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En
anéantissant d'un trait de plume toutes ces règles très anciennes,
sans autre précaution qu'une élémentaire sanction pénale en cas
de tromperie sur la nature et la quantité des marchandises, on s'expose
à payer la liberté du commerce de la corruption des produits marchands.
Ce prix n'est pas mesurable, mais il peut devenir étouffant.
On
voit bien dans les musées que les objets aimés des princes du passé
valent infiniment mieux que ceux que possédèrent les bourgeois qui
leur ont succédé ; et dans les supermarchés aujourd'hui, les objets
offerts à tous valent beaucoup moins que ceux hier réservés aux
bourgeois. La marche en masse vers la prospérité est l'objectif
heureux de la liberté d'entreprendre, mais il a sa grise contrepartie
: la standardisation, cette pauvreté masquée. Comment le "Vin des
Rois" va-t-il traverser le naufrage des monarchies de droit divin
et la fin des sociétés aristocratiques ?
Il
n'est pas difficile de deviner que les bourgeois, imitateurs de
la noblesse et amateurs de bonne chair, voudront conserver cette
merveille de l'art vinicole. Mais pourront-ils le faire sans l'adultérer
? Parviendront-ils à sauver la qualité de son élaboration, sa saveur
fragile ? Champagne ou mousseux ? La distinction n'existe pas encore
à l'aube du XIXè siècle, mais telle se pose déjà la question pourtant,
une question dont la réponse va se jouer sur plus d'un siècle d'histoire
vinicole...
Sommaire
Le
vin cloîtré
Le
Champagne est comme on sait un vin à la double fermentation, un
vin difficile, un vin savant. Il naît à la fin du XVIIè siècle,
un peu dans le mystère, au fond du chai d'une abbaye
bénédictine de la vallée de la Marne. Les monastères sont alors
des lieux de prière bien sûr, mais ils sont encore des lieux de
savoir, de richesse aussi.

Le miracle de Saint-Remi
Les
vies qu'enserrent leurs murailles puissantes ne se déroulent pas
en marge de la société, comme nous sommes portés à le penser, mais
au contraire en son coeur. Loin d'exclure du monde ceux qui y entrent,
la clôture monastique les y garde en présence de l'essentiel. L'idée
de prison pieuse est à la fois rétrospective et sottement adversaire.
En fait, la clôture est conçue pour retenir la lumière dans un monde
que les misères font ténébreux comme un ciel de nuit.
Les
hommes tonsurés et vêtus de bure chargés de l'intendance de ces
communautés peuvent être les chercheurs de pointe d'une société
ordonnée par la piété et régentée par un pouvoir patriarcal, une
société agreste encore, et déjà marchande.
Le
moine ou les moines ingénieux à qui la tradition attribue la première
mise au point de l'élaboration du vin neuf savent dompter la nature
des raisins imprévisibles que donnent les vignes des coteaux d'Épernay
et de Reims, très septentrionales en France. Vendangés à l'aube
de leur maturité, dans la fraîcheur du matin de préférence, ces
raisins volés à l'automne frileux de la Champagne donnent des vins
légers qui, Dieu seul sait alors pourquoi, sont naturellement portés
à pétiller. Comme si le jus de ces raisins devenu vin, conservait
en lui une ressource de verdeur et poursuivait ou reprenait en bouteille
l'alchimie de sa maturation.
Cette
singularité, qui se retrouve ailleurs, doit surprendre les Champenois
plus que les autres, et leur plaire particulièrement. Les très fins
vinificateurs de ces communautés monastiques où plaisir et commerce
ont un droit réglé de citer, trouvent à apprivoiser ce gentil mystère
de la nature et réussissent, avant les autres semble-t-il, à élever
en bouteille un vin blanc à la mousse légère : le Champagne.

Moines Bénédictins |
Les
noms de Dom
Pierre Pérignon d'abord, puis de Frère
Jean Oudart nous parviendront : ces Bénédictins ne sont
probablement pas seuls et ils ne font peut-être pas tout,
mais peu de choses de leur vie et de leur art filtre des murailles
des celliers monastiques. Les moines du vin que l'on peut
imaginer recueillis, têtus et gourmands, emportent dans la
tombe l'essentiel de leur savoir-faire empirique. Leur mise
en terre par leurs frères - règle oblige - ne fut sûrement
pas bavarde et dut en plus, à cause de la perte, être d'une
tristesse particulière ; à moins que la réserve en cave ait
aidé à faire de l'âpre deuil un joyeux désespoir...
On
retient tout juste de ce bref âge d'or cloîtré que le secret
fameux consiste pour une part en des assemblages
infiniment savants des vins de vignes que la distance d'un
ou deux jets de pierre, parfois, suffit à rendre différentes,
et pour une autre part en manipulations sans fin de bouteilles.
|
Sommaire
La
surprise du Roi
Par
bonheur, le vin doré aux saintes bulles connaît des convives moins
discrets que les moines sur leur plaisir : il a droit à la bruyante
consécration de la table royale. L'agrément du Roi étant l'agrément
de tous, cet honneur insigne vaut de l'or. Le succès marchand voulu
par les Bénédictins
est atteint, et l'oubli en tous cas exclu.
Au
lendemain de la disparition des viniculteurs de Dieu, (le discret
Dom
Pérignon rendit définitivement son tablier l'année même où le
Roi-Soleil pour toujours se coucha) pendant la Régence, des hommes
nouveaux s'établissent à Reims. Certains viennent du pays : Nicolas
Ruinart, Jacques
Fourneaux, Claude Moët
et Memmie Jacquesson
par exemple. D'autres viennent des bords du Rhin, comme Florens-Louis
Heidsieck, de Suisse
ou de Belgique, comme Henri-Marc de
Venoge et Théodore Van der Vecken.
D'autres
les rejoindront plus tard : Henri-Guillaume Piper,
Christian Walbaum, Charles-Henri
Heidsieck, Peter-Arnold de Mumm, Josef Jacob Placide Bollinger,
William Deutz, Pierre-Joseph
Herbert Geldermann, Johan-Josef Krug
ou Charles Koch... Ils ont de l'argent, du courage et une certaine
maîtrise de l'art de vinifier. Ils viennent "faire du vin de Champagne"
mais ils ne sont pas vignerons ou ne le sont qu'accessoirement.
Des
fonctionnaires beaucoup plus tard les appelleront "négociants-manipulants",
nom sans grâce mais irréprochable qui évoque et le soin et le prix
des bouteilles sacrées élaborées à partir des raisins. On ne sait
comment, ceux-ci peuvent recueillir ou reconstituer le savoir-faire
secret des moines, et à leur tour, ils parviennent à élaborer avec
les raisins fragiles des vignes champenoises l'insaisissable vin
d'or pâle, pétillant et sauvage.
Au
prix de trente à cinquante pour cent de casse, ils réussissent aussi
à l'emprisonner dans le verre, et ils le commercialisent en France
et hors de France. On mesure là l'énormité du prix à payer pour
un vin d'exception et l'importance des efforts des premiers négociants
qui ont fait la notoriété du Champagne.
Tout
cela pourtant est modeste à côté du commerce régional de la laine
qui constitue alors le fondement de l'économie du pays champenois.
A la veille de la prise de la Bastille, la Champagne expédie à peine
trois cent mille de ces bouteilles qui pour un oui ou un non, se
brisent toutes seules.
Sommaire
La
potion de toutes les magies
Les
troubles et les guerres de la Révolution anéantissent ce négoce
mais, paradoxe rendu possible par l'habileté des négociants, les
événements servent immensément la renommée du vin capricieux et
noble d'Ancien Régime. Grâce au ciel, celui-ci échappe à la Terreur.
Il entre même dans la grande Histoire.
Le
Champagne devient en effet célèbre en faisant joyeusement tourner,
les unes après les autres, et dans toute Europe, les têtes aristocratiques
que la guillotine s'apprête à trancher, les têtes brûlées qui échafaudent
sa rigueur de cauchemar, et les têtes nostalgiques qui mettent une
sorte prudente de passion à restaurer une Histoire raisonnable.
Les
ailes légères de ses bulles sont décidément aériennes et l'on ne
doute pas alors que le Champagne soit la potion de toutes les magies.
Le bourgeois souverain entreprenant et prospère de la Monarchie
de Juillet et du Second Empire veut lui aussi, boire à son tour,
et autant qu'il pourra, du vin fameux.
 |
La
violence toute récente des événements révolutionnaires qui
ont entouré son irruption dans l'Histoire stimule son désir
de fête, et ce désir embellit tout. Pour lui, l'insouciance
de Louis XV, la drôlerie de Voltaire, la gaieté de Mozart,
la bravoure de Bonaparte, la finesse de Talleyrand, tous illustres
amateurs de Champagne, doivent sûrement quelque chose au vin
magique ! La bourgeoisie, décidément, fera sauter le bouchon
!
On
peut admirer au passage le savoir-faire commercial des fondateurs
des Maisons champenoises qui ont su, dans des temps extraordinairement
troublés, imposer leur vin aux grands de ce monde, couronnés
ou non, et faire d'eux les ambassadeurs extraordinaires du
vin d'or de la Champagne ! Or la gourmandise des nouveaux
Maîtres, certainement moins fastueuse que celle des ci-devants,
est plus sûrement solvable, et surtout beaucoup plus répandue
elle déborde même largement les frontières.
|
Les
chiffres sont là : en 1845, plus de six millions et demi de bouteilles
quittent la Champagne, dont les deux tiers, soit plus de quatre
millions, à destination de l'étranger. Un puissant négoce moderne
se met en place pour alimenter le vaste et joyeux marché ! Et ce
n'est qu'un début ! Ce négoce d'avenir qu'il faut saluer naît du
courage et du travail des Vignerons et des Maisons de Champagne,
et il prépare la prospérité régionale.
Sommaire
II -
Les Maisons de Champagne
Les
sirènes de la technique et du commerce
Mais
le piège de la standardisation et celui de la contrefaçon attendent
le vin que porte cet extraordinaire succès commercial. Dans son
fameux dictionnaire, prêt dès 1859 et qui paraît en 1873, Littré
définit la Champagne (avec un C majuscule) comme une "Province de
France qui produit un vin blanc et mousseux très renommé". Il définit
ensuite le champagne (avec un c minuscule) comme "le vin de Champagne
" Et il précise : "le champagne est un vin factice qui s'est fait
d'abord avec le vin de la Champagne, plus propre (en raison de sa
légèreté) à être travaillé de la sorte, mais qui a été imité en
Bourgogne et ailleurs".
Sous
la plume d'un homme sans doute encore plus attaché à la précision
étymologique des mots qu'aux plaisirs de la table, le terme "factice"
signifie "produit par l'art", et non pas, bien entendu, "trompeur".
En peu de mots, l'encyclopédiste du langage du XIXème siècle a tout
dit. Les vins de Champagne sont, plus que tous autres, élaborés.
Le
bouquet des cuvées et la constance du goût de chaque Marque implique
des assemblages
; ils doivent, pour pétiller, recevoir une larme de liqueur et fermenter
en bouteille ; et pour être parfaitement limpides, ils doivent réussir
des manipulations délicates.
Or,
toutes ces opérations ont été empiriquement mises au point par des
savants écologistes champenois d'une espèce disparue qui entendaient
certes assagir la nature capricieuse et souveraine, mais en fin
de compte la servaient avec respect et humilité.
Sommaire
"Champagne"
: vin ou technique de vinification ?
Et
pourquoi, cet art vigneron unique des rives de la Marne dont la
science de Pasteur s'apprête justement à expliciter l'empirisme,
pourquoi ne pas l'appliquer à d'autres vins que ceux de Champagne
? La France ne manque ni d'entrepreneurs, ni de vignobles après
tout.
Le
Positivisme régnant à cette époque célèbre les noces radieuses du
Commerce et de la Science, des noces auxquelles la Tradition n'est
pas conviée, et dont l'absence précisément marque la fête vigoureuse
et brillante d'une sorte irréparable de platitude.
Le
c minuscule que Littré met au nom du Champagne nous révèle qu'au
sens grammatical, celui-ci n'est déjà plus un nom propre : il est
devenu commun. C'est un signe : ce qui est connu de tous tend à
devenir la chose de tous. Le savant des mots dit bien que le vin
tient son nom de la province de sa naissance, mais seulement après
avoir défini la province elle-même comme le lieu sans passé de la
production du vin.
Dans
la France positiviste, l'aventure marchande du vin a retourné la
situation : inconnu, il avait dû dérober le nom de son terroir ;
devenu célèbre, c'est lui qui donne son identité au terroir. La
gloire du Champagne, en somme, éclipse l'histoire millénaire de
la Champagne. Et Littré s'exprime de façon ambiguë sur le lien de
fruit qui attache le vin à sa terre : "Le vin de la Champagne, écrit-il,
serait plus propre en raison de sa légèreté" à devenir Champagne,
ce qui est une reconnaissance de sa racine champenoise.
Mais
l'érudit positiviste coupe pour ainsi dire cette racine en la mettant
entre deux sérieuses parenthèses : "Le Champagne, écrit-il pour
commencer, s'est fait d'abord avec le vin de la Champagne", et il
poursuit : "il a été imité en Bourgogne et ailleurs ".
Ce
passé composé soudain et répété a un sens. On l'a compris : le Champagne
serait une invention technique d'origine champenoise. L'auteur du
"Dictionnaire de la langue française" n'est pas juriste, mais il
nous livre la jurisprudence de l'entendement de la majorité qui
règne, celle que le langage entre dans la tête des juges, avant
qu'ils aient à trancher un quelconque litige.
Il
faut se rendre à l'évidence : au milieu du XIXème siècle, au moment
même où s'ouvrent les hostilités complexes de la guerre des bouchons ,
la cause du Champagne est mal partie. Dom
Pérignon, Frère
Oudart et les autres peuvent se retourner dans leur tombe :
le Champagne n'est plus un vin que pour l'Histoire ; le commerce
et la science sont en train de le réduire à n'être qu'une technique
de vinification.
Sommaire
Les
Maisons s'opposent aux marchands de vins
 |
Le
piège tendu aux Champenois est là, et ce piège est d'autant
plus difficile à déjouer qu'il est tentant. La concurrence
de vins champagnisés en Bourgogne ou en Touraine menace évidemment
l'économie champenoise, mais la pression de cette concurrence
n'est pas sans contrepartie pour les négociants, ou du moins
pour certains d'entre eux.
La
prospérité qui commence attire de nouveaux venus, moins sensibles
à l'intérêt de la Champagne qu'à leur propre enrichissement.
Deux camps se dessinent : celui des Maisons aux racines champenoises
qui ne dissocient pas leur prospérité de celle du berceau
du terroir d'une part, et celui des marchands de vins nouveaux
venus, aspirés par la richesse marchande et dont le lien avec
la terre n'est pas encore établi d'autre part.
D'un
côté, les Chefs de Maisons, souvent venus de Rhénanie, sont
devenus propriétaires de vignobles, et se sont attachés de
façon essentielle à la terre. Proches des vignerons, ils en
partagent les soucis.
|
Au
contraire de ces Maisons de Champagne, qui sont le plus souvent
propriétaires de vignobles et toujours profondément enracinées dans
le terroir, les marchands de vins, ne l'oublions pas, sont des commerçants
(parfois seulement des vinificateurs), mais non des vignerons. Leur
attachement à la terre est réel mais ils ne sont pas seulement paysans.
Ils peuvent donc être tentés de faire venir en Champagne, pour les
traiter à la champenoise, des raisins du midi par exemple, bon marché
et d'un excellent rendement.
Ces
nouveaux arrivants qu'attirent en nombre les perspectives commerciales
qui s'ouvrent au négoce des vins, aspirent moins à un enracinement
terrien qu'à la réussite marchande. En fait, ils cherchent fortune
et sont partagés entre l'intérêt du monopole régional qui leur garantit
une prospérité sereine, et celui, inverse, de la libre concurrence
nationale qui leur promet l'expansion sur l'espace de la France,
et même au-delà.
Or,
la force d'aimantation de chacun de ces deux pôles du succès marchand
contrarie l'autre, rendant le choix difficile, sinon impossible,
aux agents désorientés d'une économie au magnétisme incontrôlable.
Les marchands de vins nouveaux venus sont plus ou moins condamnés
à penduler dans le champ des forces mêlées du libre enrichissement,
en cherchant dans la contradiction et dans la querelle, à s'attirer
des avantages et à s'éviter des désavantages qui désormais vont
en tous sens. La liberté du commerce est, comme toute liberté, déroutante.
La
lutte sans règle se révèle complexe. Elle met des marchands de vins
qu'une histoire ou un vignoble n'attachent pas à la Champagne, dans
une situation ironique : ils risquent de se perdre dans l'île au
trésor dont les Bénédictins,
le Roi et les Révolutionnaires, de façon inouïe, ensemble leur ont
offert...
Sommaire
Cruelle
liberté
Ce
n'est pas tout. La liberté économique n'est pas seulement déroutante,
elle est aussi cruelle. Riches marchands et vignerons pauvres vivent
les uns près des autres, sur les mêmes terres et dans les mêmes
bourgades. Ils sont ensemble attachés au sort du vin, mais le labeur
de ceux qui cultivent durement le raisin au plein vent des coteaux
ne les met pas toujours à l'abri des aléas des récoltes. Qu'elles
soient surabondantes ou insuffisantes, un problème majeur se pose
: la misère.
Viticulteur
et viniculteur sont le même mot à une lettre près, mais dans la
Champagne de la Monarchie de Juillet, cette lettre qui change cache
un abîme. L'éloignement réel qui s'établit entre riches et pauvres,
et sa conséquence imaginaire, l'incompréhension, sont alors les
composantes de ce qu'on appelle aujourd'hui la différence. Celle-ci
peut donner de la vigueur à une société en ordre fermé, mais dans
une société que déforme alors l'innovation de la liberté (comme
à présent d'ailleurs dans une société rendue lâche par l'usure et
l'avachissement de la liberté) la différence peut devenir une mèche
lente de la violence. En écartant les hommes les uns des autres,
en les rendant mutuellement sourds et sans regard, en les regroupant
en ensembles distincts qui s'affrontent sourdement au sein d'une
même communauté, le travail de la différence ravine et fissure le
corps social. La mine plus ou moins enfouie de luttes essentielles,
et le grisou plus ou moins concentré de la haine que ces luttes
exhalent, sont à la longue un danger mortel pour l'édifice de la
société, imprévisiblement menacé de s'embraser et de s'effondrer.
Dans une Champagne dont la profondeur en 1830, n'en doutons pas,
vit encore à l'heure de l'Ancien Régime, la logique efficace d'un
libéralisme sans frein précipite brutalement les uns contre les
autres, sur le champ clos du marché du raisin, les vignerons qui
le vendent et les négociants qui l'achètent. Cette logique terrible
offre pour ainsi dire les petits à la charge sans pitié des gros.
Quant au précieux raisin, au raisin fragile, il n'est plus depuis
longtemps ce don de Dieu que dans l'obéissance le frère convers
confiait à son père cellérier, mais désormais il cesse d'être le
fruit du plaisir du Roi et des Grands que le vigneron porte au négociant
avec une sorte de respect. Il devient l'enjeu d'un duel inégal où
les faibles jouent leur survie et les forts leur enrichissement.
La faux coupante et aveugle de la dure logique dont le marché est
le fil s'apprête à trancher la vivante société champenoise. L'harmonie
dans laquelle les Maisons de Champagne ont su s'enraciner dans le
vignoble est en danger. Il n'est plus tout à fait inconcevable de
voir un jour des bandes de vignerons en colère dévaster à coups
d'échalas la demeure d'un négociant, ou répandre par tombereaux
sur les marches d'une sous-préfecture, des raisins sans prix...
mais n'anticipons pas.
Sommaire
III
- Les Maisons syndicalistes avant l'heure
"Enrichissez-vous
!"
Guizot
est un peu l'ancre politique du "Roi des barricades" que les Trois
Glorieuses amènent en 1830 et que le ressac des Journées de Février
va remmener en 1848. Pour rompre avec le jeu captivant et terrible
du pouvoir démocratique dans lequel la Révolution s'est engloutie
et où la Restauration vient de sombrer, il exhorte franchement la
France profonde : "Enrichissez-vous !" C'est clair et il ne peut
pas ne pas être clairement entendu. Pour le pays viticole, le trop
sage ministre de Louis-Philippe officialise l'appel à "faire du
Champagne" que les négociants, à l'image de Jeanne d'Arc, entendent
partout monter de leurs cuves.
Justement, en 1836, un pharmacien
de Châlons-sur-Marne au nom très national, M. Jean-Baptiste François,
met au point un procédé pour calculer le taux de sucre restant après
la première fermentation. Car, on le sait désormais, c'est la lente
transformation du sucre en alcool et en gaz carbonique, à l'intérieur
de la bouteille, qui produit la "prise de mousse" et dont l'excès
menace la fragilité du verre. Cependant, le "dernier obstacle" à
la sûre et pleine rentabilité de l'aventure demeure et, à la fin
du siècle, la casse atteint encore une moyenne de huit pour cent,
car on ignore toujours la dose de sucre à ajouter. Néanmoins, la
voie du faux Champagne est libre, et elle va rapidement s'élargir
dans des proportions considérables avec la "champagnisation" du
vin non plus en bouteille mais en cuve. Dès lors, les imitateurs
fleurissent en Touraine, dans le Jura, en Gironde, en Bourgogne
même. Leur production, cela va de soi, a nom "Champagne". Certains
poussent le bouchon
très loin si l'on ose dire, et n'hésitent pas à imprimer sur leurs
étiquettes les noms de crus réputés de la Marne : Aÿ, Bouzy,
Sillery, Verzy ou Verzenay, entre autres. La tête vers les nuages
d'où vient le bon ou le mauvais, les vignerons ne songent pas à
se défendre. Quant à ces Messieurs des Maisons, ils ne sont pas
moins attentifs au temps qu'il fait, mais ils n'ont pas besoin de
regarder le ciel pour veiller aux grains. Eux réagissent. Encore
inorganisés ils doivent constituer une commission qu'ils chargent
de conduire le combat judiciaire. C'est, au passage, le premier
acte de défense d'un intérêt collectif des Champenois. On le doit
aux Maisons qui, les premières, se font les agents lucides de l'intérêt
commun du négoce et de la vigne.
Sommaire
Le
mousseux honteux
La
législation de protection est alors très mince : une loi du 28 juillet
1824 prévoit la sanction pénale de ceux qui pour vendre un "objet
fabriqué" invoqueraient "le nom d'un lieu autre que celui de la
fabrication". Et il faut batailler ferme pour obtenir l'application
du texte au vin, dont la fermentation naturelle ne serait pas la
même sans le travail des hommes, sans leur art, mais qui est cependant
le contraire d'un produit "fabriqué". Il faut encore se sortir du
débat difficile sur le lieu de naissance du vin qui peut être celui
de la vigne ou celui de la cave. Ce débat pourrait séduire dangereusement
certains négociants, tentés de tirer parti de la courte longueur
du chemin qui va du coteau au chai pour chiper au juge, empêtré
dans sa logique juridique, le droit (dont les moins scrupuleux savent
se passer d'ailleurs) de transporter le vin d'un bout à l'autre
de la France par le tout neuf et très prometteur chemin de fer.
Les Maisons champenoises l'emportent cependant : le 12 septembre
1844, le Tribunal Correctionnel de Tours inflige à trois négociants
tourangeaux une infamante sanction pénale pour avoir :
"apposé sur des bouchons
fermant des bouteilles de vins mousseux fabriqués en Touraine des
noms de lieux autres que ceux de la fabrication, et avoir en outre
mis sciemment en circulation ces mêmes vins ainsi marqués d'un nom
de lieu supposé".
Les
Champenois sont spécialement ravis par une phrase de cette décision
qui les comble et à laquelle ils donnent une large diffusion en
la publiant par voie d'affiche et de presse :
"Attendu qu'il est établi,
tant par les débats que par les aveux de M ...., que ce prévenu
et C... ont vendu du vin de Vouvray mousseux pour du vin de Champagne
et ont ainsi trompé les acheteurs sur la nature de la marchandise
par eux vendue".
Tout
y est : la mauvaise foi d'un adversaire, les aveux d'un autre, la
dénonciation judiciaire de la honteuse tromperie commise par les
deux. Mais plus que tout, les juges remettent le "Vouvray mousseux"
à sa place, rendue ridicule par l'échec de sa déloyale présomption
à se comparer à l'incomparable. Il y restera d'ailleurs, malgré
l'appel, et même la cassation, tentés tour à tour par les trois
Tourangeaux, probablement moins mortifiés par la peine elle-même
que par l'impunité de nombre de leurs collègues. (La noblesse des
vinificateurs se repère à des signes subtils qui échappent aux magistrats
: les négociants en vins sont entre eux collègues, tandis que ceux
du Champagne sont confrères, en souvenir des pionniers bénédictins
peut-être.) Mais la Cour de Blois confirme, et le 12 juillet 1845
la Cour de Cassation se montre à son tour insensible aux acrobaties
juridiques des fraudeurs. Cette première victoire est nette et elle
assainit la situation, mais elle n'empêche pas certains impudents
de recommencer. Le 4 mars 1870, la Cour d'Appel d'Angers, alertée
bien entendu par les vigilantes Maisons champenoises, prendra la
main dans la cuve, si l'on peut dire, un marchand qui vend sans
vergogne du "Aÿ mousseux", du "Fleur de Sillery" et du "Fleur de
Bouzy", tous élevés dans la plus pure douceur angevine.
Sommaire
Les
Maisons à l'assaut de leurs droits
La
question de l'appellation "Champagne" proprement dite n'est cependant
pas tranchée. Il est interdit de faire passer pour champenois ce
qui ne l'est pas, mais on a le droit de "champagniser" un vin de
pays, on a même - ô hérésie ! - celui de "champagniser" du vin en
cuve selon une technique nouvelle que permet la maîtrise du processus
de la fermentation. Et tout cela se vend pour du "Champagne" ! Il
existe d'ailleurs un obstacle de procédure à la défense par les
négociants du nom du Champagne, c'est celui de la "qualité à agir",
comme disent les juristes, sans pareils pour tirer d'invisibles
ficelles qui font un pantin d'un plaideur, si puissant soit-il,
ou si juste sa cause. Dans le désert organisationnel laissé par
la disparition des Jurandes et des Corporations, les Maisons de
Champagne n'ont pu attaquer en justice les fraudeurs de Touraine
qu'en chargeant de l'action ceux d'entre eux auxquels les appellations
usurpées faisaient directement tort. Mais l'appellation de "Champagne"
renvoie au nom d'une province disparue de l'Ancien Régime dont les
contours, en plus, ont été à dessein effacés par le découpage départemental.
Elle les concerne tous en général, mais aucun ne peut l'invoquer
en particulier. Les Maisons champenoises doivent pour la protéger
s'en remettre au Procureur de la République, précisément chargé
de défendre l'intérêt de tous. Autant dire qu'ils ne peuvent rien
: chacun sait que Monsieur le Procureur a toujours d'autres Lacenaires
à fouetter. Et puis, l'intérêt général, comme son nom l'indique,
n'embrasse-t-il pas avec tous les autres dans son indistinction
puissante, Tourangeaux, Angevins, Bourguignons et Champenois ? Le
vieil interdit de la "coalition" des intérêts professionnels a la
vie dure, même si au cours du Second Empire où les structures de
l'économie de la France moderne se mettent en place, cet interdit
apparaît invivable et même dangereux. Plus de dix ans après la chute
sans gloire, dans la guerre, de "Napoléon-le-Petit", et après le
brutal soulèvement, malgré la guerre, de la Commune de Paris, les
intérêts professionnels, patronaux et ouvriers, sont clairement
identifiés, ils le sont même passionnément. Mais ils n'ont pas le
droit de se formuler ni de se défendre. Il faut attendre 1884 pour
qu'un gouvernement présidé par Jules Ferry, qui sort à peine du
grand oeuvre de foi laïque et de fondation républicaine de l'Education
Nationale, ose prendre une loi autorisant les syndicats professionnels.
Le maçon rigoureux de la France des professeurs et des instituteurs,
qui a trimé pour gagner à la République "la grande démocratie rurale",
doit être pris d'ivresse en voyant flotter le drapeau tricolore
sur la ferme du toit : il glisse dans l'immeuble en chantier la
bombe à long feu du syndicalisme...
Sommaire
Un
Syndicat de "Grandes Marques de Champagne"
Fait
remarquable, les Maisons champenoises n'attendent pas cette loi.
A la veille des vendanges de 1882, le Ministre du Commerce adresse
au Président de la Chambre de Commerce de Reims une lettre qui est
une mercuriale il lui reproche la médiocrité des exportations de
Champagne. Celles-ci atteignent pourtant une moyenne annuelle de
plus de dix sept millions de bouteilles entre 1880 et 1890. Mais
il y a bien sûr des hauts et des bas, et l'homme politique porte
devant le Parlement la responsabilité des mauvais chiffres de la
balance des paiements. Il doit trembler à l'idée d'affronter le
mécontentement de la puissante et sévère Assemblée Nationale, héritière
encore digne de la grande, de la terrible, de l'impitoyable Convention
; à moins qu'il ne sorte justement d'une houleuse séance parlementaire.
Toujours est-il que le Ministre passe son humeur de comptable en
faute en attaquant la qualité du vin lui-même le Champagne ne serait
plus ce qu'il était !... Que n'a-t-il osé là ? Cette goutte de venin
républicain fait déborder la flûte de Messieurs les fournisseurs
de feu Louis XIV, et ce petit débordement déclenche une tempête
dans les caves !... Les patrons des Maisons Heidsieck,
Mumm et Moët
prennent l'initiative de réunir leurs confrères pour tresser les
colères de tous en une lettre de protestation cinglante. Mais l'encre,
semble-t-il, ne suffit pas à apaiser les esprits, car une "Association
Syndicale du Commerce des Vins de Champagne" surgit toute armée
de la réunion historique du 19 septembre 1882. Cet organisme professionnel
dont les conditions de naissance font en même temps un émouvant
prématuré et un enfant rebelle, rassemble d'emblée vingt-deux Maisons,
qui deviendront soixante après la promulgation de la loi du 21 mars
1884. Le pacte des vingt-deux fondateurs devait être brocardé par
les négociants de Saumur en conflit avec les Champenois, comme "le
sarment du jus de pomme". Cet à peu près de fin de banquet tombe
à plat, et il est accablant pour ses auteurs dont il trahit la piètre
idée qu'ils se font du vin. Le Syndicat qui deviendra celui des
"Grandes Marques" se révèle aussitôt, contre eux d'ailleurs, l'arme
suprême de la défense des intérêts champenois et l'instrument d'une
politique de la qualité, remarquable de lucidité. Ce Syndicat est
l'âme désormais de toutes les luttes pour la sauvegarde de la Champagne.
Sommaire
IV -
Les Maisons défendent l'appellation
Les
Maisons se groupent pour relever le gant

Les grandes Marques établissent
la notoriété du champagne aux U.S.A.
dès le XVIIe siècle |
Le
premier des combats où les Maisons engagent le tout neuf Syndicat
de Grandes Marques est capital. C'est celui de l'appellation
d'origine. En droit, la question est simple : dans l'esprit
des gens qui achètent et consomment le vin, le nom de Champagne
évoque-t-il, et doit-il évoquer, le terroir où les vignes
ont racine et où sont creusées les caves ? Ou bien au contraire,
évoque-t-il et doit-il évoquer une technique exportable d'élaboration
du vin ? Dans le premier cas, le nom de Champagne est une
appellation "d'origine" réservée aux vins qui sont les fruits
du terroir champenois. Dans le second, il est ce que les juristes
nomment une "appellation générique", non plus réservée aux
vins d'un lieu donné, mais au contraire extensible par la
technique à ceux de toute la terre. Formulée aujourd'hui,
bien longtemps après le succès judiciaire et même législatif
du combat mené par les Maisons, la question appelle bien sûr
la réponse de l'origine régionale : le Champagne est évidemment
pour tous le produit de la Champagne, comme le Bourgogne est
celui de la Bourgogne et le Bordeaux celui du Bordelais. Mais
cette évidence d'aujourd'hui doit tout à l'action inlassable
des Maisons et de leur Syndicat. Elle a été conçue et établie
par elles, peut-on dire. Ce sont elles qui ont su, contre
le sentiment dominant alors, l'imposer d'abord aux juges,
ensuite au législateur. Sans la révélation discrète de Littré,
nous serions tentés de poser rétrospectivement sur le combat
syndical pour l'appellation d'origine le regard bénisseur
et injuste que la victoire donne aux vainqueurs, et plus encore
à leurs héritiers, nombreux et divers.
|
Il y a un siècle, ne nous y trompons pas,
la Champagne était par tous, et à bon droit aux yeux de tous,
pratiquement coupée du Champagne, comme Dijon l'est de la moutarde,
Marseille du savon, Bayonne du jambon, Montélimar du nougat, et
même Cologne de l'eau, ce qui en un sens est un comble. Il est
en effet permis à chacun de fabriquer n'importe où l'un ou l'autre
de ces produits aux noms pourtant localisés, en appliquant des
recettes techniques à des ingrédients sans rapport avec les nuances
de la géographie régionale. Et, autour de 1880, la "champagnisation"
maîtrisée, technique, était en train de déraciner le vin d'or.
Il n'était pas même probable que la Champagne pût jamais renouer
avec son vin le lien que Carrare ne perdit jamais avec son marbre,
ni Cholet avec ses mouchoirs, ni Vallauris avec ses poteries,
ni Le Puy avec ses dentelles, et ses lentilles d'ailleurs, au
moins les vertes.
Sommaire
La
charge de Saumur
Les
Maisons qu'anime une conscience aiguë de ce péril, choisissent
de fondre sur les négociants de Touraine, des adversaires d'élection
décidément. On peut se demander d'ailleurs si l'impudence particulière
des gens du Val de Loire à copier le Champagne ne tient pas à des
raisons historiques profondes. Le Val de Loire produit depuis
longtemps
des vins mousseux et ceux-ci ont eu, dans le passé, leur heure
de gloire : il n'est pas exclu que les cavistes de Louis XIV n'aient
surtout pas voulu partager leur succès pétillant avec ceux de François
ler ! Le choix du Syndicat en tout cas est sage : la Champagne
est
contiguë de la Bourgogne et du Jura, ce qui rendait dangereux pour
la paix civile un affrontement, même judiciaire. Au contraire,
elle n'a pas de frontière commune avec les pays de Loire. Il
est courageux aussi, car les négociants de Saumur sont de gros
acheteurs de vins champenois. Ils le font d'ailleurs valoir, non
sans quelque bassesse,
pour tenter de dissuader l'ennemi lorsque celui-ci, selon l'usage,
les somme courtoisement mais fermement de renoncer à l'usurpation
sereine qu'ils font du nom du Champagne. C'est bien sûr mal connaître
le Syndicat de Grandes Marques qui demeure impassible et charge
sabre au clair devant le Tribunal de Commerce de Saumur. L'empoignade
est vigoureuse. Les coups des Rémois sont à la fois frontaux
et hautains.
"Les vins de Saumur diffèrent
essentiellement des vins de Champagne dont ils ne possèdent ni le
bouquet, ni la
finesse !"
Certains
traits frisent la cruauté :
"Le caractère spécial
des vins de l'une et l'autre provenance se traduit par l'énorme
différence de leurs prix !"
Les
Saumurois, solidement adossés à la logique négociante, conjuguent
avec constance le verbe "champagniser" à tous les temps du français
et dans toutes les langues possibles : toute la France "champagnise",
mais elle n'est pas seule. La Russie le fait aussi, l'Angleterre
et la Suisse, et l'Allemagne, la Crimée, la Hongrie, la Californie,
et d'autres encore... La tactique de défense de Saumur consiste
à submerger le terroir du passé sous les flots modernes de la technique
et des affaires. Pour qu'il appartienne à tous, il faut noyer le
nom du Champagne dans les eaux fades du domaine public, comme le
temps fait d'une grande oeuvre qu'il galvaude. Dans le contexte
que l'on sait, cette tactique est efficace. La bravoure des rémois
est à rude épreuve. Elle ne faillit pas cependant. Au contraire,
de rage, elle redouble. Mais Saumur qui en a le secret, lance une
botte terrible :
"Il y a du vin de Loire
dans le champagne champenois qui vient faire ici le beau et prétend
donner des leçons ! Nous le savons car nous en vendons à certains
!"
Le
souffle de la déroute fait passer dans les rangs des assaillants
une hésitation, une imperceptible fixité. Les juges consulaires,
témoins décoiffés et inquiets du choc, en profitent pour ramasser
leur mortier et ils s'enfuient pour délibérer. Les Rémois craignent
le pire. Ils ont raison. Car quand les juges remontent de l'abîme
de leur délibération, ils rasent un tout petit peu semble-t-il,
le mur de la grand-salle, et ils ont des regards tendus qui évitent
les champenois. Assis entre deux assesseurs captivés par leurs ongles,
le Président lit le jugement d'une voix à peine audible. La décision
timide tombe comme un glas : le nom du champagne est public ...
Il appartient à tout le monde ! Et tout le monde a le droit le plus
absolu de "champagniser" librement les raisins de sa peine, et de
vendre pour du Champagne n'importe quel jus mousseux !... Le sol
s'ouvre sous les pieds des malheureux Champenois... Ce 5 avril 1886
est un jour de vertige pour les Maisons, et d'ailleurs pour toute
la Champagne ! Nul n'a le droit de penser qu'un juge, fût-il un
commerçant de Saumur élu par ses pairs, puisse se décider par faveur
ou par intérêt, et le contexte dit assez que ce ne fut pas le cas
ce jour-là. Mais on peut tout de même saluer le sang-froid des défenseurs
du Champagne qui n'outragent personne, et vont dans le calme à Angers
interjeter, comme dit la basoche, un appel indigné mais qu'on devine
pauvre d'espoir.
Sommaire
La belle victoire d'Angers

Le bel escadron de champagne sait convaincre !
L'épreuve
aura probablement amené les Maisons champenoises à affiner leur
argumentation et à conduire devant la Cour une offensive mieux maîtrisée
que la verte et décevante charge de Saumur. Il n'est pas impossible
non plus que les magistrats de carrière qui composent la Cour d'Appel
aient su, mieux que leurs collègues du tribunal de Commerce élus
par la boutique, être attentifs au sérieux juridique et à la lucidité,
pour l'avenir, des vues du Syndicat du Champagne. Le 19 juillet
1887 en tout cas, la Cour d'Angers rend un arrêt remarquable qui
infirme complètement le jugement de Saumur, formule clairement le
difficile débat et le résout avec l'autorité indiscutable que donne
la hauteur de vue.
"Attendu que, contrairement
à ce qu'ont admis les premiers juges, on ne saurait considérer la
désignation des Vins de Champagne, ou celle de Champagne (la majuscule
lui est rendue) comme s'appliquant à tous les vins mousseux en général,
et par conséquent, aux vins mousseux fabriqués à Saumur ;"
"que cette désignation,
appliquée à ces derniers vins, est aussi abusive et mensongère que
si elle était donnée aux vins mousseux de l'Anjou, les modes de
fabrication de divers vins mousseux fussent-ils partout les mêmes,
ce qui est loin d'être démontré."
La
leçon de justice donnée au passage aux juges consulaires du
Saumurois par les magistrats de l'Anjou est discrète mais sévère.
Et il est manifeste qu'un vinificateur expert d'une Maison
de Champagne a
impressionné la Cour en faveur du miracle technique de la "champagnisation"
champenoise, la seule, la vraie. De leur vie, les magistrats ne
pourront plus ouvrir une bouteille de Champagne sans imaginer
cuves et caves, et sans penser à l'intéressant dossier. Conquis,
ceux-ci poursuivent :
"que le mot Champagne,
en effet, (avec la majuscule encore) est indicatif à la fois du
lieu de production et de fabrication de certains vins spécialement
connus sous cette qualification et non d'autres ; qu'il importe
peu que les vins de Champagne ne soient pas des vins purement naturels,
comme les vins de Bordeaux ou de Bourgogne, par exemple, et qu'ils
ne tiennent pas leurs qualités uniquement du sol qui les a produits,
pour les emprunter en partie d'un mode de préparation et de manutention
spécial, puisque la loi du 28 juillet 1824 vise notamment l'indication
mensongère du lieu de fabrication".
La
collaboration des oenologues et des juristes des Maisons champenoises
a fait merveille sur l'esprit de la Cour. Et sur le point très périlleux
de la tricherie de certains négociants champenois nouveaux venus
invoquée par ceux de Saumur, l'arrêt est souverain et formule à
l'adresse des uns et des autres une leçon d'éthique commerciale
que les Rémois et les Sparnaciens au moins n'oublieront pas :
"Attendu qu'il n'importe
pas plus que certains fabricants, même de la Marne, puissent faire
entrer dans leurs cuvées des vins par eux achetés ailleurs que dans
l'ancienne province de Champagne, ni que des vins mousseux fabriqués
à l'étranger soient vendus sous le nom de vins de Champagne ; qu'en
effet, un abus ne saurait justifier un autre abus."
Et
la Cour va jusqu'au bout d'une justice ce jour-là inspirée. Non
seulement en effet, elle condamne le négociant de Saumur qui doit
cesser de plastronner pour reprendre le profil lamentable et à dessein
culpabilisant du bouc-émissaire, mais elle l'oblige à payer la réclame
de sa honte :
"La Cour ordonne la publication
du présent arrêt, savoir : au nombre de cent affiches en totalité
à Saumur, à Angers, à Paris, dans le département de la Marne, et
de l'étranger, aux frais de L... et, sauf au Syndicat à répartir
ce nombre d'affiches dans les diverses localités, comme il avisera
et au nombre de vingt-cinq insertions, également aux frais de L...
et dans tels journaux des villes et départements sus désignés et
de l'étranger, que choisira le Syndicat."
Cette
décision raide ne ménage pas "les frais de L..." et elle inclut
"l'étranger", c'est-à-dire le monde entier, dans une véritable croisade
d'assainissement du marché des vins pétillants. De façon magistrale,
elle place très haut la morale négociante sans cesse menacée de
corruption par l'argent, à l'image d'une terre trop basse constamment
inondée. L'arrêt est un triomphe pour les Maisons affiliées au Syndicat
de Grandes Marques dont au passage il consacre la recevabilité à
défendre noblement en justice les intérêts du métier champenois.
On devine que les cavistes d'Épernay, de Reims et de Châlons-sur-Marne
ont, en cette fin de juillet 1887, enregistré plus de sorties de
bouteilles que d'habitude, et que les détonations ou les soupirs
des goulots dorés ont dû saluer l'arrêt inespéré qui sauvait le
Champagne, tout simplement.
Sommaire
V - Les
Maisons, âme de la Champagne

De Grandes Marques à l'origine de l'AOC Champagne
Guérilla
judiciaire
Une
décision de justice est cependant toujours un cas d'espèce et
une juridiction peut défaire entre des parties nouvelles, ce
qu'une autre a fait, comme d'ailleurs ce qu'elle-même a fait.
Ce n'est pas très satisfaisant, mais ce qui décourage les uns
ménage l'espoir
des autres, et l'efficacité d'un système judiciaire s'apprécie
moins en termes de rendement qu'en fonction de sa propre pérennité,
la justice vraie étant hélas pratiquement hors sujet. La France
des juges fait dans l'inusable et le dur d'oreille, ce qui convient
sans doute à des plaideurs chez qui entêtement et découragement
vont curieusement de pair, et se stimulent en somme. Et puis,
dans
le genre périlleux et imparfait qu'est l'art judiciaire, le jeu
sans fin des prolongations, au fond, n'est pas sans sagesse. Justice
et injustice participent du rêve, et rien ne vaut une administration
impossible pour apprendre aux justiciables, lentement mais sûrement,
à en faire la part. Sans doute piqué par la leçon d'Angers, le
Tribunal de Saumur, correctionnel cette fois, fait la forte tête.
Par un jugement du 23 novembre 1888, il absout un négociant de
la place qui vend un "Champagne mousseux-qualité extra monopole" et
il le fait en invoquant exprès l'appellation générique écartée
par sa juridiction d'Appel. Par un arrêt du 11 avril 1889, la
Cour d'Angers le remet à sa place. Et la Cour de Cassation bénit
la décision des
magistrats angevins par un arrêt du 26 Juillet 1889. (Non mais
!) Pourtant, ce fermoir d'hermine sur une querelle de mortiers
de plus
de trois ans n'est un dernier mot que pour les juges sérieux et
les avocats honnêtes. Les usurpations n'en continuent pas moins.
On essaye seulement qu'elles soient exotiques, ou discrètes : "Saumur-Champagne",
"Champagne de Charente", (où il existe paraît-il une "Champagne")
s'aventurent sur de louches étiquettes. "Champagne finest imported
from Saumur" invente-t-on même en tablant à la fois sur l'ignorance
géographique supposée des anglo-saxons, et sur l'inattention
peut-être
des Champenois. Mais l'infatigable Syndicat de Grandes Marques
est là et il surgit chaque fois. Ses ennemis fraudeurs tenteront
de le contre-attaquer devant le Tribunal de Commerce de Reims
et devant
la Cour d'Appel de Paris, sans succès heureusement. En 1892, l'appellation
d'origine du Champagne est pratiquement établie, et la France
ratifie par une loi du 13 avril la Convention de Madrid qui fonde
la reconnaissance
internationale des appellations régionales des produits vinicoles.
Ce traité d'ailleurs généralise aux autres produits régionaux
la règle de "l'appellation d'origine" demandée, mise au point
et imposée
par le Vignoble, appuyé par une grande partie des Maisons de Champagne.
Sommaire
Les
Maisons vont plus loin !
Le
ler août 1905, une loi est prise pour remédier aux excès en général
de la liberté des producteurs vis-à-vis des acheteurs. Après un
siècle d'enrichissants abus, la loyauté marchande du bon vieux temps
fait rêver le citoyen qui se découvre consommateur après s'être
voulu avant tout producteur. Dans la France de la Belle Epoque,
à l'image d'un homme devant une glace, le trompeur et le trompé
accoudés de part et d'autre du comptoir ne font plus qu'un. Le législateur
doit donc, parce qu'il devient invivable, mettre fin dans les transactions
commerciales au "laissez faire" des tombeurs de Jurandes. Le texte
prévoit la réglementation par décret des indications de composition
et d'origine qui devront figurer sur les produits ou sur leur emballage.
Paradoxalement, le Syndicat du Champagne s'empare de cette disposition,
pourtant prise en faveur des consommateurs, et il se fonde sur elle
pour affirmer la politique de qualité, toujours défendue par les
Maisons. En se précipitant ainsi au devant de l'exigence de la clientèle,
les Maisons champenoises font à l'aube du siècle un choix stratégique
courageux et habile. Elles projettent l'avenir dans la perspective
du passé : les descendants des fournisseurs du Roi-Soleil demeurent
fidèles au respect dû jadis au plaisir de leur souverain client,
cependant que les ancêtres des industriels du luxe anticipent le
règne moderne du client-roi. Dans cette idée puissante, le Syndicat
du Champagne suggère une politique au Ministère de l'Agriculture
qui est là pour ça, après tout. En premier lieu, il propose la délimitation
territoriale précise de la "Champagne viticole" ; en second lieu,
il demande que l'exclusivité du nom de "Champagne" soit réservée
aux vins "récoltés et manutentionnés complètement dans la région
reconnue comme Champagne viticole" ; et enfin, il appelle l'interdiction
du nom de "Champagne" à tous les vins qui seraient rendus effervescents
par un quelconque procédé artificiel, quand même cela se ferait
en Champagne avec des vins champenois. Ces demandes vont plus loin
que la seule définition géographique des terres du Champagne. Elles
portent sur la définition technique du vin lui-même, et elles forment
un tout. En fait, les Maisons voient clair et loin, et cela moins
par un inexplicable génie que par l'effet d'un commerce ancien et
par nature privilégié. Les exportateurs mondiaux de l'ivresse légère
des fêtes de l'élite gagnante ont de la lucidité d'avance. Ils tiennent
le moyen de faire de la Champagne un château, et ils le savent.
Ils attendent seulement du pouvoir politique qu'il en délimite le
domaine et poinçonne son or pâle dont les lingots ont forme de bouteille.
Sommaire
Les Maisons et les Vignerons s'allient
Mais
quel est exactement le contour de cette Champagne dont les vins
doivent mériter le nom ? Les terres du vignoble champenois ne sont
ni toutes celles de l'ancienne province, ni celles seulement de
l'un des départements nouveaux. Le tracé du domaine dans la Champagne
vivante par une administration en galoches va soulever un conflit
très grave. Les fonctionnaires proposent de limiter le parc du
château
aux vignobles des bords de la Marne, et à ceux de la montagne de
Reims et de la côte d'Avize où le Champagne est historiquement
né.
Cela représente le coeur du département de la Marne et quelques
communes de l'arrondissement de Château-Thierry dans l'Aisne.
Pour les Maisons qui défendent la tradition, et pour les vignerons
de la Marne qui ont constitué à Aÿ en 1904 la Fédération
des Syndicats de la Champagne, l'étroit dessin que prépare l'administration
est convenable, à quelques nuances près. Mais les viticulteurs
de la côte des Bar grondent : la délimitation projetée rejette
leurs ceps dans la mer des vignobles sans noblesse. C'est d'autant
moins supportable
qu'ils viennent d'être refusés par les arpenteurs de la Bourgogne
viticole. Les malheureux craignent leur naufrage en misère, laquelle
n'est pas une abstraction dans la France de Monsieur Fallières.
Comme on lance un S.O.S., ils brandissent Troyes qui fut capitale
de la grande province de Champagne avant d'être réduite par la
Constituante
à l'état de chef-lieu départemental. Ils invoquent les "usages
loyaux et constants" qui font depuis longtemps de leurs vins d'excellents
Champagnes et même des composants des plus grandes cuvées. En
fait, ils sont bien, malgré des différences de sol et d'encépagement
avec la vallée de la Marne, une marche un peu tardive de la
Champagne viticole. D'enquête administrative en étude technique,
et d'une commission à l'autre, le conflit chauffe, et un rapport
de forces se cuisine qui n'est pas favorable aux viticulteurs
de la côte des
Bar. Ceux-ci sentent le vent et leurs parlementaires contestent
que puisse être prise par décret une décision thérapeutique
aussi grave que celle d'amputer la Champagne de son membre
aubois ou au
contraire de le lui sauver. On met Montgueux et le Conseil d'Etat
dans le coup car le poisson semble de taille et réticent à se
laisser noyer. On remonte jusqu'à Clémenceau, Président du
Conseil, qui n'est pas encore "le Tigre", mais n'a pas la
réputation d'un tendre.
Et le décret du 17 décembre 1908 est pris qui réserve l'appellation
régionale "Champagne" aux vins de tous les cantons des arrondissements
de Châlons-sur-Marne, de Reims et d'Épernay à ceux des
cantons de Vitry et d'Heiltz-le-Maurupt dans l'arrondissement
de Vitry-le-François,
des cantons de Condé-en-Brie, de Château-Thierry et de Charly dans
l'arrondissement de Château-Thierry, et des cantons de Braine
et de Vailly dans l'arrondissement de Soissons. Le département
de la Marne et celui de l'Aisne sont servis, mais la côte des
Bar et Montgueux sont laissés à la porte.

La noblesse des Vignerons et Maisons de champagne, met en déroute tous les autres vins !
Illustration 1920 de Jacques TOUCHET pour Champagne Abelé
Sommaire
La guerre des bouchons
Les
textes réglementaires ou de lois sont comme des fils de fer
: même barbelés s'ils sont pénaux, ils ne résistent pas à
tout. La fraude de certains marchands de vins et la misère
des vignerons vont tendre le décret du 17 décembre 1908, jusqu'à
le presque rompre. Il est vrai que du fait d'une conjoncture
exceptionnellement difficile, la Fédération des Syndicats
de la Champagne qui représente les quelque dix mille viticulteurs
marnais, a du mal à trouver à négocier avec le Syndicat des
Maisons la fixation de prix raisonnables au raisin.
|

Le bouchon d'antan n'était pas très hermétique
!
|
On leur répond avec un peu
de hauteur que le grand "Syndicat du Commerce" a pour objet la défense,
en France et à l'étranger, dans l'intérêt de tous, du Champagne,
mais qu'il n'entre pas dans sa vocation de peser sur un marché délicat
et qui doit être libre pour rester serein... La guérilla du vin
d'or et sa politique étrangère captivent manifestement ces Messieurs
qui négligent l'intendance et ne voient pas s'armer ces dangereux
ressorts que tendent sous eux la faiblesse des vignerons et la roublardise
de certains marchands de vins nouveaux venus. Il faut dire que "la
fraude", laquelle consiste à faire du Champagne avec des vins non
champenois, peut être très profitable à des marchands sans scrupule
et à courte vue, parce qu'ils vendent le Champagne, mais qu'elle
étrangle les viticulteurs champenois, qui eux n'ont à vendre que
leurs raisins fragiles et pas toujours abondants. En janvier 1911,
après plusieurs vendanges médiocres et une dernière désastreuse,
des vignerons de la Marne, excédés par l'ampleur de la fraude, mettent
à sac des caves à Damery et à Hautvillers. La troupe doit intervenir
pour rétablir l'ordre. |
|
|
Quant aux vignerons de la côte des Bar, ils
bougent eux aussi, mais pour obtenir l'abolition du décret de Clémenceau,
et non bien sûr son renforcement. Le Gouvernement est pris entre
deux feux. Il tente d'apaiser les Marnais en leur annonçant les
"mesures complémentaires" qui vont faire l'objet de la loi du 10
février 1911, et il cherche à calmer les Aubois en leur offrant,
selon une idée bien parlementaire, une sorte de "Champagne Inférieure"
par un décret qui sera promulgué le 7 juin 1911. On promet en même
temps à ceux qui sont dans le château, de relever le pont-levis,
et à ceux qui sont dehors, de leur lancer des échelles. Ce qui devait
arriver arrive : les uns et les autres se sentant joués, se soulèvent.
Les Aubois qui ont la loi contre eux, se contentent d'atteindre
par des grèves massives le département tout entier, où d'impressionnantes
manifestations serpentent dans la pénombre de leur colère. |
| Mais les Marnais ont la loi pour eux et doivent, après les émeutes de
janvier, se sentir en jambes : ils sortent au grand jour, en bandes,
ou plus exactement par crus, et aux accents de "la Champenoise",
ils cassent tout. Un beau jour du mois d'avril 1911, au petit matin,
ils déferlent des coteaux avec échalas, paragrêles et clairons :
on va "zigouiller les fraudeurs" ! Le 31ème Dragon est surpris et
aura besoin du renfort des Chasseurs. Venteuil et Trépail se hérissent
de barricades, le drapeau rouge flotte sur Damery, Vertus hésite
mais succombe, Dizy et surtout Ay sont saccagés et incendiés, Pierry
est touché, Épernay même, bien retranché pourtant, connaît
la violence. Pour ramener l'ordre, 31 escadrons de cavalerie et
26 compagnies d'infanterie doivent occuper le vignoble pendant six
mois ! Et une "culotte de peau" publiera sur ces événements un ouvrage
au titre accrocheur : "Mes campagnes en Champagne" ! |
Sommaire
VI -
Union des Maisons et des Vignerons
L'hallali
de la fraude

Justice et lumière pour le Champagne |
Une
loi du 29 juin 1907 a imposé à tous les vignerons de France
la "déclaration de récolte" à faire en Mairie. Cette
mesure qui met chaque vendangeur sous l'oeil de son
voisin et les
place tous ensemble sous le contrôle du fisc, anéantit pratiquement
les possibilités de fraude des viticulteurs. Mais les tricheries
de quelques marchands de vins peu scrupuleux installés
en ville et qui bénéficient de la sacro-sainte liberté du
commerce, sont une autre affaire ! Sous la pression des événements
gravissimes que l'on sait, le législateur se décide à voter
les mesures dites complémentaires qu'appelaient ensemble,
il faut le souligner, le Syndicat du Commerce et la Fédération
des Syndicats de vignerons, et que depuis plusieurs années,
le Ministre des Finances, Joseph Caillaux, se refusait à rendre,
en partie semble-t-il, pour ménager le travail de ses
fonctionnaires. La loi du 10 février 1911 ordonne que
le mot "Champagne" figurera
désormais, "en caractères très apparents", sur les caisses,
les étiquettes et même les bouchons ,
emprisonnés dans le col transparent des bouteilles. De
plus, les marchands malins ne pourront plus faire de trafics
de
vins sous le toit de leur cellier, car les Champagnes devront
: |
"être emmagasinés, manipulés
et complètement manutentionnés dans des locaux séparés, sans aucune
communication autre que par la voie publique, de tous locaux contenant
des vendanges ou vins étrangers de la région."
Maisons,
vignerons et consommateurs de Champagne tiennent en ce décret l'arme
de l'hallali de la fraude. Les terribles journées d'avril apportent
la preuve par le feu de l'attachement des vignerons marnais à la
politique de qualité conçue et en fin de compte imposée par le Syndicat
de Grandes Marques de Champagne, incommode et hautain parfois, mais
décidément très lucide et honnête : on ne le trompe pas sur l'intérêt
de tous.
Sommaire
La
zone en Champagne
Quant
aux vignerons de la côte des Bar, ils savent à quoi s'en tenir désormais
sur la solidité du château marnais. S'ils veulent échapper à l'injuste
misère qui les guette, il ne leur reste qu'à ravaler leur trop d'amour-propre
pour accepter ce que l'administration leur offre : la porterie du
domaine. Ils regimbent bien un peu, et à juste titre, mais que peuvent-ils
contre ce qui est en place, et si solidement établi. Le décret du
7 juin 1911, approuvé par le Conseil d'Etat comme le fut celui dont
il est censé rattraper les bêtises, ramasse les oubliés de la délimitation
de 1908. On envisage pour la région viticole nouvelle les noms de
"Petite Champagne" ou "Basse Champagne", mais les fonctionnaires,
qui ont décidément le sens de ce qui peut plaire aux riches New-yorkais
ou aux Princes d'Arabie, imposent un terrible "Champagne deuxième
zone". Et les viticulteurs des arrondissements de Bar-sur-Seine
et de Bar-sur-Aube, ceux du canton de Chavanges dans l'arrondissement
d'Arcis-sur-Aube et de celui de Villenauxe dans l'arrondissement
de Nogent-sur-Seine, ceux encore de l'arrondissement de Wassy et
des communes de Nanteuil et de Citry, reçoivent ainsi l'honneur
mesuré d'être admis à élaborer du sous-Champagne. Les vignerons
de ces régions peuvent désormais s'asseoir à la table des maîtres,
mais sur un tabouret. Ils perçoivent l'outrage, et ils sont bien
près, il faut le dire, de brandir à leur tour les échalas, les paragrêles
et les clairons qui ont si bien réussi aux marnais de bonne souche.
Le gouvernement voit venir le coup cependant, et il n'en est pas
à une lâcheté parlementaire près. Il décommande la fête en promettant
de donner à l'avenir aux tribunaux le pouvoir de délimiter l'indélimitable
"Champagne viticole". A l'heure où l'on s'apprête à juger en Cour
d'Assises les meneurs des émeutes d'avril, la manoeuvre est cauteleuse,
mais elle n'est pas sans habileté.
Sommaire
La
Trêve de la Grande Guerre
Les
Aubois devront attendre 1919 pour que la promesse soit tenue,
et ils n'auront pourtant pas un instant le sentiment d'être
joués. C'est qu'au milieu du jeu charmant de la guerre des
bouchons ,
la Grande Guerre fait passer toute la puissance de son hallucinante
dévoration. Les querelles d'étiquettes, passionnées mais aimables
au bout du compte, sont chassées comme poussières dansantes
par la guerre, la vraie, celle d'où l'on ne revient pas, ou
alors pas le même, la guerre de fin d'un monde, dont l'inimaginable
grenade, en plus, explose au coeur de la Champagne. La bataille
de la Marne fixe pour quatre ans au plein travers du vignoble,
la balafre obsédante et cruelle du front qui se met à boire
le sang des gars. L'incroyable n'est pas que cette monstruosité
s'installe soudain, ni qu'elle coûte tous ces morts. Il n'est
pas illogique au fond, que le désordre social puissant et
constructif, mais féroce, qui s'est mis en marche en Europe
depuis plus d'un siècle, fasse un bouquet brutal de ses manques,
de ses destructions, de ses méchancetés, et le jette à la
gueule de l'Histoire comme une alarme hurlante destinée à
tous, parce que tous, pris dans la sèche machinerie blindée
des états nationaux, depuis trop longtemps font les imbéciles
! L'histoire heureuse du Champagne suit, elle aussi, à sa
manière dorée, le fil tentant mais diabolique de Faust. Et
avec le recul, il y a de quoi songer devant le spectacle qu'offrent
en 1911, dans des vignes que les Bénédictins
aimèrent jusqu'à apprendre à en recevoir le Champagne, les
milliers de soldats d'occupation en pantalon garance venus
contenir la colère de vignerons pauvres soulevée par quelques
marchands tricheurs. |

La champagne défend ses terroirs
mais elle offre ses vins ! |
Cela donne une image nette
du chemin socialement dégringolé et préfigure clairement les champs
de mort du gouffre de la guerre qui approche. Non, décidément, l'incroyable,
c'est bien plutôt qu'après la parenthèse terrifiante de la "Der
des Der", la gentille guerre des bouchons
puisse reprendre, comme si un accès de folie furieuse de quatre
années n'empêchait pas sa victime de recouvrer intacte l'adorable
fantaisie de son caractère.
Sommaire
La
victoire à l'Aube
La
loi du 6 mai 1919 commence par clore le débat d'avant-guerre en
vissant une bonne fois les rebelles judiciaires de Saumur ou d'ailleurs
:
"Les appellations d'origine
des produits vinicoles ne pourront jamais être considérées comme
présentant un caractère générique et tombées dans le domaine public."
Puis
elle ouvre le débat nouveau en déférant les contestations sur
l'origine des vins aux tribunaux civils du lieu des appellations
concernées.
Et elle ordonne aux juges d'apprécier chaque cas d'espèce d'après
la provenance proprement dite du vin, bien sûr, mais aussi en
fonction
"des usages locaux, loyaux et constants". L'Aube a bien enfin son
échelle. Elle l'a échappé belle... Et la joute reprend dans les
prétoires où sont remises en cause les délimitations réglementaires
de 1900 et 1911. Les mêmes arguments habillent les mêmes intérêts
: seulement le décideur n'est plus un Ministre, mais un Tribunal.
L'affrontement vieilli et mis en forme juridique devient une épure
: pour certains Marnais, les "usages
locaux" ne peuvent que restreindre
la région géographique d'origine ; pour les Aubois au contraire,
ces usages
ne peuvent que l'élargir. Le Tribunal Civil de Bar-sur-Aube
se dégage avec infiniment d'adresse de l'enfer de cette pureté conflictuelle.
Les 25 février et 11 mars 1921, il juge que la terre immobile
commande bien l'appellation d'origine, mais que les usages
que l'on fait courir dessus peuvent confirmer ou reprendre, élargir
ou restreindre, l'évidence terrienne. Et il décide, comme en
passant, que rien ne prouve que l'Aube viticole ait jamais perdu
l'habitude de se considérer
comme la Champagne, ni qu'elle ait jamais pris celle de s'accepter
comme une sous-Champagne. C'est un assez joli "au château les
gars !". Le Tribunal de Bar-sur-Seine, moins en forme lui, prend
le ler juillet 1921, un jugement de même sens, mais plus carré :
l'Aube ayant été la banlieue en somme de la capitale de la province
disparue, son vin a droit au nom de la Champagne, un point c'est
tout. Peu
importent les subtilités juridiques d'ailleurs : l'essentiel est
que tous les plaideurs ravis ont obtenu le droit de rejoindre
tous
les plaideurs furieux à l'intérieur d'un Château où, dans une ambiance
sans chaleur, il faut se serrer un peu.
Sommaire
La
Champagne viticole réconciliée
La
Marne fait appel, à grands frais d'ailleurs, à cause du nombre
impressionnant des plaideurs de l'Aube. La Cour d'Appel de
Paris confirme dans l'ensemble les jugements qui lui sont
déférés. Dans l'ensemble seulement, car cinq communes, lasses
de plaider, renoncent à se présenter devant la Cour, et car,
très curieusement, sept autres se voient entre toutes interdire
à Paris l'appellation de "Champagne" qui leur avait été accordée
à Bar-sur-Seine. Humeur de magistrat, paresse d'avocat, ou
aumône aux Marnais vaincus ? On ne sait. L'injustice est patente,
mais c'est comme ça. Et la Cour de Cassation, toutes hermines
dehors, bénit par des arrêts des 26 et 27 mai 1925, ces décisions
sans ordre qui élargissent la Champagne viticole à toutes
les communes de l'arrondissement de Bar-sur-Aube, et à celles
de Bertignolles, Celles-sur-Ource, Chernay, Courteron, Essoyes,
Neuville, Channes, Beauvoir, Bagneux et Les Riceys dans l'arrondissement
de Bar-sur-Seine. |

Vignerons et Maisons
unis autour du Champagne |
Personne
n'est content, mais tout le monde est à bout. La sagesse d'un
parlementaire du terroir, émule d'Aristide Briand, va au devant
de la lassitude générale : "Evoquons, entre viticulteurs,
l'esprit de Locarno !" Et l'on trouve enfin à faire la paix
autour d'un arbitrage parlementaire qui va devenir la loi
du 22 juillet 1927. Le Syndicat du Commerce qui est un vieux
briscard des prétoires, a compris que l'heure était venue
de réconcilier les plaideurs de la délimitation judiciaire
pour mobiliser les énergies de tous au service de la prospérité
de tous. Et la perspective d'une vraie paix remet ces Messieurs
en selle qui voient en elle l'occasion de pousser adroitement
les pions du Champagne de qualité. La loi de 1927, qui entérine
l'accord de tous est marquée de leur patte. |
Tout
d'abord, le texte nouveau répare une omission de la loi de 1919
qui avait négligé de consacrer l'exigence conquise en justice
par les Maisons avant la guerre que le Champagne soit élaboré en
Champagne même. Les vins du domaine que l'Allemagne avait
tendance à aspirer
et à "champagniser" chez elle, pour arroser sa défaite probablement,
resteront au château. Mais surtout, la loi nouvelle impose l'unité
d'encépagement à laquelle l'Aube consent, avec une période de transition,
bien entendu. C'est la contrepartie de l'acceptation de bonne
grâce
par les Marnais de l'entrée au château des nouveaux que les tribunaux
viennent l'installer. En 1934, les Maisons paraferont l'ouvrage
en obtenant une loi interdisant complètement l'élaboration de
mousseux dans les limites de la Champagne viticole.
Et
comme l'heure est à la réconciliation, on y invite les cinq malheureuses
communes qui ont fait des économies d'avocat et même les sept perdantes,
celles qui ont inexplicablement déplu à la Cour d'Appel de Paris.
On sait avoir le geste, en Champagne ! Le Syndicat de Grandes Marques
embrasse larges ailes tous les vignerons d'une Champagne réconciliés
et heureux. Sauf l'obscurantisme de la prohibition qui règne sur
la malheureuse terre de mission des Etats-Unis, le monde entier
peut compter sur les grands Champagnes que la Champagne viticole
va lui soigner !
Textes : Eric
Glâtre (Docteur en Histoire)
(en collaboration avec Michel-Jean Hanser-Schaffhauser )
Sources : Thèse de doctorat en
droit (et bibliographie)de Monsieur Roger
HODEZ ancien Directeur de l'U.M.C publiée aux presse
universitaires de france en 1923 et disponible
- à la bibliothèque Carnégie de Reims
- et sur le site internet APPELLATION
CHAMPAGNE.com
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