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Pour
l'historien de demain comme pour chacun de nous, le témoignage
de Jean-Michel Ducellier
est capital, tant par la personnalité de son auteur que par
la nature des responsabilités qu'il exerce depuis plus d'un
demi-siècle dans la vie champenoise.
Le
destin a voulu que Jean-Michel
Ducellier entre dans la carrière à l'un des moments les
plus tragiques de l'histoire de notre profession. Si 1943
est sans doute l'année charnière de la guerre, puisque la
victoire des alliés s'y dessine avec une force irrésistible,
c'est aussi une période particulièrement éprouvante pour les
hommes de bonne volonté qui, depuis le début des hostilités,
tentent d'éviter à notre région viticole les bouleversements
que le conflit a entraînés dans la vie quotidienne des Français.
Le
Comité Interprofessionnel du Vin de Champagne, organisme mis
en place pour parer au mieux à la pénurie des matières premières
et limiter les réquisitions de l'armée d'occupation, vient
alors d'être décapité par une série d'arrestations. Robert-Jean
de Vogüé, l'un des deux cofondateurs du C.I.V
C., mais aussi Camille de Mareuil et Claude Fourmon, directeurs
de la jeune organisation, sont sur le point d'être déportés
en Allemagne.
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D'autres
les suivront bientôt en captivité, comme Bertrand
de Vogüé et Paul Chandon, alors qu'une autre grande figure de
la profession, Jean d'Aulan,
poursuivi par la police allemande, part rejoindre les forces combattantes
de la France Libre. Au C.I.V.C., sous la direction de René
Chayoux, des hommes comme Jean-Michel
Ducellier et Abel Médard font face avec courage à une situation
toujours plus délicate.
Voici
un homme d'avenir dans un poste-clé de l'interprofession où observation
et action se conjuguent. Sa mission : faire prévaloir l'intérêt
général sur les intérêts particuliers.
Jean-Michel
Ducellier conservera cet idéal, même quand il sera appelé par
René Chayoux à prendre progressivement
en main la direction du champagne Ayala...
Les
années s'écoulent : on les a dites "glorieuses" et on en a compté
trente. Si le compte est bon à l'échelle de la France, cette période
d'expansion quasi-continue me paraît, en réalité, un peu plus courte
pour la Champagne.
C'est
sans nul doute à la fin des années cinquante, et avec deux événements
bien précis, que notre vieille structure professionnelle se métamorphose.
En
1957, avec le Traité de Rome tout d'abord. Celui-ci ouvre le chemin
de la construction européenne. La perspective s'offre à nous d'un
marché de 300 millions de consommateurs, où le champagne circulerait,
libre de toute entrave douanière.
En
1959, avec le Contrat Interprofessionnel ensuite. Cet accord se
donne pour objectif l'écoulement harmonieux de la production d'un
vignoble dont on va doubler la superficie en la portant de 15 000
à 30 000 hectares. Cette nouvelle organisation secoue les Champenois
et les pousse à l'expansion qui fera leur prospérité.
La
décision comportait comme toute entreprise humaine une part de risques.
Elle fut une réussite. Plusieurs revendiquèrent après coup l'honneur
d'avoir porté l'enfant sur les fonts baptismaux. Pour moi, si l'initiative
avait mal tourné, telle une bataille de la Marne perdue, elle n'aurait
eu qu'un seul responsable : Jean-Michel
Ducellier.
La
croissance de l'économie champenoise se poursuit sans pause pendant
les douze années suivant l'entrée en vigueur du contrat interprofessionnel.
De 1959 à 1972, les ventes annuelles sont multipliées par trois
et passent de 42 à 123 millions de bouteilles. Cette expansion fait
l'émerveillement des autres régions viticoles françaises. Elle semble
naturelle aux Champenois : la jeune génération n'a pas connu de
crise. Quant aux anciens, ils préfèrent chasser de leur mémoire
les souvenirs pénibles de temps que l'on pense à jamais révolus.
La
guerre du Kippour opposant Israël à ses voisins arabes éclate à
l'automne 1973 comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages.
Le choc pétrolier qui s'ensuit déséquilibre l'économie mondiale,
renverse la tendance expansionniste et provoque dans notre profession
la chute des expéditions et la baisse spectaculaire des prix de
vente.
C'est
dans cette période difficile que Jean-Michel
Ducellier prend en charge la présidence de l'Union des Syndicats
du Négoce et assume les responsabilités qu'avaient successivement
exercées avant lui et avec talent Christian Heidsieck et François
d'Aulan.
Le
recueil des discours prononcés par le Président Ducellier à l'occasion
des banquets de l'Association Viticole Champenoise et des assemblées
du Syndicat Général des Vignerons, nous permet de revivre vingt
années de l'histoire de notre région viticole. Avec le temps, cette
période sera perçue, j'en suis convaincu, comme un âge d'or.
Pendant
quatre lustres, deux types de conjoncture alternent selon des cycles
relativement rapides : surabondance et pénurie de matière première.
L'économie champenoise les subit depuis trois siècles.
Pendant
cette période, un formidable mouvement de concentration du Négoce
se produit. De puissants groupes de producteurs-distributeurs se
constituent qui modifient les équilibres traditionnels.
Au
cours de telles mutations, il faut des hommes d'expérience pour
faire entendre leur voix et appeler chacun à la raison. Robert-Jean
de Vogüé et Maurice Doyard remplirent ce rôle pendant la crise
des années trente. Jean-Michel Ducellier
assuma cette tâche délicate depuis la guerre.
On
le découvrira en lisant ses discours : le Président de l'Union des
Maisons de Champagne a accompli sa mission pédagogique avec lucidité,
avec courage et avec talent. Il a inlassablement rappelé aux Champenois
qu'avec leur faculté d'adaptation, l'organisation de leur profession
était le vrai fondement de leur prospérité.
Trois
thèmes majeurs se dégagent de la pensée claire et des mots simples
du Président Ducellier :
Associant
vignerons et maisons de champagne, notre profession peut être comparée
à "un aigle à deux têtes" : qui ferait tomber l'une, ferait disparaître
l'autre. La conjoncture place successivement en position de force
les deux partenaires. En respectant les droits du plus faible, le
plus fort du moment préserve son propre avenir.
Autre
leitmotiv : la solidarité est pour le Négoce une ardente obligation.
Dans le danger, la pire politique est celle du sauve-qui-peut. La
gravité des problèmes appelle des solutions collectives. Celles-ci
supposent une discipline librement consentie, elles doivent avant
tout prévenir le déchaînement des égoïsmes.
Enfin,
et c'est une vérité qui doit faire son chemin dans nos esprits,
la Champagne n'appartient à personne. Elle est un bien collectif,
constitué par nos anciens au fil des siècles. Notre génération n'en
n'est que le dépositaire nous devrons le transmettre un jour, intact
et si possible, embelli.
Parce
qu'il aime le pays et les hommes, Jean-Michel
Ducellier a embelli la Champagne. Sa parole a éclairé les esprits
et mobilisé les énergies.
Pendant
un demi-siècle, par ses analyses lucides, par son dévouement à l'intérêt
général, et avec un charisme de rassembleur, Jean-Michel
Ducellier a conduit notre profession. Pour nous tous, il est
la voix efficace et vraie de la sagesse champenoise.
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