29. Au diapason de la musique

Champagne & Musique en harmonie

L'instant musical permet d'accompagner le dégustateur d'un grand vin vers l'extase conjointe du goût et de l'ouïe. Champagne et musique entretiennent de belles résonances que les Maisons cultivent.

Moët & Chandon : Wagner à l'opéra

Quand Charles Baudelaire écrivait à Richard Wagner : "Vos harmonies profondes s'apparentent à ces ivresses qui accélèrent le pouls de notre imagination", il affirmait l'extraordinaire harmonie entre musique et vin. Si l'opéra wagnérien opère comme un sortilège sur l'esprit des spectateurs, le vin de Champagne a le don de susciter la même euphorie éveillant des énergies psychiques en sommeil, en même temps que des sensations souvent inouïes. Les liens qui unissent Moët & Chandon et la musique ne sont donc pas purement rhétoriques. Ils s'ancrent au contraire dans une tradition historique, témoin la rencontre entre Richard Wagner et Paul Chandon, alors à la tête de la Maison de Champagne. Érudit, passionné de musique, Paul Chandon était organiste à l'abbatiale d'Hautvillers lorsqu'il reçut à Épernay le grand génie de la musique allemande grâce à un ami commun, peintre portraitiste. Ainsi, Richard Wagner, épris de la Champagne et de ses vins relate-t-il son séjour à Épernay dans un récit autobiographique "Ma vie" : "Dès mon arrivée, je fus immédiatement intégré dans l'accueillante maison de Paul Chandon, admirateur passionné de mes opéras [...]. C'est là aussi que je visitai les fabuleuses caves qui s'étendent sur des kilomètres dans les entrailles de la Champagne". Wagner avait offert à son hôte des places pour la première du "Tannhaüser" à Paris.

De son côté, Paul Chandon y avait fait livrer une caisse de son meilleur champagne "Fleur de Sillery". Il ne fut pas le vin du triomphe escompté car l'oeuvre novatrice du compositeur dérouta ses premiers auditeurs, mais Richard Wagner s'en souvint comme de "délices consolateurs". C'est l'expression qu'il emploie dans une lettre datée de décembre 1863 par laquelle il passe commande à Paul Chandon de "son vin généreux". Il renouvela ses commandes, prouvant par là sa prédilection pour les vins de la grande Maison.

 
Dom Pérignon se prépare à honorer un ballet de l'opéra Garnier
 

Dom Pérignon : la création en mouvement

Ces premiers liens entre Moët & Chandon et l'opéra, immortalisés par un salon dédié à Wagner dans la Maison d'Épernay, ont trouvé un prolongement récent avec le mécénat établi entre Dom Pérignon et l'opéra de Paris en 1997. Richard Geoffroy, chef de cave, responsable des cuvées Dom Pérignon, explique ce rapprochement comme une rencontre entre deux inspirations et l'ouverture réciproque de deux univers de la création.

Le choix de ces artistes, Carolyn Carlson, Noureiev et William Forsythe s'inscrit dans la modernité où ressuscitant un chef-d'oeuvre ne se limite nullement à une simple opération de promotion de la marque, il s'avère être un véritable projet de création, une convergence spirituelle. Les propos échangés entre Richard Geoffroy, ]'oenologue, et William Forsythe, le chorégraphe, s'orchestrent en duo. Richard Geoffroy peut dire : "De tout le XXème siècle, pour Dom Pérignon, il n'y a jamais eu deux années identiques. Chaque année, tout est à recommencer. Et il faut décoder [...]. Alors il faut passer par un stade de sensibilité, de lecture. On peut alors dépasser les lois de la nature".

Aux contraintes naturelles pour le champagne font écho les lois physiques de la pesanteur pour la danse. Et William Forsythe d'ajouter : "Nous avons tous deux besoins à un moment donné de réagir à l'instant présent. Pour vous, c'est la récolte... L'oeil, l'odorat... tous vos sens sont mis en jeu jusqu'au moment où vous allez dire : c'est maintenant".

Ainsi la communion entre le ballet et le champagne se réalise dans le même défi aux lois pour recréer un espace de liberté : on sublime alors les contraintes et on entre véritablement dans l'univers de la création. Deux formes d'expression s'entrecroisent ou s'effleurent pour mieux fusionner et vibrer ensemble.

De Cazanove : mélodie en sous-sol d'artisans-artistes

 


De Cazanove en parfaite harmonie
avec Stradivarius
 

La cuvée "Stradivarius" de la Maison de Cazanove prend tout son sens par l'hommage qu'elle rend au fameux luthier Stradivari. Elle confirme combien l'art du vin, comme l'art du bois, ne peut atteindre ses expressions les plus fabuleuses qu'avec le talent de l'artisan. Si les sons tirés d'un violon Stradivarius sont si envoûtants, tout comme sont enivrantes les saveurs d'une bouteille "Stradivarius", ce miracle des sens et des sensations tient à l'extrême savoir-faire des hommes qui oeuvrent.

Président de sa maison, Thierry Lombard rappelle l'étymologie parfois un peu oubliée du mot "artiste" : à l'origine, c'est "artisan" et il le reste ! Le travail qui se joue dans les caves à l'élaboration de ces précieux flacons apparaît comme une "mélodie en sous-sol". L'expression qui fut le slogan d'une campagne publicitaire évoque le patient labeur souterrain des hommes qui remuent une à une les bouteilles de leurs mains.

 

Le président insiste sur l'élaboration manuelle de ces cuvées d'exception. Le travail des hommes se joue avec le temps, le vieillissement d'une bouteille "Stradivarius" s'étalant sur 5 à 7 années, voire davantage. Dans sa volonté puriste et artisanale de voir mûrir ainsi un vin dont l'expression rejoindra, par métaphore, celle d'un violon signé Stradivarius. La longue et méticuleuse maîtrise oenologique s'accompagne de musicalité et de silence. Le son des bouteilles qu'on remue dans les caves et le rythme du geste qui les tourne, alliant grâce et rythme, composent une véritable mélodie. Dans le silence de ces galeries taillées dans la craie de Champagne, les pupitres de bois où s'alignent les bouteilles font émaner les tintements musicaux de l'art ancestral de la vinification.

Le champagne : un huitième art ?

L'hommage à l'artisan luthier Stradivari se conjugue aussi avec celui du fondateur de la Maison dont le destin transforma des verriers et hommes d'armes, à devenir des Cazanove, spécialistes des vins. Au XVIème siècle en effet, l'un dénommé Bigault partit pour Venise, centre mondial du verre de l'époque, pour perfectionner son savoir et son métier. Il revint et marqua son passage riche d'enseignement du nom Casanova, maison nouvelle, francisé en Cazanove. En 1811, le fondateur de la Maison de champagne, Charles de Cazanove, la baptisa de son nom. Ce détour historique illustre bien le culte de la Maison pour les innovations et le génie créateur. L'humilité de l'artisan, son exigence et sa maîtrise parfaite de la technique propre à son art restent présentes. Le talent des ancêtres verriers se transmet à la génération des viticulteurs et constitue toute l'âme de cette famille. Si l'art en général peut être comparé au vin de par ses vertus émotives et esthétiques, le champagne lui-même s'identifie à une création et rejoint aussi le domaine artistique. Rien d'étonnant donc à ce que la Maison de Cazanove s'associe à des projets artistiques s'investissant en particulier dans les domaines du cinéma et de la musique. Partenaire du 45ème festival de Cannes en 1992, sa connivence avec le monde cinématographique est explicite dans la formule faite sienne "Mélodie en sous-sol", clin d'oeil au film d'Henri Verneuil qui porte ce titre. Quand Jean-Pierre Mocky entreprit le tournage de son film "Le mari de Léon" à Épernay, la Maison de Cazanove le soutint et en fut le partenaire, choix audacieux pour un film décapant, parti pris esthétique d'une maison ouverte à la création. Elle demeure aujourd'hui partenaire de la Comédie de Reims où se jouent des spectacles dramatiques et des concerts à l'occasion. Son lien évident avec les arts de la scène se manifeste aussi par le partenariat établi avec le "Salmanazar", le théâtre et centre culturel d'Épernay. La programmation est ainsi griffée à la marque Charles de Cazanove, confortant les liens fructueux entre champagne et arts.

"Deutz trio" en duo

"Deutz Trio" est un concept qui rassemble depuis fort longtemps dans un coffret de prestige trois cuvées de la Maison d'Ay : son brut classic, son blanc de blancs et la cuvée William Deutz. Or, voilà qu'un autre trio s'est attribué en 1989 en Grande-Bretagne le même nom, et de subtiles résonances allaient bientôt les relier. Ce sont trois compères du London Symphonie Orchestra qui formèrent ce trio qu'ils prirent l'initiative de baptiser "Deutz Trio". Tous trois appréciaient particulièrement le vin de Champagne. L'effervescence des trois musiciens talentueux n'avait rien à envier à celle de ces pétillants breuvages. Conjuguant leurs talents respectifs, le flûtiste, le hautboïste et le pianiste avaient décidé de fonder leur trio avec l'intention tout à fait originale d'associer leur musique aux champagnes.

Ils avaient imaginé de donner des concerts dont les oeuvres musicales seraient l'évocation de grands champagnes. Les pièces choisies allaient être exécutées selon leurs correspondances avec tel vin dégusté et apprécié des musiciens. Ainsi, à l'insu de la Maison de champagne, le "Deutz Trio" s'est produit en accompagnant leur interprétation d'oeuvres majeures d'un discours à la fois musical et oenologique, faisant vibrer les papilles et les oreilles de ses auditeurs. Non sans humour, les trois musiciens se livrent lors de chaque représentation à des intermèdes où la musique se suspend pour laisser place aux mots : ils traduisent alors les correspondances entre les sons et les sensations d'un vin qui lui ressemble. Une étrange poésie décline alors les analogies effectives entre des notes et le vin.

 
Musique et flacons "Deutz trio" forment un joli duo

Des mots, des notes et des bulles

Le Président de Deutz, Fabrice Rosset raconte avec enthousiasme son étonnante rencontre avec ce trio. Séduit et convaincu des évidentes complémentarités entre musique et vin, son premier contact avec le Trio musical a immédiatement abouti à un partenariat valorisant dans le cadre du Mai musical d'Ay. Les concerts privés animés par ces alliés d'Outre-Manche sont l'occasion de développer les merveilleuses analogies entre musique et champagne. Les dégustations s'y insèrent et prouvent "in fine" le bien-fondé du lyrisme des musiciens qui évoquent en images les liens entre les partitions jouées et les libations bues. Fabrice Rosset lui-même se plaît à évoquer les subtiles correspondances "bien au-delà des métaphores", entre de telles oeuvres et les vins de Champagne de la Maison. La vigueur du pinot noir ou le caractère aérien du chardonnay peuvent être illustrés avec des sons de divers instruments de musique.

Et s'il est possible d'évoquer le coeur, le corps, l'esprit ou même l'âme pour décrire nos champagnes, il n'en est pas moins vrai que cette distinction s'opère également pour parler de Brahms, Tchaïkovski ou Debussy. Le pouvoir évocateur d'un vin de Champagne est aussi fort que celui d'une oeuvre musicale. Le répertoire privilégié du "Deutz Trio" se constitue de compositeurs du XIXème siècle et les trois disques diffusés sont de belles compilations romantiques.

La force de l'inspiration s'adresse au coeur ; la perception demeure lyrique plus que cérébrale et c'est la passion qui en est le foyer. La même passion et la même force d'inspiration se retrouvent dans l'élaboration d'un Deutz.

Propos recueillis par Frédérique Masson en 2000
Retour page précédente