteurs de la Champagne Viticole, qui sont des hommes de l'art, de
faire un tour du souvenir en compagnie de négociants à qui
ils doivent le trésor intelligent de leur belle "champenoise".
L'U.M.C. dédie
à tous les manipulants de champagne ce reportage sur leur passé.
Adolphe Jacquesson,
muselet, bouchon, couronne et bidule
Adolphe Jacquesson (1800-1876) naît à
"Châlons-en-Champagne" avec le siècle qu'illustrèrent
Ferdinand de Lesseps et Gustave Eiffel. II est à la fois
un citoyen de la France du concours Lépine et un enfant du
sérail champenois. Son père Memmie a fondé
sa Maison
de champagne en 1798, au moment où le Directoire croyait
se débarrasser de l'encombrant Bonaparte en l'expédiant
en Egypte avec des soldats et des barbes savantes. Les Arabes disent
lucidement : "Un fils ressemble plus à son temps qu'à
son père". Le jeune Adolphe ne les dément pas : il
se consacre au champagne, mais il est un inventeur dans l'âme.
Et lorsqu'après la tourmente des guerres de l'Empire, il
prend en 1837 la direction de la Maison familiale, celle-ci devient,
pour le plus grand bien de la Champagne et de ses vins, le laboratoire
de son ingénieux patron. On a conservé de lui une
lettre de cette époque "J'ai beaucoup travaillé pour
connaître notre partie, écrit-il, et je me suis moi-même
fait ouvrier pour pouvoir entrer dans les moindres détails".
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 Portrait du jeune
Adolphe Jacquesson. |
Cette attention scrupuleuse aux choses
est à l'origine d'une très remarquable série d'inventions
techniques. Ainsi, le muselet en fil de fer torsadé, et le bouchon -couronne
métallique avec son obturateur que les cavistes nomment "bidule",
conçu en 1844. De même en 1851, les tables-tas qui sont
en somme des étagères mobiles pour bouteilles entreillées.
De même encore en 1852, une machine à rincer les bouteilles,
très simple dans son principe, mais révolutionnaire pour
l'époque. Le bout du robinet est entouré d'une bague qui
commande l'ouverture de l'eau. En appuyant le goulot contre cette bague,
on déclenche un jet d'eau puissant qui envahit la bouteille et
la lave. De même encore, une "boucheuse", machine à broche
pour enfoncer les bouchons dans les cols qui préfigure les appareils
des chaînes modernes. Le métier de nos cavistes, on le voit,
doit beaucoup à l'imagination fertile d'Adolphe Jacquesson dont
la famille Chiquet poursuit l'œuvre à Dizy. Certains esprits
chagrins tentent d’attribuer l’invention du muselet à Jules
Guyot qui y collabora vraisemblablement (comme d’autres salariés
de la Maison Jacquesson) sans pour autant pouvoir en revendiquer la paternité !
Du soleil dans les caves de Joseph
Perrier
Adolphe Jacquesson en plus apporta un concours que l'on
peut deviner actif et passionné aux travaux du vainqueur de la
terrible "casse" des bouteilles qui obérait si lourdement le commerce
du champagne. Tout le monde aux vignes connaît le nom de Jean-Baptiste
François qui mit au point la célèbre "réduction
François" par gleuco-œnomètre. II permit de maîtriser
le dosage des vins, donc le dégagement gazeux de la prise de mousse
dans le verre. Mais beaucoup ont sans doute oublié que l'on doit
à la paix de 1815 l'arrivée de ce pharmacien des armées
de l'Empire dans l'officine de M. Tisset, potard à Châlons-sur-Marne.
C'est là qu'il mit au point sa trouvaille, en collaboration confiante
avec Adolphe Jacquesson, de huit ans son cadet.
Parmi toutes les inventions d'Adolphe Jacquesson, il
en est une encore plus jolie que les autres. La voici. Les caves de la
France de Louis-Philippe étaient éclairées à
la chandelle. La lueur vacillante et les fumées des quinquets,
sans parler de leur coût, durent paraître d'un autre siècle
à ce contemporain exact de Victor Hugo, mais épris de l'avenir.
Pour arracher ces cavistes au Moyen Âge, il décida de répandre
la lumière du jour, tout simplement, dans des caves qui jusque-là
n'avaient jamais eu que leur part d'ombre. Pour cela, il fit creuser des
cheminées dans la falaise de craie, les essorts, et les équipa
de réflecteurs de fer poli disposés pour capter et conduire
sous terre l'éclat du soleil. II poussa le raffinement moderne
jusqu'à équiper ces "puits de lumière" de fenêtres
et de rideaux !
Quatre mille mètres
de caves furent ainsi équipés. Les Maisons Joseph
Perrier et Chanoine
adoptèrent le système. Son inventeur qui prit un brevet
en 1844, savait-il que les pilleurs des tombes d'Egypte depuis toujours
s'éclairaient sous terre avec des miroirs adroitement orientés
? N'oublions pas que Napoléon aimait arroser ses victoires
au champagne Jacquesson, et qu'en 1810, il récompensa Memmie
Jacquesson, le père, d'une médaille d'or. Et si le
vainqueur des Pyramides à la mémoire légendaire
avait évoqué ses souvenirs devant le petit garçon
de dix ans que sa tenue de parade n'aurait pas empêché
d'être attentif ? |
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Les larmes de fer
d'Adolphe Jacquesson
La fée électricité rejeta dans
l'oubli ces complications charmantes. Les rideaux et les miroirs de fer
ont disparu, mais les essors et leurs fenêtres sont toujours là.
Claude Dervin, actuel chef de cave de la Maison Joseph
Perrier, affirme : "Malgré l'absence de réflecteurs,
on peut se guider sans électricité dans les galeries, grâce
aux puits". Et il ajoute avec nostalgie, en homme de métier accoutumé
à un pauvre éclairage : "Le jour qui arrivait par ces miroirs
donnait au personnel l'impression qu'il appartenait au dehors et non au
dedans. On n'était plus sous quinze à vingt mètres
de craie, on faisait corps avec la lumière !"
Adolphe Jacquesson dut trouver à se consoler
de la victoire du faux jour énergétique sur le vrai jour
écologique, une victoire à la Pyrrhus, il faut le dire,
dans les caves de Châlons-sur-Marne. Heureusement, sa merveilleuse
imagination lui permit de tirer parti de l'inutilité de ses "puits
de lumière". Figurez-vous qu'il inventa de découper en rondelles
des grandes feuilles de fer des miroirs devenus sans emploi, et qu'ainsi
naquirent les plaques de muselet ! Celles-ci font un joli casque aux champignons
de liège qui bouchent nos bouteilles de champagne : ces plaquettes
sont comme les larmes de fer d'un homme imaginatif et sensible du XIXe
siècle qui aurait eu le temps avant de disparaître de sentir
que pointait le siècle de la force. La Champagne tout entière
peut être fière des négociants entreprenants et inventifs
qui depuis près de trois cents ans animent des "Maisons" auxquelles
on doit la renommée mondiale du vin d'or !
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