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Champagne &
Moines bénédictins
Si Dom
Pérignon occupe la première place dans l'histoire des
vins de la Champagne, il convient d'évoquer d'autres moines qui
apportèrent aussi leur contribution au démarrage de la notoriété
de nos vins. On peut incontestablement citer parmi eux, Frère Oudart
(1654-1742) et peut-être aussi Dom Ruinart (1657-1709).
Frère
Oudart, chef de la Maison de Pierry
Né à Dormans,
le 5 novembre 1654, Jean Oudart eut pu devenir vigneron, comme ses
ancêtres. Mais, à vingt ans, sa foi religieuse le pousse
à entrer à l'abbaye bénédictine de Saint-Pierreaux-Monts
à Châlons, où il devient frère convers
le 18 juin 1679.
Ce statut était réservé aux
laïcs "convertis", c'est-à-dire changeant de vie pour
devenir religieux. Leurs voeux de pauvreté, d'humilité,
et de chasteté étaient d'abord temporaires, pour devenir
définitifs, lorsqu'ils le souhaitaient. Libérés
des ordres sacrés ils étaient chargés des activités
matérielles de la communauté.
Le Père Abbé remarque vite la passion
de Frère Oudart pour la culture de la vigne et la vinification
des vins de l'abbaye. II l'envoie en mission à Pierry, près
d'Épernay, où la congrégation possède
des vignes et un centre viticole. Ses responsabilités sont
importantes car le domaine viticole s'étend sur le terroir
des communes de Pierry, Chouilly, Avize, Cramant et Épernay.
Nous savons ainsi qu'au cours d'une vendange il fait appel aux services
de 130 femmes et hommes, aidés de 8 chevaux et de 2 ânes,
que la récolte annuelle s'élève en moyenne
à 40.000 litres. |
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Exportateur au nouveau-monde
Frère Oudart devient un véritable
chef de Maison
de Champagne et se préoccupe aussi du commerce de son vin mousseux
à destination de la haute société parisienne par
l'entremise du grand négociant du moment, Adam Bertin du Rocheret,
et exporte jusqu'aux Amériques déjà, expédition
signalée dans un document d'archives qui mentionne "La Mérique".
Dans une lettre en réponse au Comte d'Artagnan,
lieutenant-général des armées du roi, en son hôtel
de Vaugirard, datée du 13 novembre 1700, Adam Bertin du Rocheret
écrit : "Les bons vins et plus excellents se vendent 400, 450,
500, 550 livres la queue (environ 400 litres). Les médiocrement
bons qui sont pourtant bons se vendent 300 livres, ceux d'après
se vendent 150 livres jusqu'à 200 livres". Puis, plus loin: "J'omettois
de vous dire qu'après ces grands prix de vins, ceux des religieux
d'Oviller (Hautvillers) et de Saint-Pierre (Pierry) sont de 800 à
980 livres, aussi bien que les premières cuvées de l'abbé
de Fourille".
La comparaison de ces prix de vente est très
instructive, car elle montre à quel haut degré de perfection
et de faveur étaient parvenus les vins d'Hautvillers et de Pierry,
puisqu'ils se vendaient presque le double des meilleurs vins de la région.
A cet égard, la cuvée tirée d'une vigne appelée
"le clos Saint-Pierre", qui existe encore de nos jours, était la
plus recherchée.
Un oenologue empirique
Frère Oudart entretient des
relations pendant trente-cinq ans avec les abbayes de la même famille
bénédictine de Saint-Pierre-aux-Monts à Châlons
et de Saint-Pierre à Hautvillers. Cela est d'autant moins contestable
que la paroisse de Pierry dépend de l'abbaye d'Hautvillers et ses
dépenses sont payées par son procureur Dom
Pérignon. Vraisemblablement, les deux "confrères en
sainteté" collaborèrent-ils avec le souci commun d'élaborer
les meilleurs vins.
Un document d'archives précise que frère
Oudart "a livré au R.P. d'Hautvillers, 50 poinçons et
3 cacques de vin (soit 10.600 litres), le 17 octobre 1712". Claude
Taittinger, passionné d'histoire et Président de l'AVC,
s'interroge : "Dans quelle mesure le vin de frère Oudart se
distingue-t-il de celui de Dom
Pérignon ? Comment faut-il interpréter cette commande
de bon vin mousseux de Pierry, travaillé selon la méthode
du frère Oudart ? Quelles innovations Frère Oudart a-t-il
apportées à ses techniques d'élaboration durant les
vingt-sept années qui s'écoulent entre la mort de Dom
Pérignon, en 1715, et la sienne, en 1742 ?"
Un succès reconnu
Le mystère se dissipe avec les
circonstances de son enterrement et la découverte de sa tombe en
1972, grâce aux recherches conjointes de l'abbé Mathieu,
curé de Pierry, et de Claude
Taittinger.
En dépit de la modestie de sa condition, le
frère
convers Jean Oudart a été enterré dans la nef de
l'église de Pierry, ce qui était contraire aux usages
du temps. II était également contraire aux usages
qu'une délégation
de l'abbaye d'Hautvillers (avec son procureur Dom Pierre Chedel, Frère
Pierre successeur de Dom
Pérignon, et le sous-prieur Dom Basile Michel), se déplace
pour les obsèques d'un humble frère et signe l'acte
d'inhumation.
Nous savons en outre par son squelette que Jean Oudart
mesurait 1,80 m. Or, sa tombe est plus longue (2,45 m) et à ses
pieds un espace de 0,40 m avait été réservé.
Pour quel usage ? Seul un bouchon
de terre cuite avec des traces de colle y a été retrouvé
car la sépulture a été violée. Que bouchait-il
? Quels étaient les autres objets ou documents disparus ? Pourquoi
avoir effacé les inscriptions marquant l'emplacement de cette
tombe découverte grâce à l'acte d'inhumation "miraculeusement"
conservé dans les archives de Pierry ?
Pour Claude
Taittinger : "Quelles que soient les réponses à
ces interrogations, l'hommage exceptionnel dont a été l'objet
le frère Oudart à son décès implique qu'il
ait rendu d'exceptionnels services à son Ordre. Ces services ont
dépassé le cadre d'une bonne gestion". Les travaux
oenologiques de Frère Oudart concernaient-ils la prise de mousse
? Est-ce le frère convers qui a mis au point la liqueur de tirage
ainsi que certains le supposent ? Ce mystère fait aussi partie
de la riche histoire des vins de Champagne, mais le rôle éminent
joué par frère Oudart pour les vins de Champagne est incontestable.
Dom Ruinart, jeune
intellectuel rémois
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Thierry Ruinart,
né en 1657 est baptisé en l'église Saint-Thimotée
de Reims avec le prénom d'un saint local : Saint Thierry
du Mont d'Or. Grand Champenois de coeur, il sera inhumé en
1709, à l'abbaye d'Hautvillers. Issu d'une famille de la
bourgeoisie marchande, Thierry est le sixième de 9 enfants
dont trois suivront une vocation religieuse à l'instar de
plusieurs autres membres de sa famille.
Ses dix-huit premières années se
passent à Reims où il obtient brillamment le diplôme
de maître-es-arts (premier grade universitaire d'alors) en
1674. Attiré par la vie monastique, il entre au noviciat
de l'abbaye de Saint-Remi,
et poursuit ses études de philosophie et de théologie
dans diverses abbayes d'lle-de-France : à Saint-Faron de
Meaux, Saint-Pierre de Corbie, Saint-Denis, Saint-Corneille de Compiègne.
II a vingt-cinq ans, quand il est appelé par Dom Mabillon,
à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés de Paris, afin
de l'y seconder. |
Entre Paris et la province
Jean Mabillon (1632-1707) est également
Champenois d'origine. Agé de cinquante ans, c'est un homme reconnu
pour sa grande érudition qui rassemble autour de lui à l'abbaye
de Saint-Germain-des-Prés les plus grands savants de l'époque
: des ecclésiastiques bien sûr mais aussi des laïcs.
Vingt sept ans durant, Thierry Ruinart va vivre en étroite
relation avec Dom Mabillon, l'accompagnant dans ses nombreux voyages de
travail. Les plus fréquents sont réalisés en France
: à Tours, à Angers, à Clairvaux, en Alsace et en
Lorraine mais aussi en Allemagne et en Italie. Bien entendu, ils ne manquent
pas de venir, ensemble ou séparément, séjourner dans
leur Champagne natale.
Alors âgé de 39 ans s'en retournant de
la Lorraine, Dom Ruinart écrit dans son journal : "Nous descendions
de Sainte-Barbe-de Versy au milieu d'un vignoble aux produits célèbres".
II salue au passage la Montagne de Reims qui produit un vin déjà
fort réputé. En 1699 et 1703, ils resteront plusieurs mois
à Reims et il est vraisemblable qu'ils en profiteront pour visiter
confraternellement Hautvillers, ne serait-ce que pour consulter son importante
bibliothèque.
Ni vigneron ni oenologue, mais...
II est établi
que Dom Ruinart entretient des relations champenoises régulières,
en particulier avec sa famille. II est même sollicité
en 1709 par le garde des Sceaux, M. d'Aguesseau de fournir des renseignements
sur l'un de ses frères Nicolas, alors marchand de draps et
notable de Reims, en vue de sa réélection comme grand
garde des marchands : "afin que l'on puisse parler correctement
dans la lettre qui sera écrite".
Rien ne prouve par contre (ni ne contredit) que
Dom Ruinart se soit directement intéressé à
l'élaboration de nos vins, même si nos vignobles et
ses vins font partie de ses évocations. En 1696, lors de
son étape à Hautvillers sur le chemin de retour d'un
voyage en Lorraine, il aurait rencontré le procureur de l'abbaye,
Dom
Pérignon. La notoriété de celui-ci est
déjà grande et il est vraisemblable que chacun des
moines se seront intéressés à leurs activités
respectives : l'élaboration des vins de Champagne pour Dom
Pérignon et les recherches littéraires pour Dom
Ruinart. |
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Ambassadeur de la Champagne
Résidant à Saint-Germain-des-Prés
et côtoyant les plus grands noms de la ville et de la cour royale,
Dom Ruinart pouvait observer l'engouement progressif pour les vins de
sa région natale. Son intérêt devait être renforcé
par l'existence de vignes dans le patrimoine familial et les liens étroits
qu'il entretenait avec sa famille, en particulier son frère Nicolas,
en faveur duquel il était intervenu à Paris. Le moine bénédictin
qui rayonnait "à la capitale" conservait bien entendu un ascendant
sur sa famille restée en province. Son principal interlocuteur
rémois est l'archevêque Maurice Le Telher qui fut son protecteur
et celui de Dom Mabillon durant toute leur vie. II les a toujours aidés,
soutenus, et la plus célèbre des publications de Dom Ruinart
"Les Actes des premiers Martyrs" lui est dédiée.
Dom Ruinart a-t-il suggéré à son
frère Nicolas de se lancer dans le commerce des vins de Champagne
pour compléter le traditionnel négoce de draps ? Bien sûr
on l'ignore mais on peut constater que c'est le fils de Nicolas Ruinart
(lui-aussi prénommé Nicolas) qui fondera la toute première
Maisons des vins de Champagne en 1729. Non seulement cette hypothèse
est crédible mais les Champagnes étant aussi des vins de
rêve ne convient-il de laisser une petite place à l'imagination
?
A Hautvillers pour toujours
Né en Champagne, il termine sa vie, par les hasards
de ses études, dans sa région natale. C'est à Saint-Pierre
d'Hautvillers qu'il meurt le 21 septembre 1709. Frappé d'une fièvre
brutale, alors qu'il revient de Reims, il succombe après dix-sept
jours d'agonie, malgré les soins diligents de médecins accourus
de Reims et les prières ordonnées par l'abbé commanditaire,
Gaston de Noailles, évêque de Châlons. Portant une
longue épitaphe à sa gloire, sa pierre tombale se trouve
aujourd'hui encore dans le choeur de l'église abbatiale d'Hauvillers.
Bien que nous ne disposions d'aucun document historique
supplémentaire permettant de préciser le rôle rempli
par Dom Thierry Ruinart en faveur des vins de Champagne, son nom fait
partie des grands symboles historiques de la Champagne. Le nom de Dom
Ruinart est pérennisé par la plus ancienne de toutes les
Maisons de Champagne qui contribue au développement de la notoriété
des vins de Champagne dans les plus grands pays du monde depuis plus de
250 ans.
Eric Glâtre
Docteur en Histoire
Janvier 1997
Dom
Pérignon incontestable Père spirituel des Champenois
(Décembre 1995)
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