Des Hommes au service de leur terroir

 

La Champagne se caractérise par son terroir, son savoir-faire et… ses grandes personnalités. Vignerons ou Négociants, des Hommes acceptent de mettre leurs compétences et expérience au service de l’intérêt collectif et de l’appellation. Parmi d’autres, trois ont marqué le paysage champenois au cours des quarante dernières années : Claude Taittinger, Jean-Claude Rouzaud et Yves Bénard. Ayant quitté les instances dirigeantes du champagne en ce début de millénaire, ils y ont occupé des postes clés. Trois hommes différents habités, comme les autres serviteurs de l’appellation, par une passion commune : celle du champagne.

 Claude Taittinger, président de Champagne Taittinger de 1960 à 2006, a participé dès 1970 aux travaux de l'équipe des Vignerons et Maisons chargés de piloter la Champagne au mieux des intérêts de tous. En 1986, il prend la présidence du Syndicat de Grandes Marques et, en 1996, celle de l’AVC, gardien de la tradition et des règles champenoises. L’homme, à la fois président de maison, politique et écrivain (auteur de livres sur Saint-Evremont, Cazotte ou Thibaud IV de Champagne) revient sur plusieurs décennies d’activité au service de la filière: « L’origine de notre succès tient à ce que nous avons toujours limité la surproduction de la Champagne. Il faut tout faire pour rester dans cette dynamique. En janvier 1946, les prisonniers de guerre et les travailleurs déportés une fois revenus au pays, notre profession s’interroge sur son avenir… Différentes questions se posent : faut-il mettre fin à l’organisation interprofessionnelle créée en 1941 pour faire face aux multiples problèmes posés par l’occupation ? Faut-il agrandir le vignoble, en pariant sur la reprise des affaires dans un monde qui s’ouvre aux échanges internationaux ? Sur quels marchés porter nos efforts commerciaux et sur quel type de clientèle ? D’un commun accord, on décide d’agir avec prudence et de conserver provisoirement notre CIVC. Très vite, une réalité s’impose. La reprise des ventes ne sera pas brutale et ne se produira que sur quelques marchés, la France et ses colonies et à l’export, la fidèle Angleterre et nos voisins belges… » Retour sur 50 ans d’histoire

Claude Taittinger
 

« Les Etats-Unis n’en sont encore qu’aux balbutiements dans leur découverte des grands vins… Les ventes sont encore assurées à 85 % par les Maisons mais les Vignerons manifestent un intérêt croissant pour un contact direct avec la clientèle. En 1948, à mon arrivée dans l’affaire familiale (dirigée à l’époque par mon frère, François, jusqu’à sa mort en 1960), je fais la connaissance des grands responsables de la profession. Coté Vignerons, Henri Macquart et Jean Nollevalle jouant respectivement le rôle de «dur» et de « gentil », mais s’entendant à merveille… Côté Maisons, René Chailloux et Robert-Jean de Vogüé. Dix années plus tard, les mentalités ont changé. Le souvenir de la crise des années 30 s’est estompé. La société de consommation vient de naître.


Elle est symbolisée par ces amusantes « 2 chevaux » Citroën, par la télévision sur une chaîne en « noir et blanc » et par la présence obligatoire du champagne, quatre à cinq fois l’an, au 31 décembre et dans les fêtes de famille. En 1957, est signé le Traité de Rome, qui ouvre le marché européen pour six nations…

Les professionnels du champagne, pas fous, réagissent avec rapidité. La politique des « nouvelles plantations » est décidée en 1959. Les vignes, le long des routes et sur les collines des trois départements, changent le paysage de notre province. On est, à mi-parcours, dans l’époque des « Trente Glorieuses » qui prendra fin en 1973, avec la crise du pétrole, mais on ne le sait pas encore… La Champagne ignore superbement les contingences et poursuit son ascension jusqu’au début du troisième millénaire. Notre maison suit le même rythme de croissance et j’exerce mes responsabilités, comme président du Syndicat de Grandes Marques. Je continuerai mes activités jusqu’en 2006 et, après quelques péripéties et mutations, mon neveu, Pierre-Emmanuel Taittinger, relance le champagne Taittinger dans le respect des traditions familiales conservées à travers le temps. De la crise qui a surgi depuis 2008, que peuvent dire les anciens de la profession ? Rien de plus sans doute que ce que chacun a ressenti : « L’hyper capitalisme » et sa folie rendent un service au monde entier. Ils le rappellent à la raison. L’organisation interprofessionnelle est là, pour nous permettre d’attendre le retour des jours meilleurs. Les gens de la terre savent mieux que d’autres « qu’après la pluie, vient toujours le beau temps ». Et comme le dit le poète, c’est dans la nuit que l’on aperçoit, le mieux, la lumière ».

 Jean-Claude Rouzaud, ex-président de champagne Louis Roederer, participe, dès 1974, aux travaux de recherches viti-vinicoles auxquels Vignerons et Maisons contribuent paritairement au sein de la commission technique du CIVC. Il y est notamment incité par à la découverte dans son entreprise d’une pollution générant un goût de bouchon dans ses vins. Il raconte : « La découverte, avec l’aide de l’Inra de Dijon, de la molécule de TCA m’a donné une légitimité pour siéger à la commission technique, dont je suis devenu le président par la suite (1993 à 1999). Les moyens de l’interprofession en matière de recherche fondamentale et appliquée étaient très limités. J’ai donc vigoureusement poussé la profession, en convaincant les présidents Marc Brugnon et Jean-Michel Ducellier, qu’il fallait investir dans la recherche fondamentale ou appliquée. A l’époque, seules quelques Maisons menaient des recherches…

Je me suis battu comme j’ai pu pour que la parité entre les représentants des Vignerons et ceux des Maisons soit respectée au sein de la commission technique. J’ai également appartenu aux instances dirigeantes de l'Interprofession où j’ai notamment défendu les budgets des services techniques du CIVC. A ce titre, j’ai longtemps participé aux débats « publics » sur la fixation des prix et des rendements, une étonnante comédie vouée à l’échec qui éveillait mon scepticisme au profit d’une méthode plus calme et plus efficace ».

Une vision de la Champagne

« Jamais par goût sur le devant de la scène, j’ai toujours préféré jouer un rôle en coulisse. J’ai sans doute contribué à organiser des groupes de travail paritaires. Chaque fois, j’ai réussi à convaincre tous les acteurs de ces groupes de la nécessité d’éradiquer le marché des vins sur lattes. Si la Champagne se veut être une grande région fière de ses produits, chaque acteur doit savoir dès la vendange le devenir de sa production. Le défaut majeur du système actuel est qu’il permet d’éviter à tous ceux qui savent en user toute prise de risques et de responsabilité. Je me serai battu durant 40 ans sans parvenir à convaincre nos partenaires Vignerons et surtout ceux de la coopération du bien-fondé d’une telle mesure. De même, nous avons fortement œuvré en 1990, avec Jackie Broggini et les co-présidents, pour la mise en place de la réserve qualitative, gage de qualité pour nos vins. Il aura fallu 15 ans pour finaliser la mise en application de cette mesure. Mon rôle s’est beaucoup appuyé sur la crédibilité de notre Maison car nous figurons parmi les plus gros « néo-récoltants » de la Champagne, les deux tiers de nos approvisionnements provenant du vignoble Maison.

 
Jean-Claude Rouzaud

Je prônais souvent la modération dans les à-coups brutaux de variation du prix du raisin et j’assistais « impuissant » à des erreurs stratégiques lourdes de conséquences prévisibles dans la fixation du prix du raisin. La crise actuelle pourrait ne pas avoir de conséquences dramatiques à condition de ne pas faire n’importe quoi. La qualité des vins peut profiter de cette situation économique plus ralentie, mais je sais également toute la difficulté pour certains à supporter financièrement les stocks. Tout le monde n’est pas égal à ce titre, mais peu ont fait l’effort de calculer le coût réel de cet effort de portage. Le système des vins bloqués est à ce titre une excellente mesure qualitative. Mon conseil ira aux jeunes Champenois qui préparent la Champagne de demain: arrêtez la course aux volumes, limitez les rendements, la réserve individuelle a été créée pour ça. Faites tout pour favoriser l’exportation au détriment du marché français mais aussi et surtout « cultiver le plus écologiquement possible » : ce sera votre salut ! ».


 Yves Bénard, devenu président du comité vins, eaux-de-vie et autres boissons alcoolisées de l’Inao, a consacré plus d’un quart de siècle au service de la filière. Dès 1980, il rejoint l'équipe de professionnels chargés de la communication et de la protection de l'appellation. Membre des instances dirigeantes du CIVC, il est élu président de l’Union des Maisons de Champagne en 1994. Es qualité, il prend la co-présidence du CIVC avec Philippe Feneuil puis Patrick Le Brun (2004) représentant les Vignerons. Yves Bénard a également été pendant cette dernière période le directeur général des activités champagne et vins du groupe Moët Hennessy. Il a donc supervisé sur le plan stratégique les marques du groupe LVMH (Dom Pérignon, Moët & Chandon, Veuve Clicquot Ponsardin, Krug, Ruinart et Mercier). Son témoignage est captivant : « Je suis arrivé aux commandes de l’Interprofession après la Guerre du Golfe et avant la crise de 2008. Ma préoccupation a toujours été d’éviter une crise interne pour ne pas aggraver une crise conjoncturelle externe. Je rappelle qu’en 1991, la Champagne a connu une crise interne majeure avec la rupture des accords interprofessionnels et la survenance de la crise du Golfe. Là, on a été mauvais. Il faut à tout prix éviter une surchauffe sur les approvisionnements qui accentue les difficultés économiques quand survient une crise ».

Une présidence active

Yves Bénard     
 

« Pendant la période de mon mandat, il y avait plusieurs dossiers techniques et politiques. Avec Jean-Claude Rouzaud, président de la commission technique, et Dominique Moncomble, directeur des services techniques du CIVC, nous avons mis en route la réserve qualitative. Puis, sur le volet de la viticulture raisonnée, nous avons contribué à faire prendre le premier arrêté préfectoral et faire adopter les 10 commandements correspondants. En parallèle, la construction de l’Institut technique du champagne (ITC), inauguré en 2000 par Jean Glavany, a donné au CIVC des moyens supplémentaires.

Dans un autre registre, mais d’importance majeure, le « toilettage » de la loi 1941 à l’origine de la création du CIVC, avec l’aide du ministre Le Pensec, a également occupé une bonne partie de mon temps. Sur le plan économique, le rétablissement des accords interprofessionnels dès la sortie de crise en 1994 était une priorité. Côté Vignerons, mon homologue de cette époque, Philippe Feneuil, avait œuvré pour l’engagement d’un « prix politique » pendant toute la campagne, alors que le revenu des Vignerons était divisé par deux. En parallèle, les Maisons s’engageaient à assurer un bassin d’approvisionnement équilibré (chez les Vignerons et leurs coopératives) avec des contrats à la clé en évitant à tout prix les surenchères. Ma responsabilité de leader était en jeu. Au bout de trois à quatre ans, les marques avaient retrouvé des marges. L’effort de guerre consenti des deux côtés, Vignerons et Maisons, avait porté ses fruits. Je constate aujourd’hui que la crise actuelle est mondiale et particulièrement violente. Comme les vendanges, aucune crise (qui survient en Champagne tous les 12 à 15 ans) ne ressemble à une autre. Il faut donc rester prudent et modeste quant aux conseils à donner. Que le champagne soit pénalisé en temps de crise, c’est normal, on consomme moins, on célèbre moins…

Mais à long terme le Business Model de la Champagne fonctionne. C’est un mauvais moment à passer. Les fondations sont solides, la fusée à deux étages - AOC notoire et marques fortes - est toujours là. Il faut cultiver les fondamentaux : travailler l’image et les comportements, s’engager dans les sujets de société majeurs comme la viticulture raisonnée et le bilan carbone. Le vignoble doit être vertueux, la Champagne doit continuer à donner l’exemple et les Champenois garder leur sang-froid. Trois valeurs sont à partager en particulier en période tumultueuse : la solidarité, la discipline et l’effort de guerre ».

Depuis des décennies, Vignerons et Maisons de champagne ont su créer les conditions de leur succès grâce à de brillantes locomotives qui tirent l’appellation toute entière et grâce, aussi, à de grandes personnalités entreprenantes qui contribuent à l’œuvre collective du champagne. C’est aussi l’une des spécificités du terroir champenois.

UMC 12/2009