ORGANISATIONS PROFESSIONNELLES DU CHAMPAGNE

1975 - 1994
VINGT ANS D'HISTOIRE DE LA CHAMPAGNE
EN QUARANTE discours DU PRESIDENT JEAN-MICHEL DUCELLIER

Préface de Claude Taittinger

 

      Pour l'historien de demain comme pour chacun de nous, le témoignage de Jean-Michel Ducellier est capital, tant par la personnalité de son auteur que par la nature des responsabilités qu'il exerce depuis plus d'un demi-siècle dans la vie champenoise.

      Le destin a voulu que Jean-Michel Ducellier entre dans la carrière à l'un des moments les plus tragiques de l'histoire de notre profession. Si 1943 est sans doute l'année charnière de la guerre, puisque la victoire des alliés s'y dessine avec une force irrésistible, c'est aussi une période particulièrement éprouvante pour les hommes de bonne volonté qui, depuis le début des hostilités, tentent d'éviter à notre région viticole les bouleversements que le conflit a entraînés dans la vie quotidienne des Français.

      Le Comité Interprofessionnel du Vin de Champagne, organisme mis en place pour parer au mieux à la pénurie des matières premières et limiter les réquisitions de l'armée d'occupation, vient alors d'être décapité par une série d'arrestations. Robert-Jean de Vogüé, l'un des deux cofondateurs du C.I.V C., mais aussi Camille de Mareuil et Claude Fourmon, directeurs de la jeune organisation, sont sur le point d'être déportés en Allemagne.

D'autres les suivront bientôt en captivité, comme Bertrand de Vogüé et Paul Chandon, alors qu'une autre grande figure de la profession, Jean d'Aulan, poursuivi par la police allemande, part rejoindre les forces combattantes de la France Libre. Au C.I.V.C., sous la direction de René Chayoux, des hommes comme Jean-Michel Ducellier et Abel Médard font face avec courage à une situation toujours plus délicate.

      Voici un homme d'avenir dans un poste-clé de l'interprofession où observation et action se conjuguent. Sa mission : faire prévaloir l'intérêt général sur les intérêts particuliers.

      Jean-Michel Ducellier conservera cet idéal, même quand il sera appelé par René Chayoux à prendre progressivement en main la direction du champagne Ayala...

      Les années s'écoulent : on les a dites "glorieuses" et on en a compté trente. Si le compte est bon à l'échelle de la France, cette période d'expansion quasi-continue me paraît, en réalité, un peu plus courte pour la Champagne.

      C'est sans nul doute à la fin des années cinquante, et avec deux événements bien précis, que notre vieille structure professionnelle se métamorphose.

      En 1957, avec le Traité de Rome tout d'abord. Celui-ci ouvre le chemin de la construction européenne. La perspective s'offre à nous d'un marché de 300 millions de consommateurs, où le champagne circulerait, libre de toute entrave douanière.

      En 1959, avec le Contrat Interprofessionnel ensuite. Cet accord se donne pour objectif l'écoulement harmonieux de la production d'un vignoble dont on va doubler la superficie en la portant de 15 000 à 30 000 hectares. Cette nouvelle organisation secoue les Champenois et les pousse à l'expansion qui fera leur prospérité.

      La décision comportait comme toute entreprise humaine une part de risques. Elle fut une réussite. Plusieurs revendiquèrent après coup l'honneur d'avoir porté l'enfant sur les fonts baptismaux. Pour moi, si l'initiative avait mal tourné, telle une bataille de la Marne perdue, elle n'aurait eu qu'un seul responsable : Jean-Michel Ducellier.

      La croissance de l'économie champenoise se poursuit sans pause pendant les douze années suivant l'entrée en vigueur du contrat interprofessionnel. De 1959 à 1972, les ventes annuelles sont multipliées par trois et passent de 42 à 123 millions de bouteilles. Cette expansion fait l'émerveillement des autres régions viticoles françaises. Elle semble naturelle aux Champenois : la jeune génération n'a pas connu de crise. Quant aux anciens, ils préfèrent chasser de leur mémoire les souvenirs pénibles de temps que l'on pense à jamais révolus.

      La guerre du Kippour opposant Israël à ses voisins arabes éclate à l'automne 1973 comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages. Le choc pétrolier qui s'ensuit déséquilibre l'économie mondiale, renverse la tendance expansionniste et provoque dans notre profession la chute des expéditions et la baisse spectaculaire des prix de vente.

      C'est dans cette période difficile que Jean-Michel Ducellier prend en charge la présidence de l'Union des Syndicats du Négoce et assume les responsabilités qu'avaient successivement exercées avant lui et avec talent Christian Heidsieck et François d'Aulan.

      Le recueil des discours prononcés par le Président Ducellier à l'occasion des banquets de l'Association Viticole Champenoise et des assemblées du Syndicat Général des Vignerons, nous permet de revivre vingt années de l'histoire de notre région viticole. Avec le temps, cette période sera perçue, j'en suis convaincu, comme un âge d'or.

      Pendant quatre lustres, deux types de conjoncture alternent selon des cycles relativement rapides : surabondance et pénurie de matière première. L'économie champenoise les subit depuis trois siècles.

      Pendant cette période, un formidable mouvement de concentration du Négoce se produit. De puissants groupes de producteurs-distributeurs se constituent qui modifient les équilibres traditionnels.

      Au cours de telles mutations, il faut des hommes d'expérience pour faire entendre leur voix et appeler chacun à la raison. Robert-Jean de Vogüé et Maurice Doyard remplirent ce rôle pendant la crise des années trente. Jean-Michel Ducellier assuma cette tâche délicate depuis la guerre.

      On le découvrira en lisant ses discours : le Président de l'Union des Maisons de Champagne a accompli sa mission pédagogique avec lucidité, avec courage et avec talent. Il a inlassablement rappelé aux Champenois qu'avec leur faculté d'adaptation, l'organisation de leur profession était le vrai fondement de leur prospérité.

      Trois thèmes majeurs se dégagent de la pensée claire et des mots simples du Président Ducellier :

      Associant vignerons et maisons de champagne, notre profession peut être comparée à "un aigle à deux têtes" : qui ferait tomber l'une, ferait disparaître l'autre. La conjoncture place successivement en position de force les deux partenaires. En respectant les droits du plus faible, le plus fort du moment préserve son propre avenir.

      Autre leitmotiv : la solidarité est pour le Négoce une ardente obligation. Dans le danger, la pire politique est celle du sauve-qui-peut. La gravité des problèmes appelle des solutions collectives. Celles-ci supposent une discipline librement consentie, elles doivent avant tout prévenir le déchaînement des égoïsmes.

      Enfin, et c'est une vérité qui doit faire son chemin dans nos esprits, la Champagne n'appartient à personne. Elle est un bien collectif, constitué par nos anciens au fil des siècles. Notre génération n'en n'est que le dépositaire nous devrons le transmettre un jour, intact et si possible, embelli.

      Parce qu'il aime le pays et les hommes, Jean-Michel Ducellier a embelli la Champagne. Sa parole a éclairé les esprits et mobilisé les énergies.

      Pendant un demi-siècle, par ses analyses lucides, par son dévouement à l'intérêt général, et avec un charisme de rassembleur, Jean-Michel Ducellier a conduit notre profession. Pour nous tous, il est la voix efficace et vraie de la sagesse champenoise.

NB : Le recueil des 40 discours du Président Jean-Michel DUCELLIER retraçant l'histoire de la Champagne de 1975 à 1994 peut être consulté à la bibliothèque Carnégie de Reims.

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