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CHAMPAGNE
: DES VIGNES AU PLAISIR
Des vignes aux raisins et aux moûts
1. Travaux de vigne
Halte au gel !
Depuis les années
1950 les Maisons expérimentent divers procédés de
lutte contre le gel. Différents systèmes sont imaginés,
inefficaces parfois, mais toujours fort ingénieux. Certains perdurent
aujourd'hui, dont nous vous proposons l'évaluation par trois amoureux
de leurs vignes.
Mumm passe du feu des chaufferettes...
Spécialiste
de la protection des vignes contre les gelées de printemps,
Olivier Brun évoque les premiers systèmes antigel
qui se sont développés dès la fin du XIXème
siècle. La Champagne ne se penchera sérieusement sur
ce sujet que dans le courant des années 1950, époque
où le problème prit des proportions préoccupantes
: les années au cours desquelles les gels "brûlent"
les récoltes de certaines parcelles jusqu'à 100 %
(comme en 1951 avec un rendement moyen de 2 900 kgs par hectare)
se multiplient, tandis que la région connaît un véritable
boom économique avec un développement rapide des expéditions. |
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Les
chaufferettes rayonnaient dans les vignes Mumm |
Maisons et vignerons
doivent tenter de sauvegarder leur récolte et Mumm investit des
moyens importants dans une recherche dynamique de techniques antigel.
Pendant 20 ans, les recherches menées seront intensives et iront
jusqu'à mesurer la température à l'intérieur
des bourgeons, notamment dans les vignobles d'Avize. Quand on aime ses
vignes, quand on veut progresser, il faut y mettre le prix.
Certains des systèmes mis au
point se sont souvent révélés efficaces, et Mumm
acquiert des compétences de pionnière en la matière.
Elle met au point et commercialise en 1972 le système "Haltogel"
qui permet l'automatisation du remplissage et de l'allumage des chaufferettes.
Leur efficacité en fut sensiblement accrue par un déclenchement
automatique (en particulier la nuit) dès que la température
descendait à un niveau dangereux. Leur pouvoir calorifique est
en outre singulièrement accru grâce à une alimentation
en fuel pulvérisé envoyé sous pression dans les tuyaux.
Pour Olivier Brun l'esprit d'innovation ingénieuse qui anime Mumm
confirme sa passion pour faire progresser la technique.
... à l'aspersion d'eau
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Mumm préconise et utilise
maintenant l'aspersion comme méthode complémentaire
alternative reconnue très efficace. Elle consiste à
arroser sans interruption les bourgeons durant toute la durée
du gel (grâce à des arroseurs disposés tous
les 15 ou 20 mètres) afin que la température de ceux-ci
ne puisse pas descendre sous 0 degré : c'est l'utilisation
du principe selon lequel la glace fondante ne peut pas être
à moins de 0 degré. |
Elle fit ses preuves
dès 1967 à Chambrecy où le seul hectare sauvé
après la terrible gelée qui a sévi sur la Champagne
fut celui protégé par ce système. La difficulté
réside dans l'approvisionnement en eau car il faut disposer d'une
grande quantité pour être certain de ne pas en manquer faute
d'abandonner des bourgeons tout humides à un gel certain. En effet,
50 m3 par heure et par hectare sont nécessaires. L'efficacité
des deux systèmes n'est plus à prouver. En 1991 par exemple,
toutes les surfaces protégées n'ont connu aucun dommage.
Aujourd'hui Mumm n'utilise plus que l'aspersion et aux seuls endroits
à risques. II gèle en effet nettement moins et les rendements
ne sont pas les mêmes qu'autrefois. Ainsi, malgré les fortes
gelées de 1991, la récolte fut tout de même de 11
500 kgs par hectare.
Bricout-Delbeck évolue de l'aspersion...
Ecouter parler Pierre Martin des vignes
de ses Maisons, Bricout et Delbeck, c'est entendre un Père de famille
parler de ses enfants : même attention, même affection, pourrait-on
dire ! Or, une partie de celles-ci se situent dans la côte des Bar,
région qui est l'une des plus gélives de la Champagne.
Les dégâts causés
par le gel dans ses précieux vignobles l'ont incité à
combattre durant des années cet ennemi mortel des fragiles et graciles
bourgeons. Non seulement le gel brûle les espoirs de récolte,
parfois dans leur totalité mais il contribue en outre au vieillissement
prématuré du cep de vigne.
Dès 1966, Pierre Martin installe
tout un réseau de chaufferettes au coeur de son vignoble de Bouzy.
Ce système, Pierre Martin l'a peu à peu modernisé
en installant une canalisation principale qui approvisionne en fuel toutes
les chaufferettes, l'une après l'autre. Dans chacune de celles-ci
se trouve une réserve de carburant avec un flotteur qui en contrôle
l'approvisionnement. L'allumage de ce dispositif se fait par un fil électrique
auquel est fixé un détonateur au sein de la chaufferette.
Le courant est mis en route par une dynamo puis s'introduit dans le flotteur,
ce qui enflamme le fuel.
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La
valeur de l'enjeu justifiait d'avoir une seconde corde à
son arc, et un système d'aspersion a conjointement été
mis en place. Ces deux systèmes nécessitent une surveillance
constante de l'hygrométrie, c'est-à-dire l'humidité
de l'air. L'aspersion exige en particulier des données météo
très fiables et des volumes d'eau disponible énormes
car toute interruption de l'aspersion avant la fin des gelées
serait catastrophique. C'est grâce à ce double système
de protection que la Maison a pu sauver ses récoltes en 1971
et 1991, ce qui ne fut malheureusement pas le cas de tous les producteurs. |
| Les vignes Bricout
parées de guirlandes de glace |
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... à une simple veille
Pour ce praticien de la vigne qu'est
Pierre Martin, le bilan de plus de 22 ans de lutte acharnée contre
le gel est nuancé. Il a appris à vivre avec cet ennemi naturel
et s'interroge sur l'intérêt économique de le vaincre.
Le diagnostic n'est plus le même aujourd'hui et la Maison a suspendu
ses luttes de protection contre le gel.
Cette évolution intellectuelle
résulte davantage d'un pragmatisme raisonné que d'une tentation
de facilité. La dernière gelée à 100 % remonte
à 1957 où trois nuits successives ont connu des pointes
à moins neuf degrés, température très exceptionnelle
en Champagne. Dans les années récentes les gelées
sévères sont de plus en plus rares, non seulement du fait
du réchauffement climatique général, mais aussi du
recul des jachères. Sur une terre en jachère il fait beaucoup
plus froid que sur des sols en production, ce qui accentuait les risques
de gel.
La progression généralisée
des rendements permet en outre le blocage en réserve d'une partie
de la récolte pouvant être utilisée en cas d'année
gélive. La protection s'avère donc nettement moins vitale.
La sélection opérée sur les cépages permet
en outre aux vignes de mieux "remonter" : les contrebourgeons
après une gelée portent plus de grappes que par le passé.
En conclusion, le coût d'installation et de fonctionnement doit
être comparé au coût occasionné par la perte
d'une partie de la récolte. C'est pour cela qu'après avoir
eu la satisfaction de sauver plusieurs fois son vignoble dans les années
où cela était indispensable, Pierre Martin a décidé
de suspendre ces protections, tout en restant prêt à y revenir
si l'avenir l'imposait.
La lutte historique de Moët & Chandon...
Responsable de l'exploitation viticole
de Moët & Chandon pour la Montagne de Reims, Michel Saunier aime
évoquer ses luttes contre son vieil ennemi le gel ! Il le combat
sans relâche depuis son arrivée dans la Grande Maison avec
plusieurs systèmes qui se sont succédés dans l'histoire
des plans de lutte contre le gel élaboré par la Maison.
Dès le début des années
1960, Moët & Chandon mène ses premières batailles
et met en place des chaufferettes. Au début, ce sont des chaudières
d'une capacité de 50 litres. Elles sont ensuite remplacées
par le système Brentag. Le fuel y est pulvérisé grâce
à des tuyaux. Le dispositif par chaufferettes est abandonné
dans les années 1970 du fait de l'augmentation du prix du pétrole
après la crise de 1973 et aussi à cause de la trop grande
pollution causée par la fumée noire qui se dégageait
lorsque le fuel brûlait.
C'est alors le gaz qui prend la relève.
Une citerne à gaz de propane est installée en bordure des
vignes à laquelle sont reliés des tuyaux et des brûleurs.
Ce système a perduré 10 ans puis a été abandonné
du fait de sa trop grande dangerosité.
C'est maintenant le système par aspersion qui retient les faveurs
de la Maison avec cette disposition en quinconce pour éviter les
trous dans la zone arrosée. Se pose toujours le problème
de l'approvisionnement en eau. La Maison utilise alors des puits.
... perdure avec courage
Chez Moët & Chandon, l'aspersion
reste le seul système opérationnel, Michel Saunier est convaincu
que la lutte reste indispensable. Les vignobles de la Maison sont gélifs,
et 50 à 55 hectares dont la production est irremplaçable
restent protégés contre le gel.
Cette
année 2001, seulement deux nuits entières d'arrosage
ont été réalisées, car la température
était descendue à moins 4,5 degrés. Mais en
1977, ce sont six nuits d'affilée qu'il avait fallu arroser.
La méthode par aspersion a été choisie car
elle est économiquement plus rentable malgré les coûts
élevés d'investissement. L'eau est en effet disponible
et sans effet nocif pour l'environnement. Ce système d'apparence
merveilleuse reste capricieux : lorsque les arroseurs tombent en
panne ou quand l'arrivée d'eau se tarie, les bourgeons encore
tout humides gèlent et sont détruits. L'érosion
des sols doit également être surveillée pour
éviter tout ravinement en cas de perméabilité
insuffisante. |
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Un
ballet aquatique protège les vignes Moët |
Avec son expérience,
Michel Saunier confie que la décision de mise en route de la protection
est chaque fois une lourde responsabilité à prendre. L'hygrométrie,
le vent, l'humidité des sols, le stade de développement
des bourgeons, tout doit être rapidement pesé à sa
juste valeur, car un gel peut tout détruire en quelques minutes
seulement...
Propos
recueillis par Anne-Laure Herbet en 2002
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