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Le
mécénat social du XIXème siècle
"Sécurité
ou Mutualité Sociale, Hôpital, Mutuelle, Garantie de salaire, Caisses
de retraite", autant de vocables familiers qui désignent des organisations
sociales auxquelles tous les salariés peuvent avoir recours de nos
jours. Mais au XIXème siècle (surtout dans les régions industrielles),
la vie était beaucoup plus précaire. L'évocation du généreux mécénat
social de Maisons de l'époque témoigne d'une longue tradition de
politique sociale avancée qui se perpétue de nos jours sous d'autres
formes.
La France en pleine révolution
industrielle
Le
XIXème siècle fut celui de la vapeur, de l'acier, de l'électricité,
du pétrole avec toutes les transformations industrielles qui en
découlèrent : des transports de plus en plus rapides par fer, par
mer et même les débuts de l'aviation ; une véritable révolution
dans le travail qui va passer de l'artisanat à la "fabrique" et
changer ainsi l'artisan en ouvrier et drainer vers les villes une
large population qui va délaisser les campagnes. Ce fut aussi le
siècle du téléphone et de la machine à écrire qui vont moderniser,
dans les entreprises, l'organisation bureaucratique et multiplier
les services de fonctionnaires de l'Etat. Avec toutes les découvertes
de ce siècle, la Science devient la "bienfaitrice de l'humanité".
Et pourtant qu'en est-il
des hommes ? Quelle était la vie de cette multitude d'employés quittant
nos campagnes et recrutés dans des entreprises de plus en plus grandes
et organisées comme l'a si bien imagé Charlie Chaplin dans "Les
temps modernes" ?
La seconde moitié du
siècle permettra d'amorcer des transformations par des lois sociales
au départ bien mal observées. La durée du travail hebdomadaire vers
1860 est encore de 84 heures. Elle ne passera à 60 heures qu'avec
la loi sur le repos hebdomadaire de 1906. Notons encore qu'il fallut
attendre 1841 pour voir enfin voter une loi limitant à 8 h le travail
des enfants de 8 à 12 ans dans les manufactures !
Que se passait-il en Champagne
?
On
n'agit pas en Champagne comme dans les mines de charbon, la sidérurgie
ou les filatures. La culture des vignobles de champagne et l'élaboration
de ses vins en font une des rares régions a être le moins touchée
par l'exode rural. Sa production reste de tradition artisanale et
exige déjà d'étroites relations entre négociants et vignerons (certainement
moins conviviales que celles que l'on connaît de nos jours). En
effet, la principale préoccupation des négociants était de faire
connaître leurs Champagnes au-delà des frontières nationales. II
s'agissait à l'époque de créer de toute pièce la notoriété mondiale
des vins de Champagne avant même de penser à améliorer la productivité
de leurs Maisons. La nouvelle vague industrielle du XIXème
leur a aussi permis de perfectionner leur outillage, améliorer leur
production, et organiser le travail rationnellement.
Audacieux entrepreneur
et porté par l'essor économique de cette époque, Claude Moët en
1780, produisait déjà 50 000 bouteilles, malgré la menace de "casse"
des bouteilles qui explosaient en série à cette époque et décourageait
bon nombre de producteurs. Ecrivain Irlandais très sensibilisé aux
questions sociales, G.B. Shaw, raconte qu'en 1863, trois hommes
perdirent un de leurs yeux lors de l'explosion de bouteilles soumises
à une seconde fermentation trop tumultueuse. Ces regrettables accidents
nous ramènent à notre sujet. Qu'advenait-il du sort d'un ouvrier
victime d'un accident ? II faut se rappeler que la confiscation
des biens du clergé, et l'anticléricalisme qui refusait toute ingérence
du clergé dans les affaires publiques avaient supprimé l'assistance
dévouée et gratuite dispensée par les religieuses avant même de
la remplacer. On assista à une cruelle carence de "charité publique",
d'assistance médicale pour tous et de refuge pour les personnes
âgées.
C'est alors que les plus importantes Maisons de Champagne d'alors
acceptèrent de prendre le relais en faisant preuve d'uni générosité
peu ordinaire. Parmi d'autres trois importants bâtiments, demeurent
le témoins de pierres de cet exceptionnel altruisme : l'Hôpital
Auban-Moët à Épernay, l'Hôtel de la Mutualité et l'Hospice Roederer
à Reims.
L'Hôpital
Auban-Moët un mécénat social exemplaire
Laissons
de côté les dons qui permirent la construction d'églises,
d'écoles privées et les actions culturelles pour ne
citer que les oeuvres purement sociales de cette famille,
et en particulier la construction de l'Hôpital Auban-Moët.
Victor Auban (qui avait épousé sa cousine
Rachel Moët de Romont),
devint ainsi un associé de la Maison
de Champagne Moët & Chandon.
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Centre hospitalier
Auban-Moët et stèle de Victor Auban-Moët |
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II
consacra l'énorme somme de 1,6 million de francs (équivalent
5 439 600 € en 2005) pour faire édifier
cet hôpital et sa chapelle dont les travaux débutèrent
en 1887 et furent inaugurés en 1893. L'hôpital
d'Épernay qui allait devenir le troisième employeur
de la ville et qui est toujours opérationnel a fêté son
centenaire en décembre 1993 ce qui a donné lieu à plusieurs
manifestations, expositions, conférences et visites.
Un millier de personnes ont visité la chapelle et
sa crypte, construites sur proposition de M. Gérard,
Maire d'Épernay en 1888, et affectée à la
sépulture de la famille des donateurs. Pour le cinquantenaire
du même hôpital, en 1943, Eugénie Van
Bomberghem, la fille de la seconde épouse de M. Auban-Moët
avait fait don de la somme de 100 000 francs (équivalent
20 000 € en 2005) et légué un million
de francs (équivalent 200 000 € en 2005) à cet établissement
qui a la charge d'entretenir à perpétuité la
chapelle et la crypte. Elle fit également édifier
un sanatorium situé rue Croix de Bussy qui est maintenant
devenu une maison de repos, sous le nom de "Saint-Marthe",
prénom de sa fille décédée de
la tuberculose. |
Une autre oeuvre
sociale de Victor Auban-Moët prend en compte les
difficultés des mères de famille employées
dans les manipulations qui président alors à l'élaboration
du Champagne, vendanges, mise en bouteilles, étiquetage.
II s'agit de la construction de deux crèches à Épernay,
l'une en 1887 rue des Jancelins, l'autre rue Thiercelin en 1891.
Victor Auban-Moët leur donna le nom de sa première épouse
décédée prématurément, "crèches
Rachel".
Il s'éteint
à Epernay le 10 août 1896 et est enterré dans la crypte de la
chapelle de l'hôpital Auban-Moët. Dans sa séance du 28 août qui
suit, le conseil municipal de la ville décide que la place du
Marché au Blé prendrait désormais le nom de place Auban-Moët
et que l'hôpital porterait le nom de son fondateur. |
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Pavillon de la chirurgie de l’hôpital-hospice Auban-Moët |
Une récompense
honorifique et méritée mit à l'honneur les
actions sociales de Moët & Chandon envers ses employés
: à l'exposition universelle de 1900 cette maison obtint
une médaille d'or pour ses actions sociales qui assuraient à ses
employés un service médical gratuit, des secours
financiers aux familles, aux malades, aux retraités et des
aides dans le domaine du logement, de l'assistance juridique, etc.
Hospice et Hôtel
de la Mutualité, deux donations Roederer
Au
tout début du XIXème siècle, Madame
Roederer-Boisseau, grande bienfaitrice d'oeuvres religieuses,
fit bâtir un Hospice de vieillards rue de Courlancy qui fut inauguré
le 19 octobre 1899 par l'archevêque et quelques autres personnalités
(parmi lesquelles M. Charles Heidsieck).
En 1903, les Soeurs Augustines
Hospitalières furent expulsées de l'hôpital de Reims (ex : Hôtel
Dieu) par une application aveugle et brutale de la laïcisation des
établissements publics décrétée par le gouvernement de M. Combes.
Elles trouvèrent à l'Hospice Roederer à la fois un refuge mais surtout
le lieu d'un nouveau dévouement total et gratuit qui constitue l'unique
aspiration de leur admirable vocation. Roederer a ainsi permis aux
Rémois de conserver une congrégation religieuse qui ceuvre sans
interruption dans ses murs depuis l'an 449 (époque où la Gaule romaine
vivait encore dans la crainte des barbares Huns d'Attila, avant
même la protection des chrétiens par Clovis !).
Intégrée au CHU
de Reims, la Fondation
Roederer accueille encore de nos
jours les personnes âgées |
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Conçu
au départ pour 50 personnes logées en dortoirs communs, l'Hospice
s'est modernisé, il fut longtemps l'indispensable annexe de
l'hôpital de Reims avec des services de soins, convalescence,
etc... II a maintenant repris sa vocation initiale et accueille
une centaine de résidants en cure médicale et longs séjours,
grâce au dévouement de 16 Soeurs Augustines assistées d'infirmières,
aides-soignantes et autres employés du CHR. |
La
création récente de nombreux établissements similaires dans les
dernières décades témoigne des incomparables services rendus depuis
presque une centaine d'années aux familles d'horizons très divers
qui ont bénéficié à la Fondation Roederer des soins inlassables
des Religieuses Augustines !
En 1912, ce fut Léon
Olry-Roederer qui fit don de l'actuel Hôtel de la Mutualité à la
ville de Reims. Détruite pendant la guerre, la "Maison de la Mutualité"
avait été inaugurée par Raymond Poincaré en 1913. Une plaque commémorative
rappelle sa reconstruction en 1927 sur l'emplacement des premiers
bureaux et caves de la Maison Louis Roederer dont l'origine remonte
au XVlllème siècle.
La grande salle de réunion de l’Hôtel de la Mutualité offert par ROEDERER à la ville de Reims est ornée d’une fresque. Elle illustre et immortalise la générosité des Maisons de champagne représentées par deux femmes placées au centre. Celles-ci offrent aux familles (femmes et enfants) du champagne, non seulement soins et solidarité (côté droit) mais aussi éducation et savoir (côté gauche). En arrière-plan les hommes vaquent, l’esprit tranquille aux travaux viticoles du champagne. |
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La jouissance de ce considérable
patrimoine mobilier permit aux sociétés locales de Secours Mutuels
de gérer au mieux les intérêts de leurs adhérents qui n'avaient
à l'époque aucune "sécurité sociale" autre que celle qu'ils se donnaient
par eux-mêmes. La peinture monumentale qui orne la salle de réception
de l'Hôtel de la Mutualité rappelle les efforts méritoires d'autogestion
des travailleurs de l'époque, encouragés par la générosité d'un
employeur aussi soucieux de mécénat social que de conquêtes de nouveaux
marchés. Cet important immeuble situé en plein coeur de Reims conserve
toute sa valeur et sert de siège social à la Mutualité marnaise.
Il symbolise par son nom et les services qui continuent à y être
rendus l'esprit altruiste et libéral de son donateur, la maison
Roederer.
Création d'une Société de Secours mutuels
Une
autre action de mécénat social, syndicale cette fois, contribua
aussi à la protection sociale du monde du travail en Champagne.
En 1882, sous l'impulsion des Maisons de Champagne Heidsieck et
Mumm, avait été constitué le Syndicat du Commerce des Vins de Champagne
pour défendre l'Appellation Champagne à une époque où les risques
de la voir tomber dans le domaine public étaient énormes.
Ce
syndicat de négociants s'engagea financièrement dans la création
de la Société de Secours mutuels qui se constitua à Reims
en 1886 entre les tonneliers et les ouvriers des caves. Cette
société avait pour but "d'assurer à ses sociétaires en
cas de maladie, des soins médicaux et une indemnité pécuniaire,
en cas d'infirmité des secours temporaires, et enfin en cas
de décès, des funérailles convenables". Dans le compte
rendu de son assemblée générale du 25 mai 1887, le Président
du syndicat, Florens Walbaum souhaitait que ce genre d'association
ne se limite pas à la ville de Reims et assurait que le syndicat
accorderait "sa sympathie et son concours" aux mutuelles
qui se constitueraient ailleurs dans le département. |
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Hôtel de la Mutualité à Reims |
Avec
le recul du temps, quelques esprits chagrins ne considéreront-ils
pas qu'il ne s'agissait que de paternalisme ? Ce serait alors oublier
que ces donations n'avaient pas d'autre motivation qu'une pure générosité
! Elles ont en outre ouvert la voie à la solidarité organisée que
nous connaissons ! De nos jours, les Maisons de Champagne n'ont
plus directement en charge les mêmes préoccupations sociales car
le monde du travail est maintenant largement protégé par une sécurité
ou mutualité sociale complétée par une assistance matérielle dans
les cas de chômage.
Mais ces Maisons conservent
l'esprit libéral et altruiste de leurs créateurs qui furent des
pionniers en matière sociale. Elles font bénéficier leurs collaborateurs
de la prospérité de leur entreprise non pas seulement par des intéressements
financiers, mais aussi par une couverture sociale très complète
qui n'a pas été remise en cause en dépit d'une conjoncture plus
difficile avec des résultats qui donnent de sérieuses préoccupations
à leurs dirigeants.
L'avance acquise en ce
domaine est toujours sensible avec des avantages spéciaux enviables
tels que le remboursement des frais de maladie-hospitalisation,
une garantie de salaire totale en cas d'arrêt de travail pour maladie
ou accident jusqu'à la retraite, ou encore un capital et une rente
versés aux conjoints en cas de décès du salarié. Pour en être convaincu
il suffit de laisser parler les chiffres : pour verser 100 francs
à un salarié, une Maison de Champagne doit payer 90 francs de charges
aux divers organismes de retraite, prévoyance sociale, formation,
etc...
Les Maisons doivent surmonter
des crises économiques, mais elles ne négligent pas pour autant
leur environnement social.
Propos recueillis par B. Arnold en 1995
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