FEMMES MANAGERS DES TEMPS MODERNES

Dans le passé, certaines Maisons de champagne ont été courageusement et habilement dirigées par des femmes exceptionnelles auxquelles la Champagne doit beaucoup. De nos jours, la destinée de quelques entreprises dépend aussi des choix de leur Femme-Manager dont nous vous proposons de mieux connaître la personnalité.

 

       Pour Evelyne Roques Boizel, élaborer et commercialiser du champagne est un art heureux et elle en est une preuve convaincante. Historienne et muséologue de formation, elle dut se mettre au subtil métier champenois avec son mari, Christophe (ingénieur informaticien), après les disparitions brutales de son frère Eric et de son père René.

Un travail de couple heureux

       Tous deux ont énormément travaillé pour acquérir compétence et crédibilité, mais le résultat est acquis, et beaucoup de bonheur y trouve sa place. D'ailleurs, ils l'expriment d'emblée, avec simplicité : le champagne est un métier passionnant, et nous sommes chaque jour heureux de le faire ! Christophe s'excuse : il a un rendez-vous avec des livreurs de raisins. On est partagé entre l'envie de le retenir, et celle de le suivre... Car, outre la Direction Générale de l'entreprise, il s'est, pour sa part, plus particulièrement investi dans la mise au point de l'outil de production, les finances et les très importantes relations avec les Viticulteurs qui livrent la Maison.

       Pendant ce temps, Evelyne assure la gestion du personnel, le marketing, les relations avec la presse, la mise au point des outils de Vente Par Correspondance et... les dégustations. Dans une parfaite complicité, les deux époux ont donc trouvé leurs responsabilités respectives.

Productivité...

       En 1983, la Maison Boizel produit sous sa Marque 400.000 bouteilles. Elle en prévoit 1 million pour cette année, et se donne comme objectif d'atteindre 1,4 million de bouteilles en 1995. A l'heure actuelle, la moitié de la production est exportée. Vers la Grande-Bretagne surtout, où le champagne Boizel dispose d'une très ancienne et solide réputation de prestige depuis que son importateur anglais, le célèbre aventurier Franck Hedges-Butler, écrivit du Kenya en 1911 : A perfect gentleman's night : Une plate-forme dans un grand arbre ; de la compagnie agréable ; les couvertures, un souper fin, du Boizel 1900. Ai tué un zèbre...

       Pour accompagner le succès croissant de la Marque, de considérables efforts ont été réalisés. En 1984, est créée dans les chais, rue de Bernon, une cuverie de 4.000 hectolitres dont les capacités s'avèreront très vite insuffisantes. En 1986, dans les locaux nouveaux de l'avenue de Champagne, on installe une seconde unité thermorégulée de 7.000 hectolitres programmée par ordinateur et on procède à l'extension et l'aménagement des caves. Parallèlement, Christophe s'est efforcé d'augmenter les achats de raisins provenant de crus répartis sur plus de 50 communes pour une plus grande variété d'approvisionnements et une meilleure sélection des vins qui viendront composer la Cuvée Boizel.

et qualité

       La qualité des vins est, bien entendu, le cœur du problème. Notre objectif est de faire des vins que nous aimons, des produits typés pour connaisseurs exigeants, pour découvreurs, et non du champagne standard qui plaise à tout le monde. Ce travail de création conjugue le recours aux techniques les plus modernes et à l'art traditionnel des assemblages. Les progrès présentent l'avantage de respecter les caractères de chaque cru. Quant à l'art proprement champenois d'assembler les vins, il est l'âme même du plaisir de faire du "Boizel". Chaque année, 3 mois durant, Evelyne et Christophe Roques-Boizel, Pascal Vautier, leur jeune et brillant œnologue-chef de caves, et André Galland, leur directeur commercial, se réunissent pour goûter des échantillons de vins clairs et les assembler aux plus justes proportions.

       J'aime ces dégustations. Nos appréciations divergent parfois mais nous parvenons toujours à un accord pour définir l'assemblage parfait qui fera le Boizel. Manifestement, ces choix passionnent la Présidente qui doit contribuer à faire de ces réunions de travail des moments heureux. Nous sommes une petite équipe, ce qui nous permet de tout décider en commun. L'autoritarisme n'est pas dans la manière d'Evelyne Roques-Boizel Chacun sait que le pouvoir tue l'art qu'il veut ordonner. Le champagne n'échappe pas à la règle, qui doit tant au goût de ceux qui le font. La Maison Boizel dispose, à sa tête, d'une femme formée aussi à l'histoire et aux arts.    

      Carol Duval a appris à devenir Champenoise, car elle est d'origine belge. II est vrai que depuis l'enfance, j'ai mes habitudes en Champagne, les liens entre ma famille et la famille Duval sont en effet bien antérieurs à mon mariage. Pour Carol Duval, P.D.G. de la Maison Duval-Leroy qui a produit près de 4 millions de bouteilles en 1991 (pour un chiffre d'affaires de 270 millions de francs (51 millions d'euros 2004)), le champagne est devenu un destin.

      Comme en leurs temps, Mesdames Clicquot, Pommery ou Bollinger, elle doit relever le défi d'un sort tragique. Mais, à la différence de ses illustres devancières, elle a eu le temps de s'y préparer et elle n'en est que plus confiante. Mère de trois fils et chef d'une entreprise employant en permanence près d'une centaine de personnes, Madame Duval n'a guère le temps de s'écouter.

Assumer les responsabilités à long terme

      L'entreprise est toute entière installée au cœur du vignoble. Les vignes exploitées par la Maison représentent 150 hectares et assurent le quart de ses approvisionnements. La visite des locaux techniques et administratifs guidée par le pas rapide de la Présidente est impressionnante et riche d'enseignements. Les bureaux sont élégants et rationnels. La cuverie, d'une propreté digne de celle d'un laboratoire, peut recevoir jusqu'à 80.000 hectolitres.

      Les cuves sont en inox et équipées pour le refroidissement et le réchauffage. Une chaîne futuriste permet dégorgement, bouchage et mirage des bouteilles. Elle fonctionne à la cadence de 5.000 bouteilles à l'heure, et 4 personnes suffisent pour accomplir toutes les opérations de dégorgement. Les caves attenantes aux installations de manipulation sont vastes et dans un ordre exemplaire. Tout témoigne du prix donné au champagne et du soin apporté à son élaboration. L'entreprise a un indéniable caractère familial, glisse Carol Duval, nombre d'enfants de nos employés travaillent à leur tour dans la Maison. Et l'on se prend à envier la qualité de la vie à Vertus ...

... et la vie quotidienne

      Les vendanges sont, pour Madame Duval, des moments d'intensité dont elle parle avec chaleur. Nous sommes jusqu'à 500 personnes ! Et il faut héberger et nourrir tout ce petit monde ! Quant à la conduite au quotidien d'une entreprise aussi importante, c'est un travail rigoureux mais passionnant. La Maison exporte aujourd'hui environ 60 % de sa production. Les marchés étrangers deviennent très difficiles. D'autant que les mousseux se développent de plus en plus. Quant au marché intérieur, le poids sans cesse accru de la grande distribution a considérablement modifié les habitudes et les relations commerciales.

      Pour Carol Duval, les vrais remèdes ont pour noms : qualité, bonne gestion et défense concertée de l'identité de la Champagne, patrimoine commun à tous les Champenois. Avec toute l'équipe qui m'entoure, nous nous sommes donnés comme objectif de croisière : 5 millions de bouteilles par an.

      La Maison de Vertus voit grand ! Nous avons arrêté dans ce but deux priorités : faire mieux connaître la marque d'une part, et pousser la recherche et le développement des techniques nouvelles de vinification... Assise sous une amusante collection de publicités "Duval-Leroy" du siècle dernier, sur lesquelles figure le célèbre petit marquis, la flûte à la main, Carol Duval s'emploie à défendre le "roi des vins". Son regard exprime sa tranquille détermination à satisfaire une clientèle exigeante et souveraine.

Texte juin 1992
(actualisé en avril 2006)

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