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Champagne : Qui t’a fait Roi ? De la création de la première Maison 1729à la délimitation "Champagne" 1927 |
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Du roi soleil au roi des vins l'appellation "Champagne" ne doit rien au hasard ! La lourde bouteille endimanchée au bouchon muselé ne sort pas du néant. Habillée de son étiquette et de sa collerette, coiffée d'étain et alignée comme un soldat de revue dans les vitrines les plus prestigieuses, elle est toujours là pour livrer la bataille d'une fête, prête à ouvrir les amabilités par une joyeuse détonation, ou un soupir léger pour ceux qui préfèrent. On sait sans y penser qu'elle est le fruit d'un terroir et le produit d'anciens et savants métiers viti-vinicoles, mais on connaît mal son histoire et celle des conflits et des lois qui l'ont faite.
I - LES PIONNIERS : |
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La liberté du commerce et de l'industrie s'installe en France à la fin du XVIIIème siècle. D'un coup de baguette juridique, la loi Le Chapelier fait disparaître en 1791 les Jurandes et les Corporations qui existaient depuis le haut Moyen-Age, et avec elles leur système compliqué, tatillon, de réglementation des métiers. La Révolution réalise soudain l'espace économique sans entraves auquel, depuis cent ans ou plus, entrepreneurs et marchands aspiraient. Pour empêcher la résurgence d'un passé dont on ne veut plus, les "coalitions" sont interdites, qu'elles soient ouvrières ou patronales. Les infractions à l'interdit sont punies par la loi pénale toute neuve. L'heure est au "laissez faire, laissez passer" de l'économie libérale la plus pure. Cette liberté nouvelle et pleine ne va pas sans dangers. Celui de l'exploitation du faible par le fort est bien sûr le plus grave : deux cents ans de luttes sociales se préparent. Mais la disparition soudaine des garanties de bonne fabrication qu'impliquaient les multiples règlements d'Ancien Régime crée un autre danger : celui que l'ardeur à produire et à vendre, désormais sans règle, ne s'exerce au détriment de la qualité des produits. Les vieux règlements corporatifs n'instituaient pas seulement la défense des métiers et la protection de ceux qui les pratiquaient : ils commandaient aussi les conditions de la fabrication et de la vente des choses du commerce, souvent avec une extraordinaire minutie. Ils étaient le corpus des règles d'une stricte morale artisanale et marchande dont le respect assurait ce qu'on appelle joliment la loyauté des marchandises. Le mot suggère justement une sorte d'investissement moral du monde des objets par l'amour des Hommes pour leur travail et par la soumission à un ordre strict de ce travail. |
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En anéantissant d'un trait de plume toutes ces règles très anciennes, sans autre précaution qu'une élémentaire sanction pénale en cas de tromperie sur la nature et la quantité des marchandises, on s'expose à payer la liberté du commerce de la corruption des produits marchands. Ce prix n'est pas mesurable, mais il peut devenir étouffant. On voit bien dans les musées que les objets aimés des princes du passé valent infiniment mieux que ceux que possédèrent les bourgeois qui leur ont succédé ; et dans les supermarchés aujourd'hui, les objets offerts à tous valent beaucoup moins que ceux hier réservés aux bourgeois. La marche en masse vers la prospérité est l'objectif heureux de la liberté d'entreprendre, mais il a sa grise contrepartie : la standardisation, cette pauvreté masquée. Comment le "Vin des Rois" va-t-il traverser le naufrage des monarchies de droit divin et la fin des sociétés aristocratiques ? Il n'est pas difficile de deviner que les bourgeois, imitateurs de la noblesse et amateurs de bonne chair, voudront conserver cette merveille de l'art vinicole. Mais pourront-ils le faire sans l'adultérer ? Parviendront-ils à sauver la qualité de son élaboration, sa saveur fragile ? Champagne ou mousseux ? La distinction n'existe pas encore à l'aube du XIXè siècle, mais telle se pose déjà la question pourtant, une question dont la réponse va se jouer sur plus d'un siècle d'histoire vinicole... Le Champagne est comme on sait un vin à la double fermentation, un vin difficile, un vin savant. Il naît à la fin du XVIIè siècle, un peu dans le mystère, au fond du chai d'une abbaye bénédictine de la vallée de la Marne. Les monastères sont alors des lieux de prière bien sûr, mais ils sont encore des lieux de savoir, de richesse aussi. Les vies qu'enserrent leurs murailles puissantes ne se déroulent pas en marge de la société, comme nous sommes portés à le penser, mais au contraire en son coeur. Loin d'exclure du monde ceux qui y entrent, la clôture monastique les y garde en présence de l'essentiel. L'idée de prison pieuse est à la fois rétrospective et sottement adversaire. En fait, la clôture est conçue pour retenir la lumière dans un monde que les misères font ténébreux comme un ciel de nuit. Les hommes tonsurés et vêtus de bure chargés de l'intendance de ces communautés peuvent être les chercheurs de pointe d'une société ordonnée par la piété et régentée par un pouvoir patriarcal, une société agreste encore, et déjà marchande. Le moine ou les moines ingénieux à qui la tradition attribue la première mise au point de l'élaboration du vin neuf savent dompter la nature des raisins imprévisibles que donnent les vignes des coteaux d'Épernay et de Reims, très septentrionales en France. Vendangés à l'aube de leur maturité, dans la fraîcheur du matin de préférence, ces raisins volés à l'automne frileux de la Champagne donnent des vins légers qui, Dieu seul sait alors pourquoi, sont naturellement portés à pétiller. Comme si le jus de ces raisins devenu vin, conservait en lui une ressource de verdeur et poursuivait ou reprenait en bouteille l'alchimie de sa maturation. Cette singularité, qui se retrouve ailleurs, doit surprendre les Champenois plus que les autres, et leur plaire particulièrement. Les très fins vinificateurs de ces communautés monastiques où plaisir et commerce ont un droit réglé de citer, trouvent à apprivoiser ce gentil mystère de la nature et réussissent, avant les autres semble-t-il, à élever en bouteille un vin blanc à la mousse légère : le Champagne.
Par bonheur, le vin doré aux saintes bulles connaît des convives moins discrets que les moines sur leur plaisir : il a droit à la bruyante consécration de la table royale. L'agrément du Roi étant l'agrément de tous, cet honneur insigne vaut de l'or. Le succès marchand voulu par les Bénédictins est atteint, et l'oubli en tous cas exclu. Au lendemain de la disparition des viniculteurs de Dieu, (le discret Dom Pérignon rendit définitivement son tablier l'année même où le Roi-Soleil pour toujours se coucha) pendant la Régence, des hommes nouveaux s'établissent à Reims. Certains viennent du pays : Nicolas Ruinart, Jacques Fourneaux, Claude Moët et Memmie Jacquesson par exemple. D'autres viennent des bords du Rhin, comme Florens-Louis Heidsieck, de Suisse ou de Belgique, comme Henri-Marc de Venoge et Théodore Van der Vecken. D'autres les rejoindront plus tard : Henri-Guillaume Piper, Christian Walbaum, Charles-Henri Heidsieck, Peter-Arnold de Mumm, Josef Jacob Placide Bollinger, William Deutz, Pierre-Joseph Herbert Geldermann, Johan-Josef Krug ou Charles Koch... Ils ont de l'argent, du courage et une certaine maîtrise de l'art de vinifier. Ils viennent "faire du vin de Champagne" mais ils ne sont pas vignerons ou ne le sont qu'accessoirement. Des fonctionnaires beaucoup plus tard les appelleront "négociants-manipulants", nom sans grâce mais irréprochable qui évoque et le soin et le prix des bouteilles sacrées élaborées à partir des raisins. On ne sait comment, ceux-ci peuvent recueillir ou reconstituer le savoir-faire secret des moines, et à leur tour, ils parviennent à élaborer avec les raisins fragiles des vignes champenoises l'insaisissable vin d'or pâle, pétillant et sauvage. Au prix de trente à cinquante pour cent de casse, ils réussissent aussi à l'emprisonner dans le verre, et ils le commercialisent en France et hors de France. On mesure là l'énormité du prix à payer pour un vin d'exception et l'importance des efforts des premiers négociants qui ont fait la notoriété du Champagne. Tout cela pourtant est modeste à côté du commerce régional de la laine qui constitue alors le fondement de l'économie du pays champenois. A la veille de la prise de la Bastille, la Champagne expédie à peine trois cent mille de ces bouteilles qui pour un oui ou un non, se brisent toutes seules. La potion de toutes les magies Les troubles et les guerres de la Révolution anéantissent ce négoce mais, paradoxe rendu possible par l'habileté des négociants, les événements servent immensément la renommée du vin capricieux et noble d'Ancien Régime. Grâce au ciel, celui-ci échappe à la Terreur. Il entre même dans la grande Histoire. Le Champagne devient en effet célèbre en faisant joyeusement tourner, les unes après les autres, et dans toute Europe, les têtes aristocratiques que la guillotine s'apprête à trancher, les têtes brûlées qui échafaudent sa rigueur de cauchemar, et les têtes nostalgiques qui mettent une sorte prudente de passion à restaurer une Histoire raisonnable. Les ailes légères de ses bulles sont décidément aériennes et l'on ne doute pas alors que le Champagne soit la potion de toutes les magies. Le bourgeois souverain entreprenant et prospère de la Monarchie de Juillet et du Second Empire veut lui aussi, boire à son tour, et autant qu'il pourra, du vin fameux.
Les sirènes de la technique et du commerce Mais le piège de la standardisation et celui de la contrefaçon attendent le vin que porte cet extraordinaire succès commercial. Dans son fameux dictionnaire, prêt dès 1859 et qui paraît en 1873, Littré définit la Champagne (avec un C majuscule) comme une "Province de France qui produit un vin blanc et mousseux très renommé". Il définit ensuite le champagne (avec un c minuscule) comme "le vin de Champagne " Et il précise : "le champagne est un vin factice qui s'est fait d'abord avec le vin de la Champagne, plus propre (en raison de sa légèreté) à être travaillé de la sorte, mais qui a été imité en Bourgogne et ailleurs". Sous la plume d'un homme sans doute encore plus attaché à la précision étymologique des mots qu'aux plaisirs de la table, le terme "factice" signifie "produit par l'art", et non pas, bien entendu, "trompeur". En peu de mots, l'encyclopédiste du langage du XIXème siècle a tout dit. Les vins de Champagne sont, plus que tous autres, élaborés. Le bouquet des cuvées et la constance du goût de chaque Marque implique des assemblages ; ils doivent, pour pétiller, recevoir une larme de liqueur et fermenter en bouteille ; et pour être parfaitement limpides, ils doivent réussir des manipulations délicates. Or, toutes ces opérations ont été empiriquement mises au point par des savants écologistes champenois d'une espèce disparue qui entendaient certes assagir la nature capricieuse et souveraine, mais en fin de compte la servaient avec respect et humilité. "Champagne" : vin ou technique de vinification ? Et pourquoi, cet art vigneron unique des rives de la Marne dont la science de Pasteur s'apprête justement à expliciter l'empirisme, pourquoi ne pas l'appliquer à d'autres vins que ceux de Champagne ? La France ne manque ni d'entrepreneurs, ni de vignobles après tout. Le Positivisme régnant à cette époque célèbre les noces radieuses du Commerce et de la Science, des noces auxquelles la Tradition n'est pas conviée, et dont l'absence précisément marque la fête vigoureuse et brillante d'une sorte irréparable de platitude. Le c minuscule que Littré met au nom du Champagne nous révèle qu'au sens grammatical, celui-ci n'est déjà plus un nom propre : il est devenu commun. C'est un signe : ce qui est connu de tous tend à devenir la chose de tous. Le savant des mots dit bien que le vin tient son nom de la province de sa naissance, mais seulement après avoir défini la province elle-même comme le lieu sans passé de la production du vin. Dans la France positiviste, l'aventure marchande du vin a retourné la situation : inconnu, il avait dû dérober le nom de son terroir ; devenu célèbre, c'est lui qui donne son identité au terroir. La gloire du Champagne, en somme, éclipse l'histoire millénaire de la Champagne. Et Littré s'exprime de façon ambiguë sur le lien de fruit qui attache le vin à sa terre : "Le vin de la Champagne, écrit-il, serait plus propre en raison de sa légèreté" à devenir Champagne, ce qui est une reconnaissance de sa racine champenoise. Mais l'érudit positiviste coupe pour ainsi dire cette racine en la mettant entre deux sérieuses parenthèses : "Le Champagne, écrit-il pour commencer, s'est fait d'abord avec le vin de la Champagne", et il poursuit : "il a été imité en Bourgogne et ailleurs ". Ce passé composé soudain et répété a un sens. On l'a compris : le Champagne serait une invention technique d'origine champenoise. L'auteur du "Dictionnaire de la langue française" n'est pas juriste, mais il nous livre la jurisprudence de l'entendement de la majorité qui règne, celle que le langage entre dans la tête des juges, avant qu'ils aient à trancher un quelconque litige. Il faut se rendre à l'évidence : au milieu du XIXème siècle, au moment même où s'ouvrent les hostilités complexes de la guerre des bouchons, la cause du Champagne est mal partie. Dom Pérignon, Frère Oudart et les autres peuvent se retourner dans leur tombe : le Champagne n'est plus un vin que pour l'Histoire ; le commerce et la science sont en train de le réduire à n'être qu'une technique de vinification. Les Maisons s'opposent aux marchands de vins
Au contraire de ces Maisons de Champagne, qui sont le plus souvent propriétaires de vignobles et toujours profondément enracinées dans le terroir, les marchands de vins, ne l'oublions pas, sont des commerçants (parfois seulement des vinificateurs), mais non des vignerons. Leur attachement à la terre est réel mais ils ne sont pas seulement paysans. Ils peuvent donc être tentés de faire venir en Champagne, pour les traiter à la champenoise, des raisins du midi par exemple, bon marché et d'un excellent rendement. Ces nouveaux arrivants qu'attirent en nombre les perspectives commerciales qui s'ouvrent au négoce des vins, aspirent moins à un enracinement terrien qu'à la réussite marchande. En fait, ils cherchent fortune et sont partagés entre l'intérêt du monopole régional qui leur garantit une prospérité sereine, et celui, inverse, de la libre concurrence nationale qui leur promet l'expansion sur l'espace de la France, et même au-delà. Or, la force d'aimantation de chacun de ces deux pôles du succès marchand contrarie l'autre, rendant le choix difficile, sinon impossible, aux agents désorientés d'une économie au magnétisme incontrôlable. Les marchands de vins nouveaux venus sont plus ou moins condamnés à penduler dans le champ des forces mêlées du libre enrichissement, en cherchant dans la contradiction et dans la querelle, à s'attirer des avantages et à s'éviter des désavantages qui désormais vont en tous sens. La liberté du commerce est, comme toute liberté, déroutante. La lutte sans règle se révèle complexe. Elle met des marchands de vins qu'une histoire ou un vignoble n'attachent pas à la Champagne, dans une situation ironique : ils risquent de se perdre dans l'île au trésor dont les Bénédictins, le Roi et les Révolutionnaires, de façon inouïe, ensemble leur ont offert... Ce n'est pas tout. La liberté économique n'est pas seulement déroutante, elle est aussi cruelle. Riches marchands et vignerons pauvres vivent les uns près des autres, sur les mêmes terres et dans les mêmes bourgades. Ils sont ensemble attachés au sort du vin, mais le labeur de ceux qui cultivent durement le raisin au plein vent des coteaux ne les met pas toujours à l'abri des aléas des récoltes. Qu'elles soient surabondantes ou insuffisantes, un problème majeur se pose : la misère. Viticulteur et viniculteur sont le même mot à une lettre près, mais dans la Champagne de la Monarchie de Juillet, cette lettre qui change cache un abîme. L'éloignement réel qui s'établit entre riches et pauvres, et sa conséquence imaginaire, l'incompréhension, sont alors les composantes de ce qu'on appelle aujourd'hui la différence. Celle-ci peut donner de la vigueur à une société en ordre fermé, mais dans une société que déforme alors l'innovation de la liberté (comme à présent d'ailleurs dans une société rendue lâche par l'usure et l'avachissement de la liberté) la différence peut devenir une mèche lente de la violence. En écartant les hommes les uns des autres, en les rendant mutuellement sourds et sans regard, en les regroupant en ensembles distincts qui s'affrontent sourdement au sein d'une même communauté, le travail de la différence ravine et fissure le corps social. La mine plus ou moins enfouie de luttes essentielles, et le grisou plus ou moins concentré de la haine que ces luttes exhalent, sont à la longue un danger mortel pour l'édifice de la société, imprévisiblement menacé de s'embraser et de s'effondrer. Dans une Champagne dont la profondeur en 1830, n'en doutons pas, vit encore à l'heure de l'Ancien Régime, la logique efficace d'un libéralisme sans frein précipite brutalement les uns contre les autres, sur le champ clos du marché du raisin, les vignerons qui le vendent et les négociants qui l'achètent. Cette logique terrible offre pour ainsi dire les petits à la charge sans pitié des gros. Quant au précieux raisin, au raisin fragile, il n'est plus depuis longtemps ce don de Dieu que dans l'obéissance le frère convers confiait à son père cellérier, mais désormais il cesse d'être le fruit du plaisir du Roi et des Grands que le vigneron porte au négociant avec une sorte de respect. Il devient l'enjeu d'un duel inégal où les faibles jouent leur survie et les forts leur enrichissement. La faux coupante et aveugle de la dure logique dont le marché est le fil s'apprête à trancher la vivante société champenoise. L'harmonie dans laquelle les Maisons de Champagne ont su s'enraciner dans le vignoble est en danger. Il n'est plus tout à fait inconcevable de voir un jour des bandes de vignerons en colère dévaster à coups d'échalas la demeure d'un négociant, ou répandre par tombereaux sur les marches d'une sous-préfecture, des raisins sans prix... mais n'anticipons pas. III - Les Maisons syndicalistes avant l'heure Guizot
est un peu l'ancre politique du "Roi des barricades" que les Trois
Glorieuses amènent en 1830 et que le ressac des Journées de Février
va remmener en 1848. Pour rompre avec le jeu captivant et terrible
du pouvoir démocratique dans lequel la Révolution s'est engloutie
et où la Restauration vient de sombrer, il exhorte franchement la
France profonde : "Enrichissez-vous !" C'est clair et il ne peut
pas ne pas être clairement entendu. Pour le pays viticole, le trop
sage ministre de Louis-Philippe officialise l'appel à "faire du
Champagne" que les négociants, à l'image de Jeanne d'Arc, entendent
partout monter de leurs cuves. La
législation de protection est alors très mince : une loi du 28 juillet
1824 prévoit la sanction pénale de ceux qui pour vendre un "objet
fabriqué" invoqueraient "le nom d'un lieu autre que celui de la
fabrication". Et il faut batailler ferme pour obtenir l'application
du texte au vin, dont la fermentation naturelle ne serait pas la
même sans le travail des hommes, sans leur art, mais qui est cependant
le contraire d'un produit "fabriqué". Il faut encore se sortir du
débat difficile sur le lieu de naissance du vin qui peut être celui
de la vigne ou celui de la cave. Ce débat pourrait séduire dangereusement
certains négociants, tentés de tirer parti de la courte longueur
du chemin qui va du coteau au chai pour chiper au juge, empêtré
dans sa logique juridique, le droit (dont les moins scrupuleux savent
se passer d'ailleurs) de transporter le vin d'un bout à l'autre
de la France par le tout neuf et très prometteur chemin de fer.
Les Maisons champenoises l'emportent cependant : le 12 septembre
1844, le Tribunal Correctionnel de Tours inflige à trois négociants
tourangeaux une infamante sanction pénale pour avoir : Les Champenois sont spécialement ravis par une phrase de cette décision qui les comble et à laquelle ils donnent une large diffusion en la publiant par voie d'affiche et de presse : "Attendu qu'il est établi, tant par les débats que par les aveux de M ...., que ce prévenu et C... ont vendu du vin de Vouvray mousseux pour du vin de Champagne et ont ainsi trompé les acheteurs sur la nature de la marchandise par eux vendue". Tout y est : la mauvaise foi d'un adversaire, les aveux d'un autre, la dénonciation judiciaire de la honteuse tromperie commise par les deux. Mais plus que tout, les juges remettent le "Vouvray mousseux" à sa place, rendue ridicule par l'échec de sa déloyale présomption à se comparer à l'incomparable. Il y restera d'ailleurs, malgré l'appel, et même la cassation, tentés tour à tour par les trois Tourangeaux, probablement moins mortifiés par la peine elle-même que par l'impunité de nombre de leurs collègues. (La noblesse des vinificateurs se repère à des signes subtils qui échappent aux magistrats : les négociants en vins sont entre eux collègues, tandis que ceux du Champagne sont confrères, en souvenir des pionniers bénédictins peut-être.) Mais la Cour de Blois confirme, et le 12 juillet 1845 la Cour de Cassation se montre à son tour insensible aux acrobaties juridiques des fraudeurs. Cette première victoire est nette et elle assainit la situation, mais elle n'empêche pas certains impudents de recommencer. Le 4 mars 1870, la Cour d'Appel d'Angers, alertée bien entendu par les vigilantes Maisons champenoises, prendra la main dans la cuve, si l'on peut dire, un marchand qui vend sans vergogne du "Aÿ mousseux", du "Fleur de Sillery" et du "Fleur de Bouzy", tous élevés dans la plus pure douceur angevine. Les Maisons à l'assaut de leurs droits La question de l'appellation "Champagne" proprement dite n'est cependant pas tranchée. Il est interdit de faire passer pour champenois ce qui ne l'est pas, mais on a le droit de "champagniser" un vin de pays, on a même - ô hérésie ! - celui de "champagniser" du vin en cuve selon une technique nouvelle que permet la maîtrise du processus de la fermentation. Et tout cela se vend pour du "Champagne" ! Il existe d'ailleurs un obstacle de procédure à la défense par les négociants du nom du Champagne, c'est celui de la "qualité à agir", comme disent les juristes, sans pareils pour tirer d'invisibles ficelles qui font un pantin d'un plaideur, si puissant soit-il, ou si juste sa cause. Dans le désert organisationnel laissé par la disparition des Jurandes et des Corporations, les Maisons de Champagne n'ont pu attaquer en justice les fraudeurs de Touraine qu'en chargeant de l'action ceux d'entre eux auxquels les appellations usurpées faisaient directement tort. Mais l'appellation de "Champagne" renvoie au nom d'une province disparue de l'Ancien Régime dont les contours, en plus, ont été à dessein effacés par le découpage départemental. Elle les concerne tous en général, mais aucun ne peut l'invoquer en particulier. Les Maisons champenoises doivent pour la protéger s'en remettre au Procureur de la République, précisément chargé de défendre l'intérêt de tous. Autant dire qu'ils ne peuvent rien : chacun sait que Monsieur le Procureur a toujours d'autres Lacenaires à fouetter. Et puis, l'intérêt général, comme son nom l'indique, n'embrasse-t-il pas avec tous les autres dans son indistinction puissante, Tourangeaux, Angevins, Bourguignons et Champenois ? Le vieil interdit de la "coalition" des intérêts professionnels a la vie dure, même si au cours du Second Empire où les structures de l'économie de la France moderne se mettent en place, cet interdit apparaît invivable et même dangereux. Plus de dix ans après la chute sans gloire, dans la guerre, de "Napoléon-le-Petit", et après le brutal soulèvement, malgré la guerre, de la Commune de Paris, les intérêts professionnels, patronaux et ouvriers, sont clairement identifiés, ils le sont même passionnément. Mais ils n'ont pas le droit de se formuler ni de se défendre. Il faut attendre 1884 pour qu'un gouvernement présidé par Jules Ferry, qui sort à peine du grand oeuvre de foi laïque et de fondation républicaine de l'Education Nationale, ose prendre une loi autorisant les syndicats professionnels. Le maçon rigoureux de la France des professeurs et des instituteurs, qui a trimé pour gagner à la République "la grande démocratie rurale", doit être pris d'ivresse en voyant flotter le drapeau tricolore sur la ferme du toit : il glisse dans l'immeuble en chantier la bombe à long feu du syndicalisme... Un Syndicat de "Grandes Marques de Champagne" Fait remarquable, les Maisons champenoises n'attendent pas cette loi. A la veille des vendanges de 1882, le Ministre du Commerce adresse au Président de la Chambre de Commerce de Reims une lettre qui est une mercuriale il lui reproche la médiocrité des exportations de Champagne. Celles-ci atteignent pourtant une moyenne annuelle de plus de dix sept millions de bouteilles entre 1880 et 1890. Mais il y a bien sûr des hauts et des bas, et l'homme politique porte devant le Parlement la responsabilité des mauvais chiffres de la balance des paiements. Il doit trembler à l'idée d'affronter le mécontentement de la puissante et sévère Assemblée Nationale, héritière encore digne de la grande, de la terrible, de l'impitoyable Convention ; à moins qu'il ne sorte justement d'une houleuse séance parlementaire. Toujours est-il que le Ministre passe son humeur de comptable en faute en attaquant la qualité du vin lui-même le Champagne ne serait plus ce qu'il était !... Que n'a-t-il osé là ? Cette goutte de venin républicain fait déborder la flûte de Messieurs les fournisseurs de feu Louis XIV, et ce petit débordement déclenche une tempête dans les caves !... Les patrons des Maisons Heidsieck, Mumm et Moët prennent l'initiative de réunir leurs confrères pour tresser les colères de tous en une lettre de protestation cinglante. Mais l'encre, semble-t-il, ne suffit pas à apaiser les esprits, car une "Association Syndicale du Commerce des Vins de Champagne" surgit toute armée de la réunion historique du 19 septembre 1882. Cet organisme professionnel dont les conditions de naissance font en même temps un émouvant prématuré et un enfant rebelle, rassemble d'emblée vingt-deux Maisons, qui deviendront soixante après la promulgation de la loi du 21 mars 1884. Le pacte des vingt-deux fondateurs devait être brocardé par les négociants de Saumur en conflit avec les Champenois, comme "le sarment du jus de pomme". Cet à peu près de fin de banquet tombe à plat, et il est accablant pour ses auteurs dont il trahit la piètre idée qu'ils se font du vin. Le Syndicat qui deviendra celui des "Grandes Marques" se révèle aussitôt, contre eux d'ailleurs, l'arme suprême de la défense des intérêts champenois et l'instrument d'une politique de la qualité, remarquable de lucidité. Ce Syndicat est l'âme désormais de toutes les luttes pour la sauvegarde de la Champagne. IV - Les Maisons défendent l'appellation Les Maisons se groupent pour relever le gant
Il y a un siècle, ne nous y trompons pas, la Champagne était par tous, et à bon droit aux yeux de tous, pratiquement coupée du Champagne, comme Dijon l'est de la moutarde, Marseille du savon, Bayonne du jambon, Montélimar du nougat, et même Cologne de l'eau, ce qui en un sens est un comble. Il est en effet permis à chacun de fabriquer n'importe où l'un ou l'autre de ces produits aux noms pourtant localisés, en appliquant des recettes techniques à des ingrédients sans rapport avec les nuances de la géographie régionale. Et, autour de 1880, la "champagnisation" maîtrisée, technique, était en train de déraciner le vin d'or. Il n'était pas même probable que la Champagne pût jamais renouer avec son vin le lien que Carrare ne perdit jamais avec son marbre, ni Cholet avec ses mouchoirs, ni Vallauris avec ses poteries, ni Le Puy avec ses dentelles, et ses lentilles d'ailleurs, au moins les vertes. Les Maisons qu'anime une conscience aiguë de ce péril, choisissent de fondre sur les négociants de Touraine, des adversaires d'élection décidément. On peut se demander d'ailleurs si l'impudence particulière des gens du Val de Loire à copier le Champagne ne tient pas à des raisons historiques profondes. Le Val de Loire produit depuis longtemps des vins mousseux et ceux-ci ont eu, dans le passé, leur heure de gloire : il n'est pas exclu que les cavistes de Louis XIV n'aient surtout pas voulu partager leur succès pétillant avec ceux de François ler ! Le choix du Syndicat en tout cas est sage : la Champagne est contiguë de la Bourgogne et du Jura, ce qui rendait dangereux pour la paix civile un affrontement, même judiciaire. Au contraire, elle n'a pas de frontière commune avec les pays de Loire. Il est courageux aussi, car les négociants de Saumur sont de gros acheteurs de vins champenois. Ils le font d'ailleurs valoir, non sans quelque bassesse, pour tenter de dissuader l'ennemi lorsque celui-ci, selon l'usage, les somme courtoisement mais fermement de renoncer à l'usurpation sereine qu'ils font du nom du Champagne. C'est bien sûr mal connaître le Syndicat de Grandes Marques qui demeure impassible et charge sabre au clair devant le Tribunal de Commerce de Saumur. L'empoignade est vigoureuse. Les coups des Rémois sont à la fois frontaux et hautains. "Les vins de Saumur diffèrent essentiellement des vins de Champagne dont ils ne possèdent ni le bouquet, ni la finesse !" Certains traits frisent la cruauté :
"Le caractère spécial des vins de l'une et l'autre provenance se traduit par l'énorme différence de leurs prix !" Les Saumurois, solidement adossés à la logique négociante, conjuguent avec constance le verbe "champagniser" à tous les temps du français et dans toutes les langues possibles : toute la France "champagnise", mais elle n'est pas seule. La Russie le fait aussi, l'Angleterre et la Suisse, et l'Allemagne, la Crimée, la Hongrie, la Californie, et d'autres encore... La tactique de défense de Saumur consiste à submerger le terroir du passé sous les flots modernes de la technique et des affaires. Pour qu'il appartienne à tous, il faut noyer le nom du Champagne dans les eaux fades du domaine public, comme le temps fait d'une grande oeuvre qu'il galvaude. Dans le contexte que l'on sait, cette tactique est efficace. La bravoure des rémois est à rude épreuve. Elle ne faillit pas cependant. Au contraire, de rage, elle redouble. Mais Saumur qui en a le secret, lance une botte terrible : "Il y a du vin de Loire dans le champagne champenois qui vient faire ici le beau et prétend donner des leçons ! Nous le savons car nous en vendons à certains !" Le souffle de la déroute fait passer dans les rangs des assaillants une hésitation, une imperceptible fixité. Les juges consulaires, témoins décoiffés et inquiets du choc, en profitent pour ramasser leur mortier et ils s'enfuient pour délibérer. Les Rémois craignent le pire. Ils ont raison. Car quand les juges remontent de l'abîme de leur délibération, ils rasent un tout petit peu semble-t-il, le mur de la grand-salle, et ils ont des regards tendus qui évitent les champenois. Assis entre deux assesseurs captivés par leurs ongles, le Président lit le jugement d'une voix à peine audible. La décision timide tombe comme un glas : le nom du champagne est public ... Il appartient à tout le monde ! Et tout le monde a le droit le plus absolu de "champagniser" librement les raisins de sa peine, et de vendre pour du Champagne n'importe quel jus mousseux !... Le sol s'ouvre sous les pieds des malheureux Champenois... Ce 5 avril 1886 est un jour de vertige pour les Maisons, et d'ailleurs pour toute la Champagne ! Nul n'a le droit de penser qu'un juge, fût-il un commerçant de Saumur élu par ses pairs, puisse se décider par faveur ou par intérêt, et le contexte dit assez que ce ne fut pas le cas ce jour-là. Mais on peut tout de même saluer le sang-froid des défenseurs du Champagne qui n'outragent personne, et vont dans le calme à Angers interjeter, comme dit la basoche, un appel indigné mais qu'on devine pauvre d'espoir. ![]() Le bel escadron de champagne sait convaincre ! L'épreuve aura probablement amené les Maisons champenoises à affiner leur argumentation et à conduire devant la Cour une offensive mieux maîtrisée que la verte et décevante charge de Saumur. Il n'est pas impossible non plus que les magistrats de carrière qui composent la Cour d'Appel aient su, mieux que leurs collègues du tribunal de Commerce élus par la boutique, être attentifs au sérieux juridique et à la lucidité, pour l'avenir, des vues du Syndicat du Champagne. Le 19 juillet 1887 en tout cas, la Cour d'Angers rend un arrêt remarquable qui infirme complètement le jugement de Saumur, formule clairement le difficile débat et le résout avec l'autorité indiscutable que donne la hauteur de vue. "Attendu que, contrairement à ce qu'ont admis les premiers juges, on ne saurait considérer la désignation des Vins de Champagne, ou celle de Champagne (la majuscule lui est rendue) comme s'appliquant à tous les vins mousseux en général, et par conséquent, aux vins mousseux fabriqués à Saumur ;" "que cette désignation, appliquée à ces derniers vins, est aussi abusive et mensongère que si elle était donnée aux vins mousseux de l'Anjou, les modes de fabrication de divers vins mousseux fussent-ils partout les mêmes, ce qui est loin d'être démontré." La leçon de justice donnée au passage aux juges consulaires du Saumurois par les magistrats de l'Anjou est discrète mais sévère. Et il est manifeste qu'un vinificateur expert d'une Maison de Champagne a impressionné la Cour en faveur du miracle technique de la "champagnisation" champenoise, la seule, la vraie. De leur vie, les magistrats ne pourront plus ouvrir une bouteille de Champagne sans imaginer cuves et caves, et sans penser à l'intéressant dossier. Conquis, ceux-ci poursuivent : "que le mot Champagne, en effet, (avec la majuscule encore) est indicatif à la fois du lieu de production et de fabrication de certains vins spécialement connus sous cette qualification et non d'autres ; qu'il importe peu que les vins de Champagne ne soient pas des vins purement naturels, comme les vins de Bordeaux ou de Bourgogne, par exemple, et qu'ils ne tiennent pas leurs qualités uniquement du sol qui les a produits, pour les emprunter en partie d'un mode de préparation et de manutention spécial, puisque la loi du 28 juillet 1824 vise notamment l'indication mensongère du lieu de fabrication". La collaboration des oenologues et des juristes des Maisons champenoises a fait merveille sur l'esprit de la Cour. Et sur le point très périlleux de la tricherie de certains négociants champenois nouveaux venus invoquée par ceux de Saumur, l'arrêt est souverain et formule à l'adresse des uns et des autres une leçon d'éthique commerciale que les Rémois et les Sparnaciens au moins n'oublieront pas : "Attendu qu'il n'importe pas plus que certains fabricants, même de la Marne, puissent faire entrer dans leurs cuvées des vins par eux achetés ailleurs que dans l'ancienne province de Champagne, ni que des vins mousseux fabriqués à l'étranger soient vendus sous le nom de vins de Champagne ; qu'en effet, un abus ne saurait justifier un autre abus." Et la Cour va jusqu'au bout d'une justice ce jour-là inspirée. Non seulement en effet, elle condamne le négociant de Saumur qui doit cesser de plastronner pour reprendre le profil lamentable et à dessein culpabilisant du bouc-émissaire, mais elle l'oblige à payer la réclame de sa honte : "La Cour ordonne la publication du présent arrêt, savoir : au nombre de cent affiches en totalité à Saumur, à Angers, à Paris, dans le département de la Marne, et de l'étranger, aux frais de L... et, sauf au Syndicat à répartir ce nombre d'affiches dans les diverses localités, comme il avisera et au nombre de vingt-cinq insertions, également aux frais de L... et dans tels journaux des villes et départements sus désignés et de l'étranger, que choisira le Syndicat." Cette décision raide ne ménage pas "les frais de L..." et elle inclut "l'étranger", c'est-à-dire le monde entier, dans une véritable croisade d'assainissement du marché des vins pétillants. De façon magistrale, elle place très haut la morale négociante sans cesse menacée de corruption par l'argent, à l'image d'une terre trop basse constamment inondée. L'arrêt est un triomphe pour les Maisons affiliées au Syndicat de Grandes Marques dont au passage il consacre la recevabilité à défendre noblement en justice les intérêts du métier champenois. On devine que les cavistes d'Épernay, de Reims et de Châlons-sur-Marne ont, en cette fin de juillet 1887, enregistré plus de sorties de bouteilles que d'habitude, et que les détonations ou les soupirs des goulots dorés ont dû saluer l'arrêt inespéré qui sauvait le Champagne, tout simplement. V - Les Maisons, âme de la Champagne ![]() De Grandes Marques à l'origine de l'AOC Champagne
Le ler août 1905, une loi est prise pour remédier aux excès en général de la liberté des producteurs vis-à-vis des acheteurs. Après un siècle d'enrichissants abus, la loyauté marchande du bon vieux temps fait rêver le citoyen qui se découvre consommateur après s'être voulu avant tout producteur. Dans la France de la Belle Epoque, à l'image d'un homme devant une glace, le trompeur et le trompé accoudés de part et d'autre du comptoir ne font plus qu'un. Le législateur doit donc, parce qu'il devient invivable, mettre fin dans les transactions commerciales au "laissez faire" des tombeurs de Jurandes. Le texte prévoit la réglementation par décret des indications de composition et d'origine qui devront figurer sur les produits ou sur leur emballage. Paradoxalement, le Syndicat du Champagne s'empare de cette disposition, pourtant prise en faveur des consommateurs, et il se fonde sur elle pour affirmer la politique de qualité, toujours défendue par les Maisons. En se précipitant ainsi au devant de l'exigence de la clientèle, les Maisons champenoises font à l'aube du siècle un choix stratégique courageux et habile. Elles projettent l'avenir dans la perspective du passé : les descendants des fournisseurs du Roi-Soleil demeurent fidèles au respect dû jadis au plaisir de leur souverain client, cependant que les ancêtres des industriels du luxe anticipent le règne moderne du client-roi. Dans cette idée puissante, le Syndicat du Champagne suggère une politique au Ministère de l'Agriculture qui est là pour ça, après tout. En premier lieu, il propose la délimitation territoriale précise de la "Champagne viticole" ; en second lieu, il demande que l'exclusivité du nom de "Champagne" soit réservée aux vins "récoltés et manutentionnés complètement dans la région reconnue comme Champagne viticole" ; et enfin, il appelle l'interdiction du nom de "Champagne" à tous les vins qui seraient rendus effervescents par un quelconque procédé artificiel, quand même cela se ferait en Champagne avec des vins champenois. Ces demandes vont plus loin que la seule définition géographique des terres du Champagne. Elles portent sur la définition technique du vin lui-même, et elles forment un tout. En fait, les Maisons voient clair et loin, et cela moins par un inexplicable génie que par l'effet d'un commerce ancien et par nature privilégié. Les exportateurs mondiaux de l'ivresse légère des fêtes de l'élite gagnante ont de la lucidité d'avance. Ils tiennent le moyen de faire de la Champagne un château, et ils le savent. Ils attendent seulement du pouvoir politique qu'il en délimite le domaine et poinçonne son or pâle dont les lingots ont forme de bouteille. Les Maisons et les Vignerons s'allient Mais quel est exactement le contour de cette Champagne dont les vins doivent mériter le nom ? Les terres du vignoble champenois ne sont ni toutes celles de l'ancienne province, ni celles seulement de l'un des départements nouveaux. Le tracé du domaine dans la Champagne vivante par une administration en galoches va soulever un conflit très grave. Les fonctionnaires proposent de limiter le parc du château aux vignobles des bords de la Marne, et à ceux de la montagne de Reims et de la côte d'Avize où le Champagne est historiquement né. Cela représente le coeur du département de la Marne et quelques communes de l'arrondissement de Château-Thierry dans l'Aisne. Pour les Maisons qui défendent la tradition, et pour les vignerons de la Marne qui ont constitué à Aÿ en 1904 la Fédération des Syndicats de la Champagne, l'étroit dessin que prépare l'administration est convenable, à quelques nuances près. Mais les viticulteurs de la côte des Bar grondent : la délimitation projetée rejette leurs ceps dans la mer des vignobles sans noblesse. C'est d'autant moins supportable qu'ils viennent d'être refusés par les arpenteurs de la Bourgogne viticole. Les malheureux craignent leur naufrage en misère, laquelle n'est pas une abstraction dans la France de Monsieur Fallières. Comme on lance un S.O.S., ils brandissent Troyes qui fut capitale de la grande province de Champagne avant d'être réduite par la Constituante à l'état de chef-lieu départemental. Ils invoquent les "usages loyaux et constants" qui font depuis longtemps de leurs vins d'excellents Champagnes et même des composants des plus grandes cuvées. En fait, ils sont bien, malgré des différences de sol et d'encépagement avec la vallée de la Marne, une marche un peu tardive de la Champagne viticole. D'enquête administrative en étude technique, et d'une commission à l'autre, le conflit chauffe, et un rapport de forces se cuisine qui n'est pas favorable aux viticulteurs de la côte des Bar. Ceux-ci sentent le vent et leurs parlementaires contestent que puisse être prise par décret une décision thérapeutique aussi grave que celle d'amputer la Champagne de son membre aubois ou au contraire de le lui sauver. On met Montgueux et le Conseil d'Etat dans le coup car le poisson semble de taille et réticent à se laisser noyer. On remonte jusqu'à Clémenceau, Président du Conseil, qui n'est pas encore "le Tigre", mais n'a pas la réputation d'un tendre. Et le décret du 17 décembre 1908 est pris qui réserve l'appellation régionale "Champagne" aux vins de tous les cantons des arrondissements de Châlons-sur-Marne, de Reims et d'Épernay à ceux des cantons de Vitry et d'Heiltz-le-Maurupt dans l'arrondissement de Vitry-le-François, des cantons de Condé-en-Brie, de Château-Thierry et de Charly dans l'arrondissement de Château-Thierry, et des cantons de Braine et de Vailly dans l'arrondissement de Soissons. Le département de la Marne et celui de l'Aisne sont servis, mais la côte des Bar et Montgueux sont laissés à la porte. ![]() La noblesse des Vignerons et Maisons de champagne, met en déroute tous les autres vins ! Illustration 1920 de Jacques TOUCHET pour Champagne Abelé
VI - Union des Maisons et des Vignerons
"être emmagasinés, manipulés et complètement manutentionnés dans des locaux séparés, sans aucune communication autre que par la voie publique, de tous locaux contenant des vendanges ou vins étrangers de la région." Maisons, vignerons et consommateurs de Champagne tiennent en ce décret l'arme de l'hallali de la fraude. Les terribles journées d'avril apportent la preuve par le feu de l'attachement des vignerons marnais à la politique de qualité conçue et en fin de compte imposée par le Syndicat de Grandes Marques de Champagne, incommode et hautain parfois, mais décidément très lucide et honnête : on ne le trompe pas sur l'intérêt de tous. Quant aux vignerons de la côte des Bar, ils savent à quoi s'en tenir désormais sur la solidité du château marnais. S'ils veulent échapper à l'injuste misère qui les guette, il ne leur reste qu'à ravaler leur trop d'amour-propre pour accepter ce que l'administration leur offre : la porterie du domaine. Ils regimbent bien un peu, et à juste titre, mais que peuvent-ils contre ce qui est en place, et si solidement établi. Le décret du 7 juin 1911, approuvé par le Conseil d'Etat comme le fut celui dont il est censé rattraper les bêtises, ramasse les oubliés de la délimitation de 1908. On envisage pour la région viticole nouvelle les noms de "Petite Champagne" ou "Basse Champagne", mais les fonctionnaires, qui ont décidément le sens de ce qui peut plaire aux riches New-yorkais ou aux Princes d'Arabie, imposent un terrible "Champagne deuxième zone". Et les viticulteurs des arrondissements de Bar-sur-Seine et de Bar-sur-Aube, ceux du canton de Chavanges dans l'arrondissement d'Arcis-sur-Aube et de celui de Villenauxe dans l'arrondissement de Nogent-sur-Seine, ceux encore de l'arrondissement de Wassy et des communes de Nanteuil et de Citry, reçoivent ainsi l'honneur mesuré d'être admis à élaborer du sous-Champagne. Les vignerons de ces régions peuvent désormais s'asseoir à la table des maîtres, mais sur un tabouret. Ils perçoivent l'outrage, et ils sont bien près, il faut le dire, de brandir à leur tour les échalas, les paragrêles et les clairons qui ont si bien réussi aux marnais de bonne souche. Le gouvernement voit venir le coup cependant, et il n'en est pas à une lâcheté parlementaire près. Il décommande la fête en promettant de donner à l'avenir aux tribunaux le pouvoir de délimiter l'indélimitable "Champagne viticole". A l'heure où l'on s'apprête à juger en Cour d'Assises les meneurs des émeutes d'avril, la manoeuvre est cauteleuse, mais elle n'est pas sans habileté.
Cela donne une image nette
du chemin socialement dégringolé et préfigure clairement les champs
de mort du gouffre de la guerre qui approche. Non, décidément, l'incroyable,
c'est bien plutôt qu'après la parenthèse terrifiante de la "Der
des Der", la gentille guerre des bouchons
puisse reprendre, comme si un accès de folie furieuse de quatre
années n'empêchait pas sa victime de recouvrer intacte l'adorable
fantaisie de son caractère. La loi du 6 mai 1919 commence par clore le débat d'avant-guerre en vissant une bonne fois les rebelles judiciaires de Saumur ou d'ailleurs : "Les appellations d'origine des produits vinicoles ne pourront jamais être considérées comme présentant un caractère générique et tombées dans le domaine public." Puis elle ouvre le débat nouveau en déférant les contestations sur l'origine des vins aux tribunaux civils du lieu des appellations concernées. Et elle ordonne aux juges d'apprécier chaque cas d'espèce d'après la provenance proprement dite du vin, bien sûr, mais aussi en fonction "des usages locaux, loyaux et constants". L'Aube a bien enfin son échelle. Elle l'a échappé belle... Et la joute reprend dans les prétoires où sont remises en cause les délimitations réglementaires de 1900 et 1911. Les mêmes arguments habillent les mêmes intérêts : seulement le décideur n'est plus un Ministre, mais un Tribunal. L'affrontement vieilli et mis en forme juridique devient une épure : pour certains Marnais, les "usages locaux" ne peuvent que restreindre la région géographique d'origine ; pour les Aubois au contraire, ces usages ne peuvent que l'élargir. Le Tribunal Civil de Bar-sur-Aube se dégage avec infiniment d'adresse de l'enfer de cette pureté conflictuelle. Les 25 février et 11 mars 1921, il juge que la terre immobile commande bien l'appellation d'origine, mais que les usages que l'on fait courir dessus peuvent confirmer ou reprendre, élargir ou restreindre, l'évidence terrienne. Et il décide, comme en passant, que rien ne prouve que l'Aube viticole ait jamais perdu l'habitude de se considérer comme la Champagne, ni qu'elle ait jamais pris celle de s'accepter comme une sous-Champagne. C'est un assez joli "au château les gars !". Le Tribunal de Bar-sur-Seine, moins en forme lui, prend le ler juillet 1921, un jugement de même sens, mais plus carré : l'Aube ayant été la banlieue en somme de la capitale de la province disparue, son vin a droit au nom de la Champagne, un point c'est tout. Peu importent les subtilités juridiques d'ailleurs : l'essentiel est que tous les plaideurs ravis ont obtenu le droit de rejoindre tous les plaideurs furieux à l'intérieur d'un Château où, dans une ambiance sans chaleur, il faut se serrer un peu. La Champagne viticole réconciliée
Tout d'abord, le texte nouveau répare une omission de la loi de 1919 qui avait négligé de consacrer l'exigence conquise en justice par les Maisons avant la guerre que le Champagne soit élaboré en Champagne même. Les vins du domaine que l'Allemagne avait tendance à aspirer et à "champagniser" chez elle, pour arroser sa défaite probablement, resteront au château. Mais surtout, la loi nouvelle impose l'unité d'encépagement à laquelle l'Aube consent, avec une période de transition, bien entendu. C'est la contrepartie de l'acceptation de bonne grâce par les Marnais de l'entrée au château des nouveaux que les tribunaux viennent l'installer. En 1934, les Maisons paraferont l'ouvrage en obtenant une loi interdisant complètement l'élaboration de mousseux dans les limites de la Champagne viticole. Et comme l'heure est à la réconciliation, on y invite les cinq malheureuses communes qui ont fait des économies d'avocat et même les sept perdantes, celles qui ont inexplicablement déplu à la Cour d'Appel de Paris. On sait avoir le geste, en Champagne ! Le Syndicat de Grandes Marques embrasse larges ailes tous les vignerons d'une Champagne réconciliés et heureux. Sauf l'obscurantisme de la prohibition qui règne sur la malheureuse terre de mission des Etats-Unis, le monde entier peut compter sur les grands Champagnes que la Champagne viticole va lui soigner ! Textes : Eric
Glâtre (Docteur en Histoire) Sources : Thèse de doctorat en
droit (et bibliographie)de Monsieur Roger
HODEZ ancien Directeur de l'U.M.C publiée aux presse
universitaires de france en 1923 et disponible
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